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Giulia Ferrante
L’extraction du soufre en Sicile (1850–1950) :
techniques et conditions de travail
Un minerai au cœur de l’économie sicilienne
Pendant un siècle, la Sicile fut le premier producteur mondial de soufre. Ses gisements, concentrés dans la zone centrale de l’île, autour d’Agrigente, Caltanissetta et Enna, alimentaient en matière première une Europe industrielle en pleine expansion, avide de soufre pour la fabrication de l’acide sulfurique, la vulcanisation du caoutchouc, la poudre à canon et les engrais agricoles. Au plus fort de sa production, dans la seconde moitié du XIXe siècle, la Sicile fournissait jusqu’à 80 % du soufre consommé dans le monde. Cette domination reposait sur une organisation du travail archaïque, une technologie rudimentaire et une exploitation humaine d’une brutalité remarquable.
Les techniques d’extraction : du pic à la chalcopirite
L’abattage en galerie
L’extraction du soufre sicilien s’effectuait principalement par travail en galerie souterraine. Le mineur, appelé picconiere, progressait à l’aide d’un pic et d’une barre de fer, creusant des tunnels étroits en suivant les veines de minerai. Ces galeries, rarement supérieures à un mètre de hauteur et souvent à peine assez larges pour laisser passer un homme courbé, s’enfonçaient parfois à plus de cent mètres sous la surface. L’absence quasi totale de consolidation des parois rendait les effondrements fréquents. La ventilation naturelle était insuffisante ; dans les couches profondes, l’air devenait irrespirable, chargé d’anhydride sulfureux et de gaz délétères libérés lors du travail au pic.
Les fours Gill et la fusion primitive
Une fois le minerai abattu, il fallait en extraire le soufre pur par fusion thermique. La méthode la plus répandue jusqu’aux années 1880 était celle des calcaroni, de vastes tas coniques de minerai brut, enflammés et laissés à se consumer lentement pendant plusieurs semaines. Le soufre se liquéfiait sous l’effet de la chaleur dégagée par la combustion d’une partie de lui-même, et coulait par gravité dans des cavités creusées à la base. Ce procédé, aussi ancien qu’inefficace, ne récupérait guère plus de 50 à 60 % du soufre contenu dans le minerai, tout en rejetant des quantités massives de gaz toxiques qui ravageaient les terres agricoles environnantes et empoisonnaient les villages proches.
À partir des années 1880, les fours Gill, une invention britannique, commencèrent à se diffuser progressivement. Ces fours en briques réfractaires permettaient de récupérer jusqu’à 80 à 85 % du soufre, tout en captant une partie des gaz. Mais leur adoption fut lente, freinée par le coût de l’investissement et la résistance des propriétaires de mines, les zolfatari, peu enclins à moderniser un système qui leur permettait de maintenir leurs marges au détriment des conditions de travail.
Le transport intérieur : la chaîne humaine
Entre l’abattage et la fusion, le minerai devait être transporté à l’extérieur de la mine. En l’absence de rails, de monte-charges ou de tout équipement mécanique, ce transport reposait sur une chaîne de porteurs humains : les carusi.
Les conditions de travail : le système des carusi
L’enfant porteur, figure centrale de la mine
Le mot caruso (pluriel : carusi) désigne les jeunes garçons, parfois âgés de six à dix ans à peine, employés comme porteurs de minerai dans les mines de soufre siciliennes. Leur rôle était de descendre dans les galeries vides, de charger sur leur dos des paniers ou des sacs de minerai pesant entre vingt et cinquante kilogrammes, et de remonter ces charges jusqu’à la surface en empruntant des échelles rudimentaires, des rampes taillées dans la roche ou des tunnels inclinés. Ce travail, effectué dans une chaleur intense, la température dans les galeries dépassait souvent 40 °C,, sous une lumière de chandelle ou d’huile, se répétait des dizaines de fois par jour.
Les carusi étaient liés à leurs employeurs par un système d’endettement appelé soccorso morto, littéralement, le secours de la mort. Les familles les plus pauvres recevaient une avance en argent du propriétaire de la mine, qui constituait une dette remboursable en travail. L’enfant devenait ainsi la propriété de facto du zolfataro jusqu’au remboursement intégral de la dette, ce qui n’arrivait souvent jamais, la dette se transmettant parfois d’un enfant à l’autre au sein d’une même fratrie. Ce système, qui ne différait guère d’une forme de servitude, ne fut officiellement aboli qu’en 1902, grâce à la loi Sonnino, bien que des pratiques similaires aient persisté encore pendant des décennies.
Les picconieri : le mineur adulte entre force et précarité
Le picconiere, ouvrier adulte chargé de l’abattage, n’était pas non plus à l’abri de la précarité. Il était généralement payé à la tâche, à la quantité de minerai abattu, et non à la journée, ce qui l’incitait à travailler le plus vite possible sans égard pour sa propre sécurité. Les journées de douze à quatorze heures étaient courantes. Aucun équipement de protection n’existait : ni masque contre les poussières de soufre, ni casque, ni éclairage suffisant. Les maladies pulmonaires, silicose, bronchites chroniques, suffocations, décimaient les mineurs avant l’âge de quarante ans.
Les accidents mortels étaient fréquents : effondrements de galeries, explosions provoquées par la présence de gaz, noyades dans les galeries basses lors des fortes pluies d’hiver. Aucune assurance, aucune indemnisation n’était prévue pour les familles des victimes. La mine engloutissait les hommes autant qu’elle engloutissait le soufre.
La hiérarchie sociale de la mine
La mine de soufre sicilienne fonctionnait selon une hiérarchie sociale rigide. Au sommet se trouvait le gabelloto, intermédiaire entre le grand propriétaire foncier absent et la mine elle-même : il affermait les droits d’exploitation et sous-traitait à son tour aux picconieri en échange d’un pourcentage sur le minerai extrait. Ce système d’intermédiaires superposés permettait à chaque niveau de la chaîne de prélever sa part, laissant aux véritables travailleurs une fraction dérisoire de la valeur produite. Dans les bourgs miniers d’Agrigente ou de Caltanissetta, les familles des picconieri et des carusi vivaient dans une misère endémique, logées dans des habitations précaires, dépendantes du crédit du propriétaire pour leur alimentation même.
Le déclin progressif (1900–1950)
La découverte de gisements de soufre en Louisiane et au Texas, exploitables par le procédé Frasch, qui permettait d’extraire le soufre liquide par injection de vapeur d’eau sous pression, sans travail humain en galerie, bouleversa le marché mondial à partir des années 1900. La Sicile, dont la production reposait encore sur le travail manuel et des méthodes peu efficaces, ne put pas s’aligner sur les prix américains. Les mines fermèrent les unes après les autres. Certains propriétaires tentèrent de mécaniser partiellement l’extraction, mais sans succès durable. En 1906, le gouvernement italien créa le Consortium soufrier sicilien pour tenter de soutenir les prix, sans réussir à inverser la tendance.
Entre les deux guerres mondiales, la production continua de décliner, malgré une brève reprise liée à la demande industrielle de la Grande Guerre. En 1950, la Sicile ne produisait plus qu’une fraction marginale du soufre mondial. Les dernières mines fermèrent dans les années 1980. Il ne reste aujourd’hui de cette industrie que des paysages lunaires aux teintes jaunes et grises, quelques musées locaux, et la mémoire tenace d’un siècle d’extraction dont le coût humain ne fut jamais véritablement reconnu.

Aujourd’hui : les ruines d’un empire jaune
Les dernières mines de soufre siciliennes ont fermé leurs portes dans les années 1980, laissant derrière elles un territoire profondément marqué, dans ses paysages, son économie et sa mémoire collective.
Des paysages cicatrisés
Les anciennes zones minières du centre sicilien, autour de Caltanissetta, Agrigente et Enna, portent encore les stigmates visibles d’un siècle d’exploitation intensive. Les terrils de stériles forment des collines artificielles aux teintes ocre et grises. Les sols, saturés de soufre et de métaux lourds, restent souvent infertiles et impropres à l’agriculture. Certains sites ont été classés zones de pollution prioritaire par l’État italien, nécessitant des plans de dépollution que les fonds publics peinent à financer. L’eau des nappes phréatiques locales porte encore, par endroits, les traces de décennies de lixiviation acide.
Le site de Floristella-Grottacalda, près d’Aidone, constitue l’un des exemples les mieux conservés. Classé parc archéologique industriel par la région sicilienne en 1991, il abrite les vestiges des bâtiments de traitement, des fours Gill en partie restaurés et des galeries partiellement accessibles. C’est aujourd’hui l’un des rares endroits en Europe où l’on peut saisir concrètement l’échelle de cette industrie disparue, et la violence du cadre dans lequel elle opérait.
Une mémoire lentement reconnue
Pendant longtemps, la mémoire des carusi et des picconieri est restée confinée aux familles concernées et à quelques historiens locaux. Ce n’est que progressivement, à partir des années 1990, que la société sicilienne a commencé à porter un regard plus assumé sur cette période. Des associations locales militent pour la reconnaissance du travail des enfants dans les mines comme une forme d’esclavage à part entière. Des expositions photographiques, notamment autour des clichés saisissants du baron von Gloeden et d’autres photographes de l’époque, ont contribué à rendre visible ce pan d’histoire longtemps tue.
La littérature sicilienne, de Luigi Pirandello à Leonardo Sciascia, avait déjà intégré la mine de soufre comme toile de fond sociale. Mais la reconnaissance mémorielle institutionnelle reste encore timide, sans monument national ni journée commémorative officielle à la hauteur de l’ampleur historique du phénomène.
Une région en quête de reconversion
Sur le plan économique, les provinces minières n’ont jamais véritablement trouvé de substitut à l’industrie soufière. Le chômage reste structurellement élevé dans le centre de la Sicile, parmi les taux les plus hauts d’Italie. L’émigration, déjà massive au XIXe siècle, s’est poursuivie tout au long du XXe et continue aujourd’hui vers le nord de l’Italie et l’Europe du Nord.
Quelques initiatives tentent de transformer ces territoires par le tourisme industriel et patrimonial, ou par le développement des énergies renouvelables, le soufre ayant laissé place, dans ces terres de soleil et de vent, à des projets de fermes photovoltaïques et éoliennes. Une reconversion symboliquement forte, mais dont les retombées économiques locales restent encore modestes.
La Sicile soufière appartient désormais à l’histoire. Mais ses cicatrices, dans les sols, dans les corps, dans les mémoires familiales, témoignent de ce qu’une économie peut exiger des plus vulnérables quand aucune règle ne vient la contraindre.
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Site extrèmement représentatif d’une pensée vécue et d’une vie pensée. (dommage l’automate n’a pas voulu que je m’y inscrive).
Concernant ce que dit IT : l’ile n’est pas petite (>200km * >300km) et sa variété font qu’elle semble un continent. Les Siciliens ne conduisent pas à l’intimidation (faut être une prof. qui ne voit jamais d’élève pour dire cela) mais à 50 cm. et 1/2 seconde prés ; « regardes devant, derrière on s’en occupe » est le seul article du code de la route local. Hélas l’européanisation progresse ici aussi avec son lot de dénaturation et de formatage.
L’automate a fonctionné ! Merci à vous !
Musique : ce que j’aimerais entendre lors de certains documentaires à la télé.
Paroles Merci Ingrid de décrire avec tant de justesse la Sicile. Merci à Maupassant d’avoir dénoncé l’insoutenable.
Images : Parfaite illustration des textes de Carlo Levi et Ferdinando Camon. Bravo.
Merci !
Ah merde, je dois recommencer : tout a disparu lors du passage automatique « plein écran » ! Je disais, je sais plus, que c’est honteux d’exploiter ainsi les hommes et la terre puis de se barrer après s’être gavé, en laissant tout en plan. Ils feront pareil avec le nucléaire, mais les photographes comme Frank seront plus rares !
Merci !!!