La Città di Matera la notte, la mattina poi i Sassi

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Last Updated on 14/07/2026 – 11:32 by Frank César LOVISOLO

Matera
Suggestion d’écoute :
Le Testament d’Empédocle
bandcamp logotype color 400 Frank Matera
Osmophore - darwin - évolution - lovisolo

La nuit, Matera devient fantôme ; le matin, les Sassi reprennent vie.
Photographies de cette cité rupestre de Basilicate, patrimoine UNESCO, entre obscurité médiévale et lumière méditerranéenne.

Notte

Matine

Matera la nuit — Sassi — Frank César Lovisolo

Il y a, la nuit, une ambiance propice à l’imaginaire…

On peut aisément se représenter la vie avant l’arrivée de l’électricité dans cette localité du sud de l’Italie.

Les sombres ruelles devaient ne laisser passer que la lumière de la Lune haute dans le ciel.

Effroyable était l’existence dans les « Sassi » de Matera, devenue une incontournable ville touristique…

 

Deux descriptions de cette Italie 

En 1910:

Matera SassiNous n’avons pas vu durant notre voyage spectacle plus horrible que l’habitat des paysans de Matera. Creusées dans la roche, ce sont plusieurs centaines de maisons, d’une, deux ou trois pièces. Souvent posées les unes sur les autres comme dans un entonnoir, elles ne reçoivent lumière et air que par la porte. Les murs, en général très humides, n’ont pour la plupart aucun revêtement : véritables tanières troglodytes, elles ressemblent sans doute aux habitations primitives de lointains ancêtres, d’une époque antérieure à notre civilisation. L’air qui vient de la porte est trop rare et insuffisamment renouvelé.

En outre, une habitude épouvantable vient aggraver une situation qui est déjà en soi à nulle autre pareille : étant donné la rareté de l’engrais et l’absence de tout égout, les habitants de ces antres effroyables doivent utiliser toutes les déjections, y compris humaines. Alors, dans la tanière même, généralement derrière le lit conjugal, on creuse une fosse où s’accumulent pendant des mois les excréments.

Il se forme ainsi dans chacune de ces misérables demeures un véritable foyer d’infection qui exhale une puanteur caractéristique. En tentant d’entrer dans quelques-uns de ces taudis, nous avons dû faire marche arrière. On ne pouvait surmonter notre dégoût. Et dire que des êtres humains vivent dans ces antres, y passent les nuits, aiment, procréent, s’en disputent la propriété et la jouissance.
D’une de ces cavernes sortaient de longs sanglots enfantins. Je poussai la porte, la lumière pénétra.

Alors un spectacle horrible se présenta à nous. Sur un grabat, trois enfants pleuraient et criaient. L’un d’eux, le plus grand, pouvait avoir peut-être sept ans mais il était tellement Francesco Saverio Nitti1 Materarachitique qu’il n’en paraissait pas plus de quatre. Ils nous regardèrent sans surprise et recommencèrent à pleurer.

Quelques femmes nous dirent que la pauvre mère, veuve, allait travailler aux champs afin de nourrir sa marmaille, et que, ayant peur pour eux, elle les laissait enfermés jusqu’à son retour dans ce trou horrible où nous ne pûmes rester plus de quelques minutes. Comment ces paysans s’étaient-ils adaptés à une existence aussi atroce, nous ne le savions pas, et pouvions encore moins le concevoir ; c’est d’ailleurs un problème d’hygiène très intriguant que de voir à quel point ils résistent à la pourriture qui les environne.

[ l’Inchiesta parlementaire sulle condizioni dei contadini nelle Province meridionali e nella Sicilia («Enquête parlementaire sur les conditions des paysans dans les provinces méridionales et en Sicile»)]
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Portrait of Carl Ulisses von Salis

by Felix Maria Diogg

En 1789…

…le comte Carl Ulisse von Salis-Marschlins lors de son voyage dans le royaume de Naples :

Matera est située […] dans une petite vallée profonde de 300 pieds; sur les escarpements, de part et d’autre, s’ouvrent des cavernes ou grottes, les unes au-dessus des autres. Il semble qu’elles seules aient servi d’habitation dans les temps les plus anciens, puisque les maisons paraissent n’avoir été construites qu’au XVIe siècle; certaines ont dû être à l’origine des églises ou des chapelles – l’une d’elles est encore appelée Santa Maria dell’Abbondanza –, mais aussi des couvents, qui gardent les traces de leur ancienne utilisation.
Cependant, le peuple habite généralement dans ces grottes, certaines creusées de manière régulière, on leur a simplement rajouté […] une pièce d’entrée bâtie, avec murs, porte et fenêtre. Je visitai plusieurs de ces grottes, non sans danger car au moindre faux pas, j’aurais pu tomber dans le précipice et m’écraser ; en grimpant, je ne pouvais que frémir à la pensée que des milliers et des milliers de personnes, depuis tant d’années, s’étaient exposées et s’exposaient toujours à ce risque.
[…] Les femmes des classes les plus élevées ne sont pas dépourvues de beauté ; alors que celles du peuple sont très laides, sales, déguenillées, de tempérament sauvage, et tellement prédisposées aux forfaits les plus atroces que les prisons débordent de délinquants méritant la peine la plus sévère. Ceci doit être attribué, principalement, à l’état d’ignorance et de barbarie dans lequel la Basilicate se trouve encore maintenue, et au peu de soin que l’on a eu, jusqu’à ce jour, d’éduquer et d’éclairer le peuple ; celui-ci ne pourra jamais se libérer de cet état de barbarie s’il n’a pas des routes meilleures, des barons plus humains, et des autorités plus intelligentes.
IMG 0537 Matera

La cause en est peut-être la malchance d’avoir eu deux présidents successifs dont le caractère et la conduite leur valurent, pour finir, d’être remplacés; mais moi je l’attribue plutôt à l’abominable saleté qui prévaut dans le pays, au genre de vie que l’on y mène, et aux aliments dont se nourrit cette population.

Tout cela l’a déchue de la dignité humaine, la prédisposant aux maladies et aux calamités, auxquelles les personnes raisonnables sont rarement sujettes.
[…] Toutes ces maladies sont ordinairement précédées d’une profonde mélancolie, et ne sont pas tant causées par la chaleur du climat que par le mode de vie et par la qualité des aliments qui prédominent dans ces contrées.
L’abus de viande de porc faisandée et salée, le manque absolu de propreté dans les habitations, la vie passée dans des cavernes obscures et humides, les vapeurs émanant sans cesse des égouts à ciel ouvert et les montagnes de fumier et d’ordures pourrissant dans les rues sont les causes physiques de ces désordres et de ces tristes maladies qui finissent habituellement de la plus horrible manière (Von Salis-Marschlins).
Autres textes ici : Les Sassi de Matera, du scandale national au monument ethnologique…

 Matera ville de Cinéma:

En 1979 c’est Matera dans que fut tourné, en partie, «Le Christ s’est arrêté à Eboli» de Francesco Rosi contant, dans l’Italie fasciste, l’exil d’un opposant dans un village perdu de Lucanie. Inspiré du roman autobiographique de Carlo Levi. 

Ce film raconte la vie d’un médecin et écrivain antifasciste placé en résidence surveillée à Aliano dans le Basilicate à partir de 1935. Toute activité lui est interdite, y compris d’exercer la médecine. Il découvre le monde paysan, loin des cercles intellectuels. Il sera libéré au bout de deux ans après avoir conquis l’estime des agriculteurs pauvres de la région. [source]

Parmi les autres films tournés dans Matera, on peut citer :

Pier Paolo Pasolini

Pier Paolo Pasolini

Cette ville est l’un des principaux lieux de tournage du film chef-d’œuvre de Pier Paolo Pasolini : «L’Évangile selon saint Matthieu» en 1964. 

2004La Passion du Christ de Mel Gibson (Nul)
2017 : Wonder Woman de Patty Jenkins avec Gal Gadot (mama mia !)

[SOURCE]

Pier Paolo Pasolini : « L’Évangile selon saint Matthieu »


Un laboratoire historique exceptionnel

Matera, située dans la région de la Basilicate, constitue un cas presque paradigmatique pour l’histoire de la longue durée en Europe méditerranéenne. Son originalité tient à la continuité de l’occupation humaine, mais aussi à la persistance d’un modèle d’habitat troglodytique – les Sassi – qui en fait un objet privilégié pour l’histoire sociale, environnementale et urbaine.

  • I. Origines préhistoriques et continuité d’occupation

Les premières traces d’occupation remontent au Paléolithique, dans un environnement marqué par des ravins calcaires profondément entaillés, les gravine. Cet espace offre des conditions favorables à une sédentarisation précoce. Dès le Néolithique, on observe l’émergence de communautés structurées qui exploitent les ressources locales et amorcent une transformation progressive de l’habitat vers des formes creusées dans le tuf. Ce processus n’est pas une rupture mais une adaptation lente, révélatrice d’une interaction durable entre les sociétés humaines et leur milieu.

La singularité de Matera réside dans cette continuité presque ininterrompue de l’occupation, qui en fait un objet de comparaison avec certains sites du Proche-Orient plus qu’avec les villes européennes classiques.

  • II. Antiquité : une intégration périphérique

Durant l’Antiquité, Matera reste en marge des grands centres de la Grande Grèce. Contrairement à des pôles majeurs comme Tarente, elle ne se constitue pas en cité dominante mais s’inscrit dans un réseau rural. Sous domination romaine, la localité connue sous le nom de Matheola s’intègre à une économie agricole, caractérisée par une exploitation extensive du territoire plutôt que par un développement urbain monumental.

Cette marginalité relative n’est pas synonyme d’isolement, mais témoigne d’un rôle fonctionnel spécifique dans l’organisation territoriale romaine.

  • III. Haut Moyen Âge : structuration rupestre et influences byzantines

Le Moyen Âge constitue une phase déterminante dans la formation du paysage urbain actuel. À partir du VIe siècle, l’influence byzantine transforme profondément l’organisation sociale et religieuse de la ville. Le développement du monachisme oriental entraîne la multiplication d’églises rupestres, souvent décorées de fresques, qui témoignent d’une culture religieuse marquée par des échanges entre Orient et Occident.

L’habitat troglodytique se systématise alors, non seulement comme réponse à des contraintes environnementales, mais aussi comme forme d’organisation communautaire. L’espace urbain se structure autour de ces cavités, dans un modèle qui échappe aux normes urbaines classiques de l’Europe médiévale.

  • IV. Période normande et féodale

L’arrivée des Normands au XIe siècle marque l’intégration de Matera dans le royaume de Sicile et dans les structures politiques de l’Occident latin. Cette période voit l’émergence d’un pouvoir féodal qui introduit une hiérarchisation plus nette de l’espace urbain. La construction de la cathédrale au XIIIe siècle symbolise cette réorganisation, tout comme la différenciation sociale entre la ville haute, occupée par les élites, et les Sassi, où vivent les populations plus modestes.

Ce dualisme spatial préfigure les fractures sociales qui se renforceront à l’époque moderne.

  • V. Époque moderne : stagnation et dégradation sociale

Entre le XVIe et le XIXe siècle, Matera connaît une phase de stagnation marquée par une domination politique externe, d’abord espagnole puis bourbonienne. Cette période se caractérise par une croissance démographique non accompagnée de transformations structurelles. Les conditions de vie dans les Sassi se dégradent progressivement, notamment en raison de l’insalubrité et du manque d’infrastructures.

L’habitat troglodytique, autrefois adaptation fonctionnelle, devient un facteur de marginalisation sociale. Ce basculement est essentiel pour comprendre la perception ultérieure de Matera comme symbole de sous-développement.

  • VI. XXe siècle : de la « honte nationale » à l’intervention étatique

Au XXe siècle, la situation de Matera attire l’attention des intellectuels et des responsables politiques italiens. L’œuvre de Carlo Levi joue un rôle décisif dans la prise de conscience nationale, en décrivant la misère des populations locales.

Dans les années 1950, l’État italien intervient de manière radicale en ordonnant l’évacuation des Sassi. Cette politique entraîne le déplacement massif des habitants vers des quartiers modernes, conçus selon les principes de l’urbanisme contemporain. L’objectif est à la fois sanitaire et social, mais il s’accompagne d’une rupture brutale avec des formes de vie séculaires.

  • VII. Réhabilitation et patrimonialisation

À partir des années 1980, un renversement de perspective s’opère. Les Sassi, longtemps perçus comme un symbole de retard, sont progressivement revalorisés. Ce processus s’inscrit dans un contexte plus large de redécouverte des patrimoines vernaculaires.

L’inscription de Matera au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1993 marque une étape décisive. Elle consacre la valeur universelle de cet ensemble urbain et stimule sa réhabilitation. La désignation comme Capitale européenne de la culture 2019 accélère encore cette transformation, en faisant de Matera un pôle touristique et culturel majeur.

  • VIII. Enjeux historiographiques et contemporains

Matera est aujourd’hui au cœur de nombreux débats historiographiques. Elle constitue un terrain privilégié pour l’étude des interactions entre environnement et sociétés, mais aussi pour l’analyse des processus de patrimonialisation. La transformation récente de la ville soulève des questions relatives à la gentrification, à la muséification de l’espace urbain et à la tension entre authenticité et exploitation touristique.

Ces enjeux invitent à penser Matera non seulement comme un objet historique, mais aussi comme un laboratoire des dynamiques contemporaines du patrimoine.


L’histoire de Matera illustre de manière exemplaire les logiques de la longue durée, depuis les premières formes d’occupation humaine jusqu’aux reconfigurations contemporaines liées au tourisme et à la culture. Elle met en lumière la capacité d’un espace marginal à devenir un symbole central du patrimoine mondial, tout en posant des questions fondamentales sur les usages du passé dans les sociétés actuelles.

Frank César Lovisolo

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A propos Frank César LOVISOLO

Artiste pluridisciplinaire (musique, art numérique, photographie, vidéo, son). Chargé de cours à l’Université de Toulon depuis 2010. Compositeur de musiques actuelles. Photographie & Art numérique visuel. Vidéaste d’art.
Lien pour marque-pages : Permaliens.

7 Commentaires

  1. Superbes photos !
    Je vais prendre le temps de lire le texte… :=)
    H.

  2. Super reportage sur Matera ! La musique est bien calibrée pour la navigation dans les photos. L’ambiance nocturne me rappelle pour certaines photos un shooting que j’avais fait en Ligurie avec les carugi des petits villages (https://youtu.be/FYDHlmf7AUk). Les textes choisis sont étonnants ! Bravo ! Pour info dans le #NOUS du Var-Matin un article sur la brasserie Rampoldi de Monaco dont le chef Antonio Salvatore est natif de Matera…J’en profite pour vous dire que je suis attentivement vos publications sur Fb et souvent je nous trouve des points de comparaison sur les angles choisis et une photo de vous me rappelle immanquablement une des miennes !

    • Philippe, je vous remercie de l’intérêt que vous portez à mes publications. Je vous suis pareillement depuis quelques temps. Il y est vrai qu’entre nos travaux il existe un parallèle intéressant. Je reviens un instant sur les textes choisis ; la ville de Matera est maintenant un lieu touristique, une vitrine aseptisée mais il en a été autrement, une misère qu’il nous est difficile d’imaginer actuellement. J’avais déjà pour la Sicile, sur fond de Maupassant, évoqué la misère des mineurs du soufre ( surfarara ) . Une partie historique peu connue du grand tourisme.

  3. L’Italie merveilleux pays de misère et de beauté. Merci_ de nous le faire revivre à travers ces récits terribles. De toutes manières on ne peut penser qu’aux beautés intrinsèques de ce pays

  4. Caro Frank,
    Sei un grande….fai conoscere le meraviglie del nostro paese. Le tue origini ti fanno onore.
    A presto….leggerai il mio ultimo romanzo.
    Cordiali saluti
    Gennaro Cuomo

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