Femmes Damnées : Charles Baudelaire musiqué

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Last Updated on 03/10/2026 – 08:26 by Frank César LOVISOLO

Femmes damnées : poème de Charles Baudelaire (Les Fleurs du Mal) mis en musique en version rock par Frank César Lovisolo, quatrième titre de l’album Charles B. Le poème « Delphine et Hippolyte », condamné en 1857 pour outrage à la morale publique, est reproduit plus bas.

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Pochette de Femmes damnées, poème de Charles Baudelaire mis en musique par Frank César Lovisolo

Extrait

Composition pour :

Charles B : Baudelaire mis en musique par Frank César Lovisolo

Guitare(s) – Basse – Batterie – Synthétiseurs – Chant.
Et un chœur de lesbiennes bulgares prêt à tout et surtout à en découdre !!!

Femmes damnées

Comme un bétail pensif sur le sable couchées,
Elles tournent leurs yeux vers l’horizon des mers,
Et leurs pieds se cherchant et leurs mains rapprochées
Ont de douces langueurs et des frissons amers.

Les unes, cœurs épris des longues confidences,
Dans le fond des bosquets où jasent les ruisseaux,
Vont épelant l’amour des craintives enfances
Et creusent le bois vert des jeunes arbrisseaux ;

D’autres, comme des sœurs, marchent lentes et graves
À travers les rochers pleins d’apparitions,
Où saint Antoine a vu surgir comme des laves
Les seins nus et pourprés de ses tentations ;

Il en est, aux lueurs des résines croulantes,
Qui dans le creux muet des vieux antres païens
T’appellent au secours de leurs fièvres hurlantes,
Ô Bacchus, endormeur des remords anciens !

Et d’autres, dont la gorge aime les scapulaires,
Qui, recelant un fouet sous leurs longs vêtements,
Mêlent, dans le bois sombre et les nuits solitaires,
L’écume du plaisir aux larmes des tourments.

Ô vierges, ô démons, ô monstres, ô martyres,
De la réalité grands esprits contempteurs,
Chercheuses d’infini, dévotes et satyres,
Tantôt pleines de cris, tantôt pleines de pleurs,

Vous que dans votre enfer mon âme a poursuivies,
Pauvres sœurs, je vous aime autant que je vous plains,
Pour vos mornes douleurs, vos soifs inassouvies,
Et les urnes d’amour dont vos grands cœurs sont pleins !

Poète : Charles Baudelaire (1821-1867), Les Fleurs du Mal

Femmes damnées (1890), œuvre d'Auguste Rodin inspirée du poème de Charles Baudelaire

Femmes damnées (1890), Auguste Rodin

Illustration de Paul-Émile Bécat pour les Ragionamenti de Pierre l'Arétin, éditions G. Raoult, vers 1950

Pierre l’Arétin, Ragionamenti : illustration de Paul-Émile Bécat – Éditions G. Raoult, Paris, vers 1950

Illustration d'André Dignimont pour Les Fleurs du Mal, éditions Vialetay, 1960

Illustration d’André Dignimont – Éditions Vialetay – Les Fleurs du Mal, 1960

James Sant, A Thorn Amidst the Roses (Une épine au milieu des roses), 1887

James Sant, – Une épine au milieu des roses, 1887

Manchester Art Gallery

Charles-Édouard Boutibonne, Une réception chaleureuse, 1862

Charles-Édouard Boutibonne, Une réception chaleureuse, 1862

Charles Baudelaire, portrait photographique par Nadar, vers 1855

Femmes damnées : Delphine et Hippolyte

À la pâle clarté des lampes languissantes,
Sur de profonds coussins tout imprégnés d’odeur,
Hippolyte rêvait aux caresses puissantes
Qui levaient le rideau de sa jeune candeur.

Elle cherchait, d’un œil troublé par la tempête,
De sa naïveté le ciel déjà lointain,
Ainsi qu’un voyageur qui retourne la tête
Vers les horizons bleus dépassés le matin.

De ses yeux amortis les paresseuses larmes,
L’air brisé, la stupeur, la morne volupté,
Ses bras vaincus, jetés comme de vaines armes,
Tout servait, tout parait sa fragile beauté.

Étendue à ses pieds, calme et pleine de joie,
Delphine la couvait avec des yeux ardents,
Comme un animal fort qui surveille une proie,
Après l’avoir d’abord marquée avec les dents.

Beauté forte à genoux devant la beauté frêle,
Superbe, elle humait voluptueusement
Le vin de son triomphe, et s’allongeait vers elle,
Comme pour recueillir un doux remercîment.

Elle cherchait dans l’œil de sa pâle victime
Le cantique muet que chante le plaisir,
Et cette gratitude infinie et sublime
Qui sort de la paupière ainsi qu’un long soupir.

– « Hippolyte, cher cœur, que dis-tu de ces choses?
Comprends-tu maintenant qu’il ne faut pas offrir
L’holocauste sacré de tes premières roses
Aux souffles violents qui pourraient les flétrir?

« Mes baisers sont légers comme ces éphémères
Qui caressent le soir les grands lacs transparents,
Et ceux de ton amant creuseront leurs ornières
Comme des chariots ou des socs déchirants;

« Ils passeront sur toi comme un lourd attelage
De chevaux et de bœufs aux sabots sans pitié…
Hippolyte, ô ma sœur! tourne donc ton visage,
Toi, mon âme et mon cœur, mon tout et ma moitié,

« Tourne vers moi tes yeux pleins d’azur et d’étoiles!
Pour un de ces regards charmants, baume divin,
Des plaisirs plus obscurs je lèverai les voiles
Et je t’endormirai dans un rêve sans fin! »

Mais Hippolyte alors, levant sa jeune tête:
– « Je ne suis point ingrate et ne me repens pas,
Ma Delphine, je souffre et je suis inquiète,
Comme après un nocturne et terrible repas.

« Je sens fondre sur moi de lourdes épouvantes
Et de noirs bataillons de fantômes épars,
Qui veulent me conduire en des routes mouvantes
Qu’un horizon sanglant ferme de toutes parts.

« Avons-nous donc commis une action étrange?
Explique, si tu peux, mon trouble et mon effroi:
Je frissonne de peur quand tu me dis: ‘Mon ange!’
Et cependant je sens ma bouche aller vers toi.

« Ne me regarde pas ainsi, toi, ma pensée!
Toi que j’aime à jamais, ma sœur d’élection,
Quand même tu serais une embûche dressée
Et le commencement de ma perdition! »

Delphine secouant sa crinière tragique,
Et comme trépignant sur le trépied de fer,
L’œil fatal, répondit d’une voix despotique:
– « Qui donc devant l’amour ose parler d’enfer?

Delphine et Hippolyte, les deux femmes damnées, crayon et pastel sur papier d'Armand Rassenfosse

Armand Rassenfosse

Delphine et Hippolyte : les deux femmes damnées

Crayon et pastel sur papier.


« Maudit soit à jamais le rêveur inutile
Qui voulut le premier, dans sa stupidité,
S’éprenant d’un problème insoluble et stérile,
Aux choses de l’amour mêler l’honnêteté!

« Celui qui veut unir dans un accord mystique
L’ombre avec la chaleur, la nuit avec le jour,
Ne chauffera jamais son corps paralytique
À ce rouge soleil que l’on nomme l’amour!

« Va, si tu veux, chercher un fiancé stupide;
Cours offrir un cœur vierge à ses cruels baisers;
Et, pleine de remords et d’horreur, et livide,
Tu me rapporteras tes seins stigmatisés…

« On ne peut ici-bas contenter qu’un seul maître! »
Mais l’enfant, épanchant une immense douleur,
Cria soudain: « Je sens s’élargir dans mon être
Un abîme béant; cet abîme est mon cœur!

« Brûlant comme un volcan, profond comme le vide!
Rien ne rassasiera ce monstre gémissant
Et ne rafraîchira la soif de l’Euménide
Qui, la torche à la main, le brûle jusqu’au sang.

« Que nos rideaux fermés nous séparent du monde,
Et que la lassitude amène le repos!
Je veux m’anéantir dans ta gorge profonde
Et trouver sur ton sein la fraîcheur des tombeaux! »

– Descendez, descendez, lamentables victimes,
Descendez le chemin de l’enfer éternel!
Plongez au plus profond du gouffre, où tous les crimes,
Flagellés par un vent qui ne vient pas du ciel,

Bouillonnent pêle-mêle avec un bruit d’orage.
Ombres folles, courez au but de vos désirs;
Jamais vous ne pourrez assouvir votre rage,
Et votre châtiment naîtra de vos plaisirs.

Jamais un rayon frais n’éclaira vos cavernes;
Par les fentes des murs des miasmes fiévreux
Filtrent en s’enflammant ainsi que des lanternes
Et pénètrent vos corps de leurs parfums affreux.

L’âpre stérilité de votre jouissance
Altère votre soif et roidit votre peau,
Et le vent furibond de la concupiscence
Fait claquer votre chair ainsi qu’un vieux drapeau.

Loin des peuples vivants, errantes, condamnées,
À travers les déserts courez comme les loups;
Faites votre destin, âmes désordonnées,
Et fuyez l’infini que vous portez en vous!

Baudelaire : Les Fleurs du Mal, « Femmes damnées (Delphine et Hippolyte) »
Poème condamné en 1857, supprimé de l’édition de 1861, publié dans Les Épaves (1866)

Gerda Wegener, Les délassements de l'amour, 1925

Gerda Wegener 1885-1940

Les délassements de l’amour 1925

Toulouse-Lautrec, Dans le lit, le baiser, 1892

L’imaginaire lesbien chez Toulouse-Lautrec : Dans le lit, le baiser, 1892

Toulouse-Lautrec, Deux amies, 1895

Toulouse-Lautrec : Deux amies, 1895

Femmes damnées, Charles Baudelaire musiqué par Frank César Lovisolo

Femmes damnées : analyse du poème

  • Dans « Femmes damnées », Baudelaire décrit la relation amoureuse entre deux femmes, Delphine et Hippolyte. Cet amour est considéré comme interdit au XIXᵉ siècle, d’où le mot « damnées ». Le poète mêle fascination et malaise : Delphine représente la tentation sensuelle, tandis qu’Hippolyte incarne la fragilité et la culpabilité.
  • Le poème montre que le désir peut être à la fois source de plaisir et de souffrance. Baudelaire utilise un vocabulaire religieux pour transformer cette passion interdite en une sorte de rituel sacré mais perverti.
  • L’enjeu principal du texte est donc de révéler la beauté sombre et tragique du désir transgressif, un thème central des Fleurs du Mal.
  • « Delphine et Hippolyte » fait partie des six poèmes condamnés le 20 août 1857 pour outrage à la morale publique. Il est retiré de l’édition de 1861, puis publié dans Les Épaves en 1866.

Charles B : les sept titres de l’album

01 – Le Revenant ♠ 04:36 – 02 – Don Juan aux enfers ♠ 04:16 – 03 – Le Serpent qui Danse ♥ 04:31 –
04 – Femmes Damnées ♥ 05:08 – 05 – Le Vampire ♥ 05:07 – 06 – Une Charogne ♣ 04:54 – 07 – Spleen 2008 ♠ 05:30
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A propos Frank César LOVISOLO

Artiste pluridisciplinaire (musique, art numérique, photographie, vidéo, son). Chargé de cours à l’Université de Toulon depuis 2010. Compositeur de musiques actuelles. Photographie & Art numérique visuel. Vidéaste d’art.
Lien pour marque-pages : Permaliens.

2 Commentaires

  1. Magnifique, Frank, j’ai été touché par ton univers, l’ambiance. Tes lesbiennes bulgares sont comme de vieilles connaissances, d’autres sortes de soeurs de la miséricorde. Merci pour ce moment d’espèce de réminiscence.

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