Last Updated on 07/06/2026 – 07:30 by Frank César LOVISOLO
-Olivetta San Michele – Borgo di Fanghetto – Sospel : Un périple entre Italie et France, pour la majesté des paysages et des lieux.
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Olivetta S.Michele – stazione ferroviaria (18030 Olivetta San Michele, Imperia, Italia ) |
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Olivetta San Michele – Borgo di Fanghetto – Sospel
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Auteur : Isabelle Ferrante-Morroni
Le village qui résiste au temps Un lieu suspendu entre deux mondesIl y a des endroits sur la carte qui semblent exister en dehors du calendrier ordinaire du monde. Dans les Alpes ligures, au sommet d’un pli montagneux, entre une crête et une autre, aujourd’hui frontière entre l’Italie et la France, vit le petit village d’Olivetta San Michele. À peine cent âmes, quelques toits de pierre ocre, un clocher qui sonne pour lui-même et pourtant, ce lieu porte en lui une densité que n’ont pas les grandes cités. Connue en royasque sous le nom d’Auřivéta San Michèe et en occitan sous celui d’Auriveta, Olivetta San Michele est la seule commune de Ligurie à avoir demandé le rattachement de la totalité de son territoire à la minorité occitane d’Italie. Ce geste administratif n’est pas anodin : il dit quelque chose d’essentiel sur un village qui a toujours refusé d’appartenir entièrement à un seul monde. Les strates de l’histoireAncien fief des comtes de Vintimille et de l’évêque de Grasse, Olivetta fut jusqu’en 1862 la capitale de la vallée Penna — toponyme qui évoque sa position sur un éperon de roche — et, depuis son château, elle contrôlait la route du sel. Cette route du sel : voie marchande, voie de pouvoir, voie de survie. Le sel, bien avant l’or, fut la monnaie des civilisations alpines. L’histoire du village s’étend au-delà des frontières italiennes : le village de Piene-Haute formait jadis une seule commune avec Olivetta San Michele, avant d’être cédé à la France en 1947. Aujourd’hui, au sommet de la colline, en territoire français, se dressent les vestiges du château médiéval de Penna. Deux États, une mémoire commune, un château en ruine qui veille sur les deux versants, c’est à cette géographie de la déchirure que pensait peut-être Nietzsche lorsqu’il écrivait que les frontières sont des cicatrices de l’histoire. Chaque élément du territoire, des noms de lieux aux ruines, des chemins aux langues encore présentes, raconte une histoire de transitions et de permanences, depuis les temps les plus reculés. La géologie : une mémoire de pierreLe sous-sol parle ici avec une clarté minérale. Le territoire d’Olivetta se compose principalement de calcaires jurassiques et de schistes, témoins d’un fond marin disparu il y a deux cents millions d’années. Les Alpes ligures résultent d’une compression colossale entre les plaques africaine et eurasienne, qui a soulevé ces fonds océaniques jusqu’aux sommets. Ce que l’on foule aujourd’hui fut jadis abyssal. La montagne elle-même est une métaphore de la résurrection. La roche blanc et gris affleure partout, taillant des gorges verticales, construisant des surplombs. Les maisons du village sont nées de cette même pierre : le territoire se bâtit avec lui-même. L’eau vive : le Bevera et la RoyaLa commune est formée de deux bourgs : Olivetta, qui se trouve sur les bords du torrent Bevera, et San Michele, situé sur la route pour le col de Tende. Ces deux cours d’eau — le Bevera et la Roya, qui coule plus bas dans la vallée — sont l’âme liquide du paysage. Ils descendent des crêtes avec cette urgence propre aux rivières alpines, sculptant les gorges, irriguant les terrasses d’oliviers, nourrissant depuis des siècles les moulins à huile dont les chemins portent encore le nom. L’eau ici n’est pas un décor. Elle est une présence, un personnage. Le chemin Via dei Frantoi — la voie des moulins à huile — longe ces berges, où le Rossese local, ce vin rouge discret et puissant, pousse en terrasses sur le versant ensoleillé. Une biodiversité préservéeOlivetta San Michele est incluse dans le site d’intérêt communautaire (SIC) Monte Grammondo — Torrente Bevera, qui protège la biodiversité de la zone. On y trouve des écosystèmes forestiers à peine altérés : d’anciens bosquets d’ilex, des forêts de pins maritimes, des bruyères et des fourrés d’arbousiers. En altitude, des endémismes alpins tels que la Paeonia officinalis villosa, symbole floristique des Alpes ligures, témoignent d’une nature encore souveraine. La faune est typique de l’environnement montagnard méditerranéen : bondrée, apivore, aigle royal, lézard ocellé. Poésie d’un lieu résistantC’est un lieu lointain et calme, un lieu de passage. Il possède une identité complexe, au milieu de siècles d’échanges, de passages, de séparations. Peut-être est-ce cela, la vérité profonde d’Olivetta : non pas la permanence, mais la capacité de traverser les ruptures sans se défaire. Comme ces oliviers tordus par le vent qui donnent quand même leurs fruits. Comme ces langues mêlées, royasque, occitan, ligure, français, italien, qui coexistent dans la même gorge sans s’annuler. Cette histoire a produit une ténacité combinée à un grand calme, tout alpin, des personnes qui y vivent. Ce calme-là n’est pas l’indifférence. C’est la sagesse des lieux qui ont tout vu et qui continuent, malgré tout, de fleurir. Isabelle Ferrante-Morroni est essayiste et collaboratrice indépendante, spécialisée dans les géographies culturelles et les territoires de mémoire |
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Borgo di Fanghetto – ( Via Corridoio, 20, 18030 Fanghetto IM, Italia ) |
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Olivetta San Michele – Borgo di Fanghetto – Sospel
Olivetta San Michele – Borgo di Fanghetto – Sospel
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| Auteur : Matteo Ferrante
Le monde à sa lisière Un village au bord du néant habité
La vallée se rétrécit ici, s’assombrit, se fait gorge. Le paysage cesse d’être ligure pour devenir quelque chose de plus archaïque, de moins domestiqué. C’est la dernière halte italienne avant la France — frontière redessinée en 1947, qui a tranché dans le vif des familles et des langues, rapprochant Fanghetto du bord du monde connu. Genèse et histoire : la pierre et les famillesL’histoire de Fanghetto n’est pas celle des grandes chroniques. Elle commence, comme souvent dans ces vallées alpines, par un simple nom de parcelle. Fanghetto désignait à l’origine un lopin de terre argileux ; c’est là que, à partir du XVIIe siècle, quelques familles s’établirent — les Trucchi en tête. De cette époque fondatrice, il subsiste un témoignage remarquable : sous un arc monumental qui marque l’entrée du village, une vasque en pierre et une plaque de marbre rappellent la restauration financée en 1897 par un certain Stefano Isidoro Trucchi. Le même mécène fit également restaurer l’église du village en 1915. Il y a dans ce double geste quelque chose de romain — la munificence privée mise au service du bien commun, la pierre comme promesse d’éternité. Aux sources médiévales, les premières traces d’habitat remonteraient au XIIe siècle, mais le bourg tel qu’il se présente aujourd’hui s’est constitué à partir du XVIe siècle au moins. Jusqu’à la fin des années 1960, Fanghetto vivait encore : deux cents âmes, des boutiques, une école, des artisans. Puis le siècle a évidé le village comme il a évidé tant d’autres, laissant les pierres parler seules. Géologie : quand la roche tient lieu de mémoireLe sol de Fanghetto est un palimpseste. La vallée de la Roya s’inscrit dans l’arc ligure, zone de collision entre les Alpes et l’Apennin septentrional, où les couches sédimentaires plissées racontent deux cents millions d’années de tectonique. Ici dominent les grès et les calcschistes, roches issues des fonds marins éocènes, comprimées, soulevées, exposées à l’érosion millénaire des eaux et du vent. Le vieux pont romain qui enjambe la Roya à l’entrée du village est taillé dans ce même grès ocre, couleur de pain bis, couleur de temps. On pose la main sur ses pierres et on touche le Miocène. Les parois de la vallée, striées et feuilletées, parlent de sédimentation et de violence géologique. Les calcaires grisâtres alternent avec des marnes plus tendres, donnant à la topographie ce profil découpé de falaises et de replats que les habitants ont depuis toujours su transformer en terrasses d’oliviers. La géologie ici n’est pas une abstraction savante : elle est la condition même de l’habitation humaine. Hydrographie : la Roya, fleuve-frontièreLa Roya — Ròia en occitan, Roja en dialecte ligure — naît au col de Tende et descend soixante kilomètres avant de se jeter dans la Mer Ligure à Vintimille. Elle est l’âme de la vallée, son axe nerveux, sa voie d’échange et son danger. À Fanghetto, le fleuve devient plus étroit et plus rapide, ses eaux plus froides, ses gorges plus abruptes. L’hydrologie de la Roya a façonné l’histoire humaine autant que la géologie : c’est grâce à elle que s’établissaient les moulins, les passerelles, les routes muletières qui reliaient les villages de l’intérieur à la côte. La Roya est aussi un fleuve mémoriel. La tempête Alex d’octobre 2020 a ravagé ses rives françaises avec une violence exceptionnelle, rappelant que derrière la beauté minérale des paysages alpins se cache la force brute d’une nature indifférente aux frontières que les hommes ont tracées sur ses rives. Poésie du seuilFanghetto est un lieu du seuil. Seuil géographique — dernière Italie avant la France. Seuil démographique — entre village vivant et village fantôme. Seuil géologique — entre les Alpes et la Méditerranée, entre la montagne et la mer. La Via Corridoio elle-même — le couloir — dit quelque chose de cette nature transitoire : on passe à Fanghetto comme on passe dans un songe, avec la certitude que quelque chose aura changé en nous quand on en sortira. Il y a dans ce silence une densité particulière, celle que font les lieux où l’humain a vécu intensément puis s’est retiré, laissant les murs absorber les voix. Les caruggi sont des conservatoires du murmure. Et dans le cimetière qui couronne le village, la vue s’ouvre sur la vallée et le fleuve — ce n’est pas la mort qui vous attend là-haut, c’est la géographie dans toute sa gravité. Fanghetto ne demande rien. Il est, simplement, avec cette obstination des choses qui durent parce qu’elles ont renoncé à plaire. Matteo Ferrante est chroniqueur de géographies intérieures. Il collabore à plusieurs revues de littérature de voyage. |
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Sospel – ( département des Alpes-Maritimes, en région Provence-Alpes-Côte d’Azur- France ) |
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| Auteur : Isabelle Farnèse
La cité qui garde le sel et le silence Entre deux mondes, une ville oubliée de la carteIl existe des villes qui ont vécu leur heure de gloire avec une telle intensité qu’elles semblent depuis lors habiter le temps à rebours, tournées vers ce qu’elles furent plutôt que vers ce qu’elles deviennent. Sospel est de celles-là. Blottie à 354 mètres d’altitude dans un bassin naturel au sud du parc national du Mercantour, à quarante kilomètres au nord-est de Nice et à peine quinze de Menton, elle occupe une de ces positions géographiques qui font les destins : confluent de vallées, carrefour de routes, passage entre la mer et la montagne, entre la France et l’Italie. Aujourd’hui, ses quelque 3 800 habitants vivent dans l’ombre douce d’une histoire immense — médiévale, baroque, militaire, frontalière. Le visiteur qui s’y arrête sans se presser comprend vite qu’il ne s’agit pas d’un village pittoresque parmi d’autres, mais d’un organisme géographique et humain d’une singularité réelle. Histoire : la route du sel et les luttes du sacréLes premières traces écrites du nom remontent à 1095 : les moines de l’île de Lérins mentionnent un certain Cespitellum, habitat fortifié dans les replis alpins. En 1157, le bourg figure dans les chartes sous une forme reconnaissable. Mais c’est au Moyen Âge que Sospel connaît son apogée. La ville se trouve alors sur la route royale du sel, cet itinéraire vital qui reliait Nice au Piémont en franchissant les cols alpins. Par le péage du Pont-Vieux — un pont fortifié du XIIIe siècle qui enjambe la Bévéra et existe toujours —, des milliers de mulets chargés de sel, d’huile et de draps transitaient chaque année. Sospel comptait alors jusqu’à trois mille habitants, de belles demeures, des rues commerçantes et le rang de cité épiscopale. La politique n’épargne pas les lieux saints : lors du Grand Schisme, en 1370, Sospel prend le parti du pape d’Avignon contre l’antipape de Rome, et son église acquiert momentanément le rang de cathédrale. Cette cathédrale Saint-Michel, construite entre 1641 et 1762 sur les ruines d’un édifice roman dont il ne subsiste que le clocher lombard, est un chef-d’œuvre du baroque niçois — la plus vaste des Alpes-Maritimes, précédée d’un parvis en galets blancs et gris aux formes sinueuses de scène de théâtre. La ville passa successivement sous l’autorité du comté de Vintimille, de la Provence en 1258, puis de la Maison de Savoie en 1388. Au XVIIIe siècle, sous l’autorité savoyarde, les lettrés locaux fondèrent l’Academia degli Occupati — un nom délicieusement paradoxal pour une académie de poètes. La Seconde Guerre mondiale laissa des cicatrices profondes : les Allemands dynamitèrent le Pont-Vieux pour couper les communications entre la Résistance et les partisans italiens. Le pont fut reconstruit ; il abrite aujourd’hui l’office de tourisme, et quelque chose dans ce détail dit beaucoup de la résilience tranquille des villes qui ont survécu à l’histoire. Géologie : gypse, calcaire, et les plis du tempsLe bassin de Sospel est une leçon de tectonique à ciel ouvert. La région s’inscrit dans la couverture sédimentaire décollée du socle cristallin de l’Argentera-Mercantour, glissée vers le sud-ouest lors des grands plissements miocènes. Les formations s’étagent du Trias au Quaternaire, offrant une diversité lithologique rare. Sous Sospel, les masses gypseuses triasiques — évaporites issues d’une mer disparue il y a deux cents millions d’années — sont intensément karstifiées, criblées de cavités invisibles qui alimentent les sources locales et posent aux ingénieurs des défis redoutables, comme en témoignent les sondages du tunnel du col de Braus. En surface, les calcaires dolomitiques et les cargneules — ces roches ocres, caverneuses, terreuses, très perméables — jalonnent les pentes et donnent aux paysages environnants leur teinte chaude, entre rouille et miel. La saxifrage pousse dans les fissures calcaires ; le thym s’accroche aux restanques abandonnées. La géologie est ici une écriture que le marcheur déchiffre sans le savoir, à chaque pas. Hydrographie : la Bévéra, rivière coupanteLa Bévéra est l’âme liquide de Sospel. Elle naît à 1 980 mètres d’altitude dans le massif de l’Authion, au sud du Mercantour, et descend sur quarante-trois kilomètres avant de rejoindre la Roya en territoire italien. À Sospel, elle coupe littéralement la ville en deux — rive droite, rive gauche — et c’est sur elle que la vie médiévale s’est organisée, avec ses ponts, ses moulins, ses lavoirs et ses péages. Son débit moyen à Sospel dépasse un mètre cube par seconde ; en crue, elle peut se montrer dévastatrice, comme en 1970 où elle passa par-dessus le pont de la Libération. La Bévéra est également une rivière à truites farios de première catégorie piscicole — une rivière qui nourrit encore, comme elle l’a toujours fait. Le bassin versant de Sospel est en réalité triple : la Bévéra reçoit ici la confluence de plusieurs ruisseaux issus des vallons environnants, faisant de la cité un nœud hydrographique autant qu’un nœud historique. Poésie du passageSospel est une ville de passage qui a su devenir un lieu d’arrêt. Les caravanes de mulets s’y reposaient, les évêques schismatiques y délibéraient, les poètes de l’Academia y rimaient en plusieurs langues. Aujourd’hui, les façades à trompe-l’œil — ocres et brunes, décorées de fenêtres peintes, de pilastres fictifs, de corniches imaginaires — témoignent de ce désir ancien de faire paraître la pierre plus belle qu’elle n’est et de donner à la matière l’illusion du raffinement. Il y a dans Sospel quelque chose que les villes trop restaurées ont perdu : l’imperfection habitée. Les ruelles pavées, les places à arcades, le lavoir encore en usage, les fontaines classées — tout cela forme un espace où le temps ne s’est pas figé, mais superposé, couche par couche, comme les strates calcaires sous les pieds. On passe à Sospel et l’on comprend que le sel a toujours été une métaphore : il conserve, il brûle, il rend nécessaire. Isabelle Farnèse est géographe et essayiste, spécialisée dans les territoires de frontière alpins. Elle collabore à des revues de littérature de voyage et de géopoétique. |
Éloge de la couleur vive :
Essai bref sur la saturation comme acte philosophique.Il faut, paraît-il, désaturer. Or, qu’est-ce que la couleur, sinon la lumière qui se souvient d’elle-même ? Le monde, quand on daigne vraiment le regarder, le regarder sans les lunettes de la bienséance esthétique, est d’une violence chromatique saisissante. Les champs de coquelicots ne s’excusent pas d’être rouges. La mer Égée n’a pas demandé la permission d’être aussi bleue. Le soleil couchant sur les pierres de Marseille ou d’Athènes ne consulte pas les tendances d’une biennale avant de s’embraser. La nature, elle, sature. Et elle a raison.
La couleur est la forme que prend l’émotion quand les mots ne suffisent plus.
Ce n’est pas de la retenue. C’est de la capitulation.Car enfin, que reproche-t-on à la saturation ? D’être trop là ? D’affirmer sa présence ? Rothko, dans ses dernières années, plongeait le regard dans des rouges si profonds que les visiteurs pleuraient devant ses toiles. Non par sentimentalité, mais parce que quelque chose de fondamental dans la couleur rejoint quelque chose de fondamental dans l’être. La saturation n’est pas un artifice : c’est une intention. Les apôtres de la grisaille et leurs thuriféraires invoqueront le réalisme, la sobriété. Ils parleront de subtilité avec l’air de ceux qui possèdent une clé que vous n’avez pas. Mais regardons-y de plus près : leur univers terne est lui aussi une construction, lui aussi un choix, lui aussi une idéologie,
Désaturer, c’est souvent obéir en pensant choisir.
La couleur saturée dérange parce qu’elle ne laisse pas indifférent. Elle réclame une réponse. Elle ne murmure pas : elle parle. Et dans un monde où l’art s’est souvent réfugié dans l’ambiguïté comme stratégie de survie critique, cette franchise est perçue comme une naïveté. Mais peut-être que cette naïveté-là, cette capacité à vouloir encore que les choses soient vives, ardentes, présentes, est précisément ce dont nous avons besoin. Le monde réel, lui, ne désature pas ses couchers de soleil pour plaire aux jurys. FCL : Essai, juin 2026 |
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Il est des lieux qui résistent à la cartographie. Fanghetto — borgo de la province d’Imperia, fraction de la commune d’Olivetta San Michele, perché à deux cents mètres d’altitude dans les replis les plus sauvages de la vallée de la Roya — est de ceux-là. Une dizaine d’habitants, quelques ruelles aux noms méditatifs : Via Oscura, Via Corridoio, Via del Sarto. Des noms qui sont presque des vers. On y entre comme dans un poème dont on ne sait pas encore s’il est une élégie ou une énigme.
Mais voilà, quelques noms, quelques institutions, quelques cénacles discrets ont décidé, à un moment que personne n’a véritablement ratifié, que l’art authentique devait être discret. Que la profondeur résidait nécessairement dans l’atténuation. Que le silence visuel était une vertu. On a donc produit, en série industrielle, des photographies délavées, des peintures cendreuses, des œuvres où la couleur a été extraite comme on extrait l’âme, méthodiquement, proprement, avec la satisfaction de celui qui croit avoir atteint une forme d’élévation en renonçant à la vie.











Quel périple, et quelle plume pour le raconter. On sent ici un auteur qui sait que le voyage n’est pas affaire de kilomètres, mais de strates, géologiques, historiques, linguistiques et le triptyque Olivetta–Fanghetto–Sospel se déploie avec une cohérence rare, presque minéralogique. La section sur Olivetta San Michele, notamment, atteint une vérité que les géographes ne sauraient formuler : ces calcaires jurassiques qui « se moquent éperdument des passeports » disent en une formule ce que deux siècles de traités frontaliers ont tenté d’expliquer sans jamais y parvenir.
Je dois cependant m’arrêter, longuement, sur le chapitre intitulé Éloge de la couleur vive, et non pour en célébrer les mérites.
L’entreprise est séduisante, certes. Louer la couleur dans un paysage « liguro-provençal », c’est enfoncer une porte peinte en rouge sang-de-bœuf. Mais à trop vouloir élever la couleur au rang de valeur philosophique autonome, on risque de commettre exactement la faute que Goethe signalait contre Newton : confondre le phénomène avec sa mesure, la sensation avec son intelligence. La « couleur vive » tel qu’elle est convoquée ici ressemble par instants à une posture esthétique plus qu’à une pensée du visible. Le jaune d’un volet « fanghettois » ou l’ocre d’un toit « olivettois » ne sont pas vifs par essence, ils le sont en relation : avec la lumière rasante de fin d’après-midi, avec le gris calcaire qui les entoure, avec l’œil qui, ayant traversé des gorges d’ombre, les reçoit comme une révélation. La couleur n’existe que dans ce rapport, et un éloge qui l’absolutise risque de la figer là précisément où elle était vivante.
Il y a dans cette tentation de l’éloge, genre noble, soit, de Platon à Érasme, une certaine complaisance que je me permettrai de nommer : la complaisance du beau certain. Or ce territoire, justement, méritait peut-être moins un éloge qu’une enquête, au sens que Hérodote donnait à ce mot. Pourquoi cette couleur, à cet endroit précis, sur cette pierre millénaire ? Quelle économie des pigments, quelle mémoire des badigeons, quel rapport entre les saisons et la chaux ?
Tout cela ne retire rien à la beauté de l’ensemble. Mais un auteur de cette trempe peut se permettre qu’on lui résiste un peu.
Jean Pierre
Je vous lis avec le plaisir qu’on réserve aux adversaires de qualité, ceux qui vous attaquent avec des armes suffisamment affûtées pour qu’on ne puisse pas feindre de ne pas les voir.
Vous invoquez Goethe contre Newton. Fort bien. Permettez que j’invoque, moi, le mur de Fanghetto contre Goethe. Ce mur, vous le connaissez, ou vous devriez, demeure d’un jaune qui n’attend pas qu’on lui construise une phénoménologie pour exister. Il est là, impudent, souverain, et il claque dans la lumière de deux heures de l’après-midi comme une gifle donnée à toute herméneutique du visible. La couleur vive n’a pas besoin de votre contextualisation pour se défendre : c’est précisément sa vertu, et son insolence.
Vous me reprochez, si je vous lis bien, d’absolutiser la couleur là où elle ne serait que relationnelle. Mais mon cher Théodore, puis-je me permettre ce prénom qui sonne lui-même comme une couleur d’automne ? L’absolu est parfois le seul recours contre la tiédeur du relatif. Que serait un éloge qui commencerait par des réserves, des nuances et des « oui mais ? » Un faire-part de décès, tout au plus. L’éloge est un genre à risques, vous le dites vous-même en citant Érasme, et Érasme, je vous le rappelle, faisait l’éloge de la folie, pas du raisonnable.
Quant à votre suggestion de substituer à l’éloge une enquête à la manière d’Hérodote : je l’accueille avec la tendresse qu’on réserve aux bonnes idées qui arrivent trop tard. L’enquête, je l’ai faite, sur le terrain, avec les pieds, sous un soleil qui ne se souciait guère de la dialectique. Ce que j’en ai rapporté, c’est précisément cette certitude : la couleur vive dans ces gorges n’est pas une hypothèse, c’est un fait brut, têtu, presque offensant pour qui voudrait en faire un problème.
Je conclus sur ce point qui me tient à cœur : vous écrivez que « la couleur n’existe que dans ce rapport ». Soit. Mais le rapport, ici, est si violent, si immédiat, si peu négociable, qu’il revient exactement au même. Quand le rapport est absolu, la relation devient essence. C’est peut-être cela, en définitive, la couleur vive : non pas une teinte, mais un événement.
Je reste, avec une estime qui n’a rien de pâle…
Frank César Lovisolo, quelque part entre la Via Corridoio et l’entêtement!