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Ce qui frappe d’emblée dans cette page, c’est le refus de toute condescendance pédagogique. L’auteur ne fait pas la leçon sur Eschyle, il raconte comment il l’a rencontré, enfant, derrière un téléviseur, assommé par les masques du téléfilm de Jean Prat et la musique de Jean Prodromidès. Ce geste autobiographique, loin d’être une digression narcissique, fonde quelque chose d’essentiel : la légitimité sensible du propos. On ne parle bien d’une œuvre qu’à partir du moment précis où elle vous a saisi.
La mort d’Eschyle telle que la rapporte Valère Maxime, un aigle, une tortue, un crâne chauve confondu avec un rocher, est convoquée sans ironie facile. Frank César Lovisolo la cite et passe, laissant résonner l’absurde dans toute sa gravité. Il y a là une pudeur que l’on apprécie : la mort du père de la tragédie est elle-même tragiquement comique, et ce n’est pas au commentateur de le souligner à grands traits.
La partie centrale, consacrée à la genèse musicale, est peut-être la plus singulière. L’idée de frapper par mégarde une rampe d’escalier dans les coursives du théâtre gréco-romain de Catane et d’en faire le matériau sonore principal d’une composition, c’est une démarche qui dit quelque chose de profond sur la relation entre le lieu et l’œuvre. Le théâtre n’est pas ici un décor ni une inspiration vague : il est littéralement la matière. Les pierres parlent, encore, et l’ingénieur du son leur tend son microphone.
On pourrait toutefois s’interroger sur la composition elle-même, que l’on entend à l’état d’extrait. La clarinette basse et la contrebasse jouée à l’archet dessinent une tension intéressante, mais les deux métronomes aléatoirement décalés semblent parfois briser l’élan onirique que le titre promet. Le rêve d’Eschyle méritait peut-être un espace plus continu, moins heurté, à moins que cette friction ne soit précisément l’image sonore de la pensée dramaturgique du Grec, toujours en déséquilibre entre l’ordre divin et le désordre humain.
Quant aux photographies du théâtre, elles témoignent d’un vrai sens de la lumière méditerranéenne, cette façon de faire coexister l’ombre et l’éblouissement sans forcer la symbolique. L’image du Prométhée enchaîné de Nicolas Sébastien Adam, convoquée en regard, crée un écho sculptural juste, sans que le rapprochement soit trop ostensible.
Un article qui donne envie de traverser la Sicile avec un enregistreur dans le sac.
Théodore Anagnos,
Votre lecture me touche précisément là où je ne l’attendais pas : dans ce geste autobiographique que vous qualifiez de « légitimité sensible ». C’est une formule juste. On n’écrit pas sur une œuvre — on écrit depuis elle, depuis le moment exact où elle vous a atteint. Jean Prat et Prodromidès, un soir de télévision, ont fait irruption dans mon enfance bien avant que je ne susse le nom d’Eschyle. C’est cela, finalement, que j’ai voulu restituer.
Sur la mort de l’Aischylos — je partage entièrement votre réserve sur le commentaire à grands traits. La mort absurde d’un homme qui avait mis en scène la démesure de toute une civilisation parle d’elle-même. Valère Maxime l’a compris, Pline également. On n’y ajoute rien sans l’appauvrir.
Votre réserve sur les métronomes décalés est honnête, et je la reçois comme telle. Mais je vous avoue que c’est précisément cette friction que je cherchais — non pas l’illustration d’un rêve apaisé, mais la texture d’une pensée en travail, celle d’un dramaturge qui n’a jamais cessé de tenir ensemble deux forces contradictoires. L’hybris n’est pas un état serein.
Quant à la rampe d’escalier : c’est elle qui a tout décidé. Le lieu avait quelque chose à dire — il suffisait de l’écouter.
Traversez la Sicile, effectivement. Et prenez un enregistreur.
Je suis toujours impressionnée par la magnificence des œuvres antiques et par ces hommes qui, par leur talent ont su laisser leur nom à la postérité.
Merci ! C’est une bonne raison d’en parler, à ma façon !