Maldoror – Sauvage – Textes

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Maldoror

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Maldoror - - Frank César LOVISOLO - On ne croirait pas, au premier abord, que Maldoror contînt tant de sang dans ses artères ; car, sur sa figure, ne brillent que les reflets du cadavre.
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CHANT 01 – Didier Bourguignon

MaldororPlût au ciel

 

…que le lecteur, enhardi et devenu momentanément féroce comme ce qu’il lit, trouve, sans se désorienter, son chemin abrupt et sauvage, à travers les marécages désolés de ces pages sombres et pleines de poison ; car, à moins qu’il n’apporte dans sa lecture une logique rigoureuse et une tension d’esprit égale au moins à sa défiance, les émanations mortelles de ce livre imbiberont son âme comme l’eau le sucre.

Il n’est pas bon que tout le monde lise les pages qui vont suivre ; quelques-uns seuls savoureront ce fruit amer sans danger.

Par conséquent, âme timide, avant de pénétrer plus loin dans de pareilles landes inexplorées, dirige tes talons en arrière et non en avant.

Écoute bien ce que je te dis : dirige tes talons en arrière et non en avant, comme les yeux d’un fils qui se détourne respectueusement de la contemplation auguste de la face maternelle ; ou, plutôt, comme un angle à perte de vue de grues frileuses méditant beaucoup, qui, pendant l’hiver, vole puissamment à travers le silence, toutes voiles tendues, vers un point déterminé de l’horizon, d’où tout à coup part un vent étrange et fort, précurseur de la tempête.

La grue la plus vieille et qui forme à elle seule l’avant-garde, voyant cela, branle la tête comme une personne raisonnable, conséquemment son bec aussi qu’elle fait claquer, et n’est pas contente (moi, non plus, je ne le serais pas à sa place), tandis que son vieux cou, dégarni de plumes et contemporain de trois générations de grues, se remue en ondulations irritées qui présagent l’orage qui s’approche de plus en plus.

Après avoir de sang-froid regardé plusieurs fois de tous les côtés avec des yeux qui renferment l’expérience, prudemment, la première (car, c’est elle qui a le privilège de montrer les plumes de sa queue aux autres grues inférieures en intelligence), avec son cri vigilant de mélancolique sentinelle, pour repousser l’ennemi commun, elle vire avec flexibilité la pointe de la figure géométrique; (c’est peut-être un triangle, mais on ne voit pas le troisième côté que forment dans l’espace ces curieux oiseaux de passage), soit à bâbord, soit à tribord, comme un habile capitaine ; et, manœuvrant avec des ailes qui ne paraissent pas plus grandes que celles d’un moineau, parce qu’elle n’est pas bête, elle prend ainsi un autre chemin philosophique et plus sûr.


MaldororJ’ai vu pendant toute ma vie,

…sans en excepter un seul, les hommes, aux épaules étroites, faire des actes stupides et nombreux, abrutir leurs semblables, et pervertir les âmes par tous les moyens.  Ils appellent les motifs de leurs actions: la gloire.  En voyant ces spectacles, j’ai voulu rire comme les autres;  
mais cela, étrange imitation, était impossible.
J’ai pris un canif dont la lame avait un tranchant acéré, et me suis fendu les chairs aux endroits où se réunissent les lèvres.  Un instant je crus mon but atteint. Je regardai dans un miroir cette bouche meurtrie par ma propre volonté!  C’était une erreur!  

Le sang qui coulait avec abondance des deux blessures empêchait d’ailleurs de distinguer si c’était là vraiment le rire des autres.  Mais, après quelques instants de comparaison, je vis bien que mon rire ne ressemblait pas à celui des humains, c’est-à-dire que je ne riais pas.  

 J’ai vu des hommes, à la tête laide et aux yeux terribles enfoncés dans l’orbite obscur, surpasser la dureté du roc, la rigidité de l’acier fondu, la cruauté du requin, l’insolence de la jeunesse, la fureur insensée des criminels, les trahisons de l’hypocrite, les comédiens les plus extraordinaires, la puissance de caractère des prêtres, et les êtres les plus cachés au-dehors, les plus froids des mondes et du ciel; lasser les moralistes à découvrir leur cœur, et faire retomber sur eux la colère implacable d’en haut.  

 Je les ai vus tous à la fois, tantôt, le poing le plus robuste dirigé vers le ciel, comme celui d’un enfant déjà pervers contre sa mère, probablement excités par quelque esprit de l’enfer, les yeux chargés d’un remords cuisant en même temps que haineux, dans un silence glacial, n’oser émettre les méditations vastes et ingrates que recelait leur sein, tant elles étaient pleines d’injustice et d’horreur, et attrister de compassion le Dieu de miséricorde; tantôt, à chaque moment du jour, depuis le commencement de l’enfance jusqu’à la fin de la vieillesse, en répandant des anathèmes incroyables, qui n’avaient pas le sens commun, contre tout ce qui respire, contre eux-mêmes et contre la providence, prostituer les femmes et les enfants, et déshonorer ainsi les parties du corps consacrées à la pudeur.  Alors, les mers soulèvent leurs eaux, engloutissent dans leurs abîmes les planches; les ouragans, les tremblements de terre renversent les maisons, la perte, les maladies diverses déciment les familles priantes.  Mais, les hommes ne s’en aperçoivent pas. 

Je les ai vus aussi rougissant, pâlissant de honte pour leur conduite sur cette terre; rarement.  Tempêtes, sœurs des ouragans; firmament bleuâtre, dont je n’admets pas la beauté; mer hypocrite, image de mon cœur;  
terre, au sein mystérieux; habitants des sphères; univers entier; Dieu, qui l’as créé avec magnificence, c’est toi que j’invoque:  
montre-moi un homme qui soit bon!
Mais, que ta grâce décuple mes forces naturelles; car, au spectacle de ce monstre, je puis mourir d’étonnement; on meurt à moins.


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MaldororVieil Océan 

Je me propose, sans être ému, de déclamer à grande voix la strophe sérieuse et froide que vous allez entendre.  Vous, faites attention à ce qu’elle contient, et gardez-vous de l’impression pénible qu’elle ne manquera pas de laisser, comme une flétrissure, dans vos imaginations troublées.  Ne croyez pas que je sois sur le point de mourir, car je ne suis pas encore un squelette, et la vieillesse n’est pas collée à mon front.  Écartons en conséquence toute idée de comparaison avec le cygne, au moment où son existence s’envole, et ne voyez devant vous qu’un monstre, dont je suis heureux que vous ne puissiez apercevoir la figure ; mais, moins horrible est-elle que son âme.  Cependant, je ne suis pas un criminel…  

Assez sur ce sujet.  

Il n’y a pas longtemps que j’ai revu la mer et foulé le pont des vaisseaux, et mes souvenirs sont vivaces comme si je l’avais quittée la veille.  Soyez néanmoins, si vous le pouvez, aussi calmes que moi, dans cette lecture que je me repens déjà de vous offrir, et ne rougissez pas à la pensée de ce qu’est le cœur humain.  Ô poulpe, au regard de soie ! toi, dont l’âme est inséparable de la mienne ; toi, le plus beau des habitants du globe terrestre, et qui commandes à un sérail de quatre cents ventouses ; toi, en qui siègent noblement, comme dans leur résidence naturelle, par un commun accord, d’un lien indestructible, la douce vertu communicative et les grâces divines, pourquoi n’es-tu pas avec moi, ton ventre de mercure contre ma poitrine d’aluminium, assis tous les deux sur quelque rocher du rivage, pour contempler ce spectacle que j’adore ! 

Vieil océan, aux vagues de cristal, tu ressembles proportionnellement à ces marques azurées que l’on voit sur le dos meurtri des mousses ; tu es un immense bleu, appliqué sur le corps de la terre : j’aime cette comparaison.  Ainsi, à ton premier aspect, un souffle prolongé de tristesse, qu’on croirait être le murmure de ta brise suave, passe, en laissant des ineffaçables traces, sur l’âme profondément ébranlée, et tu rappelles au souvenir de tes amants, sans qu’on s’en rende toujours compte, les rudes commencements de l’homme, où il fait connaissance avec la douleur, qui ne le quitte plus.  
Je te salue, vieil océan ! 

 Vieil océan, ta forme harmonieusement sphérique, qui réjouit la face grave de la géométrie, ne me rappelle que trop les petits yeux de l’homme, pareils à ceux du sanglier pour la petitesse, et à ceux des oiseaux de nuit pour la perfection circulaire du contour.  Cependant, l’homme s’est cru beau dans tous les siècles. Moi, je suppose plutôt que l’homme ne croit à sa beauté que par amour-propre ; mais, qu’il n’est pas beau réellement et qu’il s’en doute ; car, pourquoi regarde-t-il la figure de son semblable avec tant de mépris ? 
Je te salue, vieil océan ! 

 Vieil océan, tu es le symbole de l’identité : toujours égal à toi-même.  Tu ne varies pas d’une manière essentielle, et, si tes vagues sont quelque part en furie, plus loin, dans quelque autre zone, elles sont dans le calme le plus complet.  Tu n’es pas comme l’homme qui s’arrête dans la rue, pour voir deux bouledogues s’empoigner au cou, mais, qui ne s’arrête pas, quand un enterrement passe ; qui est ce matin accessible et ce soir de mauvaise humeur ; qui rit aujourd’hui et pleure demain.  
Je te salue, vieil océan ! 

Maldoror - - Frank César LOVISOLO - On ne croirait pas, au premier abord, que Maldoror contînt tant de sang dans ses artères ; car, sur sa figure, ne brillent que les reflets du cadavre.

CHANT 02 – Jacques Maury

MaldororJe saisis la plume qui

Je saisis la plume qui va construire le deuxième chant… instrument arraché aux ailes de quelque pygargue roux ! Mais… qu’ont-ils donc mes doigts ? Les articulations demeurent paralysées, dès que je commence mon travail.

Cependant, j’ai besoin d’écrire…
C’est impossible !

Eh bien, je répète que j’ai besoin d’écrire ma pensée :

j’ai le droit, comme un autre, de me soumettre à cette loi naturelle…
Mais non, mais non, la plume reste inerte !…
Tenez, voyez, à travers les campagnes, l’éclair qui brille au loin.

L’orage parcourt l’espace.
Il pleut… Il pleut toujours… Comme il pleut !… La foudre a éclaté…
Elle s’est abattue sur ma fenêtre entr’ouverte, et m’a étendu sur le carreau, frappé au front.

Pauvre jeune homme ! ton visage était déjà assez maquillé par les rides précoces et la difformité de naissance, pour ne pas avoir besoin, en outre, de cette longue cicatrice sulfureuse ! (Je viens de supposer que la blessure est guérie, ce qui n’arrivera pas de sitôt.)

Pourquoi cet orage, et pourquoi la paralysie de mes doigts ?
Est-ce un avertissement d’en haut pour m’empêcher d’écrire, et de mieux considérer ce à quoi je m’expose, en distillant la bave de ma bouche carrée ? Mais, cet orage ne m’a pas causé la crainte. Que m’importerait une légion d’orages ! Ces agents de la police céleste accomplissent avec zèle leur pénible devoir, si j’en juge sommairement par mon front blessé.
Je n’ai pas à remercier le Tout-Puissant de son adresse remarquable ;
il a envoyé la foudre de manière à couper précisément mon visage en deux, à partir du front, endroit où la blessure a été le plus dangereuse :
qu’un autre le félicite !
Mais, les orages attaquent quelqu’un de plus fort qu’eux.

Ainsi donc, horrible Éternel, à la figure de vipère, il a fallu que, non content d’avoir placé mon âme entre les frontières de la folie et les pensées de fureur qui tuent d’une manière lente, tu aies cru, en outre, convenable à ta majesté, après un mûr examen, de faire sortir de mon front une coupe de sang !…
Mais, enfin, qui te dit quelque chose ?
Tu sais que je ne t’aime pas, et qu’au contraire je te hais : pourquoi insistes-tu ?
Quand ta conduite voudra-t-elle cesser de s’envelopper des apparences de la bizarrerie ?

Parle-moi franchement, comme à un ami : est-ce que tu ne te doutes pas, enfin, que tu montres, dans ta persécution odieuse, un empressement naïf, dont aucun de tes séraphins n’oserait faire ressortir le complet ridicule ? Quelle colère te prend ? Sache que, si tu me laissais vivre à l’abri de tes poursuites, ma reconnaissance t’appartiendrait…

Allons, Sultan, avec ta langue, débarrasse-moi de ce sang qui salit le parquet. Le bandage est fini : mon front étanché a été lavé avec de l’eau salée, et j’ai croisé des bandelettes à travers mon visage. Le résultat n’est pas infini : quatre chemises, pleines de sang et deux mouchoirs.

On ne croirait pas, au premier abord, que Maldoror contînt tant de sang dans ses artères ; car, sur sa figure, ne brillent que les reflets du cadavre.

Mais, enfin, c’est comme ça. Peut-être que c’est à peu près tout le sang que pût contenir son corps, et il est probable qu’il n’y en reste pas beaucoup.

Assez, assez, chien avide ; laisse le parquet tel qu’il est ; tu as le ventre rempli. Il ne faut pas continuer de boire ; car, tu ne tarderais pas à vomir. Tu es convenablement repu, va te coucher dans le chenil ; estime-toi nager dans le bonheur ; car, tu ne penseras pas à la faim, pendant trois jours immenses, grâce aux globules que tu as descendues dans ton gosier, avec une satisfaction solennellement visible.


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Maldoror - - Frank César LOVISOLO - On ne croirait pas, au premier abord, que Maldoror contînt tant de sang dans ses artères ; car, sur sa figure, ne brillent que les reflets du cadavre.Promenade quotidienne

Faisant ma promenade quotidienne, chaque jour je passais dans une rue étroite ; chaque jour, une jeune fille svelte de dix ans me suivait, à distance, respectueusement, le long de cette rue, en me regardant avec des paupières sympathiques et curieuses Elle était grande pour son âge et avait la taille élancée D’abondants cheveux noirs, séparés en deux sur la tête, tombaient en tresses indépendants sur des épaules marmoréennes.

Un jour, elle me suivait comme de coutume ; les bras musculeux d’une femme du peuple la saisirent par les cheveux, comme le tourbillon saisit la feuille, appliqua deux gifles brutales sur une joue fière et muette, et ramena dans la maison cette conscience égarée. En vain, je faisais l’insouciant ; elle ne manquait jamais de me poursuivre de sa présence devenue inopportune. Lorsque j’enjambai une autre rue, pour continuer mon chemin elle s’arrêtait, faisant un violent effort sur elle-même, au terme de cette rue étroite, immobile comme la statue du Silence, et ne cessait de regarder devant elle, jusqu’à ce que je disparusse.

Une fois, cette jeune fille me précéda dans la rue, et emboîta le pas devant moi. Si j’allais vite pour la dépasser, elle courait presque pour maintenir la distance égale ; mais, si je ralentissais le pas, pour qu’il y eût un intervalle de chemin, assez grand entre elle et moi, alors, elle le ralentissait aussi, et y mettait la grâce de l’enfance. Arrivée au terme de la rue, elle se retourna lentement, de manière à me barrer le passage. Je n’eus pas le temps de m’esquiver, et je me trouvai devant sa figure.

Elle avait les yeux gonflés et rouges. Je voyais facilement qu’elle voulait me parler, et qu’elle ne savait comment s’y prendre. Devenue subitement pâle comme un cadavre, elle me demanda :

« Auriez-vous la bonté de me dire quelle heure est-il ? « 

Je lui dis que je ne portais pas de montre, et je m’éloignai rapidement. Depuis ce jour, enfant à l’imagination inquiète et précoce, tu n’as plus revu dans la rue étroite, le jeune homme mystérieux qui battait péniblement, de sa sandale lourde, le pavé des carrefours tortueux.

L’apparition de cette comète enflammée ne reluira plus, comme un triste sujet de curiosité fanatique, sur la façade de ton observation déçue ; et, tu penseras souvent, trop souvent, peut-être toujours, à celui qui ne paraissait pas s’inquiéter des maux, ni des biens de la vie présente, et s’en allait au hasard, avec une figure horriblement morte, les cheveux hérissés, la démarche chancelante, et les bras nageant aveuglément dans les eaux ironiques de l’éther, comme pour y chercher la proie sanglante de l’espoir, ballottée continuellement, à travers les immenses régions de l’espace, par le chasse-neige implacable de la fatalité.

Tu ne me verras plus, et je ne te verrai plus ! … Qui sait ? Peut-être que cette fille n’était pas ce qu’elle se montrait. Sous une enveloppe naïve, elle cachait peut-être une immense ruse, le poids de dix-huit années, et le charme du vice. On a vu des vendeuses d’amour s’expatrier avec gaîté des îles Britanniques, et franchir le détroit. Elles rayonnaient leurs ailes, en tournoyant, en essaims dorés, devant la lumière parisienne ; et, quand vous les aperceviez, vous disiez :

« Mais elles sont encore enfants ; elles n’ont pas plus de dix ou douze ans. »

En réalité elles en avaient vingt. Oh ! dans cette supposition, maudits soient-ils les détours de cette rue obscure ! Horrible ! horrible ! ce qui s’y passe.

Je crois que sa mère la frappa parce qu’elle ne faisait pas son métier avec assez d’adresse.
Il est possible que ce ne fût qu’un enfant, et alors la mère est plus coupable encore.
Moi, je ne veux pas croire à cette supposition, qui n’est qu’une hypothèse, et je préfère aimer, dans ce caractère romanesque, une âme qui se dévoile trop tôt…
Ah ! vois-tu, jeune fille, je t’engage à ne plus reparaître devant mes yeux, si jamais je repasse dans la rue étroite.
Il pourrait t’en coûter cher !
Déjà le sang et la haine me montent vers la tête, à flots bouillants.
Moi, être assez généreux pour aimer mes semblables !
Non, non ! Je l’ai résolu depuis le jour de ma naissance ! Ils ne m’aiment pas, eux !
On verra les mondes se détruire, et le granit glisser, comme un cormoran, sur la surface des flots, avant que je touche la main infâme d’un être humain.
Arrière… arrière, cette main !
Jeune fille, tu n’es pas un ange, et tu deviendras, en somme, comme les autres femmes.
Non, non, je t’en supplie ; ne reparais plus devant mes sourcils froncés et louches.
Dans un moment d’égarement, je pourrais te prendre les bras, les tordre comme un linge lavé dont on exprime l’eau, ou les casser avec fracas, comme deux branches sèches, et te les faire ensuite manger, en employant la force.
Je pourrais, en prenant ta tête entre mes mains, d’un air caressant et doux, enfoncer mes doigts avides dans les lobes de ton cerveau innocent, pour en extraire, le sourire aux lèvres, une graisse efficace qui lave les yeux, endoloris par l’insomnie éternelle de la vie.

Maldoror - - Frank César LOVISOLO - On ne croirait pas, au premier abord, que Maldoror contînt tant de sang dans ses artères ; car, sur sa figure, ne brillent que les reflets du cadavre.

CHANT 03 – Christine Pasquier

MaldororRappelons les noms

…de ces êtres imaginaires, à la nature d’ange, que ma plume, pendant le deuxième chant, a tirés d’un cerveau, brillant d’une lueur émanée d’eux-mêmes.  Ils meurent, dès leur naissance, comme ces étincelles dont l’œil a de la peine à suivre l’effacement rapide, sur du papier brûlé.   

Léman !… Lohengrin !… Lombano !… Holzer !…  

Un instant, vous apparûtes, recouverts des insignes de la jeunesse, à mon horizon charmé ; mais, je vous ai laissés retomber dans le chaos, comme des cloches de plongeur.  Vous n’en sortirez plus.  

Il me suffit que j’aie gardé votre souvenir ; vous devez céder la place à d’autres substances, peut-être moins belles, qu’enfantera le débordement orageux d’un amour qui a résolu de ne pas apaiser sa soif auprès de la race humaine.  Amour affamé, qui se dévorerait lui-même, s’il ne cherchait sa nourriture dans des fictions célestes : créant, à la longue, une pyramide de séraphins, plus nombreux que les insectes qui fourmillent dans une goutte d’eau, il les entrelacera dans une ellipse qu’il fera tourbillonner autour de lui.  

Pendant ce temps, le voyageur, arrêté contre l’aspect d’une cataracte, s’il relève le visage, verra, dans le lointain, un être humain, emporté vers la cave de l’enfer par une guirlande de camélias vivants !   

Mais… silence ! l’image flottante du cinquième idéal se dessine lentement, comme les replis indécis d’une aurore boréale, sur le plan vaporeux de mon intelligence, et prend de plus en plus une consistance déterminée…   

Mario et moi nous longions la grève.  
Nos chevaux, le cou tendu, fendaient les membranes de l’espace, et arrachaient des étincelles aux galets de la plage.  
La bise, qui nous frappait en plein visage, s’engouffrait dans nos manteaux, et faisait voltiger en arrière les cheveux de nos têtes jumelles.   

La mouette, par ses cris et ses mouvements d’aile, s’efforçait en vain de nous avertir de la proximité possible de la tempête, et s’écriait : « Où s’en vont-ils, de ce galop insensé ? »  

 Nous ne disions rien ; plongés dans la rêverie, nous nous laissions emporter sur les ailes de cette course furieuse ; le pêcheur, nous voyant passer, rapides comme l’albatros, et croyant apercevoir, fuyant devant lui, les deux frères mystérieux, comme on les avait ainsi appelés, parce qu’ils étaient toujours ensemble, s’empressait de faire le signe de la croix, et se cachait, avec son chien paralysé, sous quelque roche profonde.  

Les habitants de la côte avaient entendu raconter des choses étranges sur ces deux personnages, qui apparaissaient sur la terre, au milieu des nuages, aux grandes époques de calamité, quand une guerre affreuse menaçait de planter son harpon sur la poitrine de deux pays ennemis, ou que le choléra s’apprêtait à lancer, avec sa fronde, la pourriture et la mort dans des cités entières. 

Les plus vieux pilleurs d’épaves fronçaient le sourcil, d’un air grave, affirmant que les deux fantômes, dont chacun avait remarqué la vaste envergure des ailes noires, pendant les ouragans, au-dessus des bancs de sable et des écueils, étaient le génie de la terre et le génie de la mer, qui promenaient leur majesté, au milieu des airs, pendant les grandes révolutions de la nature, unis ensemble par une amitié éternelle, dont la rareté et la gloire ont enfanté l’étonnement du câble indéfini des générations.

 On disait que, volant côte à côte comme deux condors des Andes, ils aimaient à planer, en cercles concentriques, parmi les couches d’atmosphères qui avoisinent le soleil ; qu’ils se nourrissaient, dans ces parages, des plus pures essences de la lumière ; mais, qu’ils ne se décidaient qu’avec peine à rabattre l’inclinaison de leur vol vertical, vers l’orbite épouvanté où tourne le globe humain en délire, habité par des esprits cruels qui se massacrent entre eux dans les champs où rugit la bataille (quand ils ne se tuent pas perfidement, en secret, dans le centre des villes, avec le poignard de la haine ou de l’ambition), et qui se nourrissent d’êtres pleins de vie comme eux et placés quelques degrés plus bas dans l’échelle des existences. 

Ou bien, quand ils prenaient la ferme résolution, afin d’exciter les hommes au repentir par les strophes de leurs prophéties, de nager, en se dirigeant à grandes brassées, vers les régions sidérales où une planète se mouvait au milieu des exhalaisons épaisses d’avarice, d’orgueil, d’imprécation et de ricanement qui se dégageaient, comme des vapeurs pestilentielles, de sa surface hideuse et paraissait petite comme une boule, étant presque  invisible, à cause de la distance, ils ne manquaient pas de trouver des occasions où ils se repentaient amèrement de leur bienveillance, méconnue et conspuée, et allaient se cacher au fond des volcans, pour converser avec le feu vivace qui bouillonne dans les cuves des  souterrains centraux, ou au fond de la mer, pour reposer agréablement leur vue  désillusionnée sur les monstres les plus féroces de l’abîme, qui leur paraissaient des  modèles de douceur, en comparaison des bâtards de l’humanité…

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MaldororC’était une journée de printemps
 

Les oiseaux répandaient leurs cantiques en gazouillements, et les humains, rendus à leurs différents devoirs, se baignaient dans la sainteté de la fatigue. Tout travaillait à sa destinée : les arbres, les planètes, les squales. Tout, excepté le Créateur ! Il était étendu sur la route, les habits déchirés. 

 Sa lèvre inférieure pendait comme un câble somnifère ; ses dents n’étaient pas lavées, et la poussière se mêlait aux ondes blondes de ses cheveux.
Engourdi par un assoupissement pesant, broyé contre les cailloux, son corps faisait des efforts inutiles pour se relever. Ses forces l’avaient abandonné, et il gisait, là, faible comme le ver de terre, impassible comme l’écorce. Des flots de vin remplissaient les ornières, creusées par les soubresauts nerveux de ses épaules. 

 L’abrutissement, au groin de porc, le couvrait de ses ailes protectrices, et lui jetait un regard amoureux. Ses jambes, aux muscles détendus, balayaient le sol, comme deux mâts aveugles. Le sang coulait de ses narines : dans sa chute, sa figure avait frappé contre un poteau…
 Il était soûl ! Horriblement soûl ! Soûl comme une punaise qui a mâché pendant la nuit trois tonneaux de sang !
 Il remplissait l’écho de paroles incohérentes, que je me garderai de répéter ici ; si l’ivrogne suprême ne se respecte pas, moi, je dois respecter les hommes. 

Saviez-vous que le Créateur… se soûlât ! 
Pitié pour cette lèvre, souillée dans les coupes de l’orgie ! 

 Le hérisson, qui passait, lui enfonça ses pointes dans le dos, et dit : 
« Ça, pour toi. Le soleil est à la moitié de sa course : travaille, fainéant, et ne mange pas le pain des autres. Attends un peu, et tu vas voir, si j’appelle le kakatoès, au bec crochu. » 

 Le pivert et la chouette, qui passaient, lui enfoncèrent le bec entier dans le ventre, et dirent : 
« Ça, pour toi. Que viens-tu faire sur cette terre ? Est-ce pour offrir cette lugubre comédie aux animaux ? Mais, ni la taupe, ni le casoar, ni le flamant ne t’imiteront, je te le jure. » 

 L’âne, qui passait, lui donna un coup de pied sur la tempe, et dit : 
« Ça, pour toi. Que t’avais-je fait pour me donner des oreilles si longues ? Il n’y a pas jusqu’au grillon qui ne me méprise. » 

 Le crapaud, qui passait, lança un jet de bave sur son front, et dit : 
« Ça, pour toi. Si tu ne m’avais fait un oeil si gros, et que je t’eusse aperçu dans l’état où je te vois, j’aurais chastement caché la beauté de tes membres sous une pluie de renoncules, de myosotis et de camélias, afin que nul ne te vît. » 

 Le lion, qui passait, inclina sa face royale, et dit : 
« Pour moi, je le respecte, quoique sa splendeur nous paraisse pour le moment éclipsée. Vous autres, qui faites les orgueilleux, et n’êtes que des lâches, puisque vous l’avez attaqué quand il dormait, seriez-vous contents, si, mis à sa place, vous supportiez, de la part des passants, les injures que vous ne lui avez pas épargnées ? » 

 L’homme, qui passait, s’arrêta devant le Créateur méconnu ; et, aux applaudissements du morpion et de la vipère, fienta, pendant trois jours, sur son visage auguste !
Malheur à l’homme, à cause de cette injure ; car, il n’a pas respecté l’ennemi, étendu dans le mélange de boue, de sang et de vin ; sans défense et presque inanimé !  …  Alors, le Dieu souverain, réveillé, enfin, par toutes ces insultes mesquines, se releva comme il put ; en chancelant, alla s’asseoir sur une pierre, les bras pendants, comme les deux testicules du poitrinaire ; et jeta un regard vitreux, sans flamme, sur la nature entière, qui lui appartenait. 

 O humains, vous êtes les enfants terribles ; mais, je vous en supplie, épargnons cette grande existence, qui n’a pas encore fini de cuver la liqueur immonde, et, n’ayant pas conservé assez de force pour se tenir droite, est retombée, lourdement, sur cette roche, où elle s’est assise, comme un voyageur.
Faites attention à ce mendiant qui passe ; il a vu que le derviche tendait un bras affamé, et, sans savoir à qui il faisait l’aumône, il a jeté un morceau de pain dans cette main qui implore la miséricorde. 

 Le Créateur lui a exprimé sa reconnaissance par un mouvement de tête. 

 Oh ! Vous ne saurez jamais comme de tenir constamment les rênes de l’univers devient une chose difficile ! 
Le sang monte quelquefois à la tête, quand on s’applique à tirer du néant une dernière comète, avec une nouvelle race d’esprits. 
L’intelligence, trop remuée de fond en comble, se retire comme un vaincu, et peut tomber, une fois dans la vie, dans les égarements dont vous avez été témoins ! 

Maldoror - - Frank César LOVISOLO - On ne croirait pas, au premier abord, que Maldoror contînt tant de sang dans ses artères ; car, sur sa figure, ne brillent que les reflets du cadavre.

CHANT 04 – Hugues Louagie

MaldororC’est un homme ou une pierre

…ou un arbre qui va commencer le quatrième chant.
 Quand le pied glisse sur une grenouille, l’on sent une sensation de dégoût ; mais, quand on effleure, à peine, le corps humain avec la main, la peau des doigts se fend, comme les écailles d’un bloc de mica qu’on brise à coup de marteau.
 Et, de même que le cœur d’un requin, mort depuis une heure, palpite encore, sur le pont, avec une vitalité tenace, ainsi nos entrailles se remuent de fond en comble, longtemps après l’attouchement.
 Tant l’homme inspire de l’horreur à son propre semblable !
 Peut-être que, lorsque j’avance cela, je me trompe ; mais, peut-être qu’aussi je dis vrai.
 Je connais, je conçois une maladie plus terrible que les yeux gonflés par les longues méditations sur le caractère étrange de l’homme.
 Mais, je la cherche encore… et je n’ai pas pu la trouver !
 Je ne me crois pas moins intelligent qu’un autre, et, cependant, qui oserait affirmer que j’ai réussi dans mes investigations ?
 Quel mensonge sortirait de sa bouche !
 Le temple antique de Denderah est situé à une heure et demie de la rive gauche du Nil.
 Aujourd’hui, des phalanges innombrables de guêpes se sont emparées des rigoles et des corniches.
 Elles voltigent autour des colonnes, comme les ondes épaisses d’une chevelure noire.
 Seuls habitants du froid portique, ils gardent l’entrée des vestibules, comme un droit héréditaire.
 Je compare le bourdonnement de leurs ailes métalliques, au choc incessant des glaçons, précipités les uns contre les autres, pendant la débâcle des mers polaires.
 Mais, si je considère la conduite de celui auquel la providence donna le trône sur cette terre, les trois ailerons de ma douleur font entendre un plus grand murmure !
 Quand une comète, pendant la nuit, apparaît subitement dans une région du ciel, après quatre-vingts ans d’absence, elle montre aux habitants terrestres et aux grillons sa queue brillante et vaporeuse.
 Sans doute, elle n’a pas conscience de ce long voyage ; il n’en est pas ainsi de moi : accoudé sur le chevet de mon lit, pendant que les dentelures d’un horizon aride et morne s’élèvent en vigueur sur le fond de mon âme, je m’absorbe dans les rêves de la compassion et je rougis pour l’homme !
 Coupé en deux par la bise, le matelot, après avoir fait son quart de nuit, s’empresse de regagner son hamac : pourquoi cette consolation ne m’est-elle pas offerte ?
 L’idée que je suis tombé, volontairement, aussi bas que mes semblables, et que j’ai le droit moins qu’un autre de prononcer des plaintes, sur notre sort, qui reste enchaîné à la croûte durcie d’une planète, et sur l’essence de notre âme perverse, me pénètre comme un clou de forge.
 On a vu des explosions de feu grisou anéantir des familles entières ; mais, elles connurent l’agonie peu de temps, parce que la mort est presque subite, au milieu des décombres et des gaz délétères.
 Moi… j’existe toujours comme le basalte !
 Au milieu, comme au commencement de la vie, les anges se ressemblent à eux-mêmes : n’y a-t-il pas longtemps que je ne me ressemble plus !
 L’homme et moi, claquemurés dans les limites de notre intelligence, comme souvent un lac dans une ceinture d’îles de corail, au lieu d’unir nos forces respectives pour nous défendre contre le hasard et l’infortune, nous nous écartons, avec le tremblement de la haine, en prenant deux routes opposées, comme si nous nous étions réciproquement blessés avec la pointe d’une dague !
 On dirait que l’un comprend le mépris qu’il inspire à l’autre ; poussés par le mobile d’une dignité relative, nous nous empressons de ne pas induire en erreur notre adversaire ; chacun reste de son côté et n’ignore pas que la paix proclamée serait impossible à conserver.
 Eh bien soit !
 Que ma guerre contre l’homme s’éternise, puisque chacun reconnaît dans l’autre sa propre dégradation… puisque les deux sont ennemis mortels.
 Que je doive remporter une victoire désastreuse ou succomber, le combat sera beau : moi, seul, contre l’humanité.
 Je ne me servirai pas d’armes construites avec le bois ou le fer ; je repousserai du pied les couches de minéraux extraites de la terre.
 La sonorité puissante et séraphique de la harpe deviendra, sous mes doigts, un talisman redoutable.
 Dans plus d’une embuscade, l’homme, ce singe sublime, a déjà percé ma poitrine de sa lance de porphyre : un soldat ne montre pas ses blessures, pour si glorieuses qu’elles soient.
 Cette guerre terrible jettera la douleur dans les deux partis : deux amis qui cherchent obstinément à se détruire, quel drame !

Maldoror – Maldoror -Maldoror – Maldoror – Maldoror
Maldoror – Maldoror -Maldoror – Maldoror – Maldoror
Maldoror – Maldoror -Maldoror – Maldoror – Maldoror

Maldoror – Maldoror -Maldoror – Maldoror – Maldoror
Maldoror
Je m’étais endormi sur la falaise

 

 Celui qui, pendant un jour, a poursuivi l’autruche à travers le désert, sans pouvoir l’atteindre, n’a pas eu le temps de prendre de la nourriture et de fermer les yeux.

 Si c’est lui qui me lit, il est capable de deviner, à la rigueur, quel sommeil s’appesantit sur moi.

 Mais, quand la tempête a poussé verticalement un vaisseau, avec la paume de sa main, jusqu’au fond de la mer ; si, sur le radeau, il ne reste plus de tout l’équipage qu’un seul homme, rompu par les fatigues et les privations de toute espèce ; si la lame le ballotte, comme une épave, pendant des heures plus prolongées que la vie d’homme ; et, si, une frégate, qui sillonne plus tard ces parages de désolation d’une carène fendue, aperçoit le malheureux qui promène sur l’océan sa carcasse décharnée, et lui porte un secours qui a failli être tardif, je crois que ce naufragé devinera mieux encore à quel degré fut port l’assoupissement de mes sens.

 Le magnétisme et le chloroforme, quand ils s’en donnent la peine, savent quelquefois engendrer pareillement de ces catalepsies léthargiques.
Elles n’ont aucune ressemblance avec la mort : ce serait un grand mensonge de le dire.
Mais arrivons tout de suite au rêve, afin que les impatients, affamés de ces sortes de lectures, ne se mettent pas à rugir, comme un banc de cachalots macrocéphales qui se battent entre eux pour une femelle enceinte.

Je rêvais que j’étais entré dans le corps d’un pourceau, qu’il ne m’était pas facile d’en sortir, et que je vautrais mes poils dans les marécages les plus fangeux.
Était-ce comme une récompense ?

Objet de mes vœux, je n’appartenais plus à l’humanité!
Pour moi, j’entendis l’interprétation ainsi, et j’en éprouvai une joie plus que profonde.
Cependant, je recherchais activement quel acte de vertu j’avais accompli pour mériter, de la part de la Providence, cette insigne faveur.

 Maintenant que j’ai repassé dans ma mémoire les diverses phases de cet aplatissement épouvantable contre le ventre du granit, pendant lequel la marée, sans que je m’en aperçusse, passa, deux fois, sur ce mélange irréductible de matière morte et de matière vivante, il n’est peut-être pas sans utilité de proclamer que cette dégradation n’était probablement qu’une punition, réalisée sur moi par la justice divine.

Mais, qui connaît ses besoins intimes ou la cause de ses joies pestilentielles ?
La métamorphose ne parut jamais à mes yeux que comme le haut et magnanime retentissement d’un bonheur parfait, que j’attendais depuis longtemps.
Il était enfin venu, le jour où je fus un pourceau !
J’essayais mes dents sur l’écorce des arbres ; mon groin, je le contemplais avec délice.

Il ne restait plus la moindre parcelle de divinité : je sus élever mon âme jusqu’à l’excessive hauteur de cette volupté ineffable.

Écoutez-moi donc, et ne rougissez pas, inépuisables caricatures du beau, qui prenez au sérieux le braiement risible de votre âme, souverainement méprisable ; et qui ne comprenez pas pourquoi le Tout-Puissant, dans un rare moment de bouffonnerie excellente, qui, certainement, ne dépasse pas les grandes lois générales du grotesque, prit, un jour, le mirifique plaisir de faire habiter une planète par des êtres singuliers et microscopiques, qu’on appelle humains, et dont la matière ressemble à celle du corail vermeil.

 Certes, vous avez raison de rougir, os et graisse, mais écoutez-moi.
Je n’invoque pas votre intelligence, vous la feriez rejeter du sang par l’horreur qu’elle vous témoigne : oubliez-la, et soyez conséquents avec vous-mêmes…

Là, plus de contrainte.

Quand je voulais tuer, je tuais ; cela, même, m’arrivait souvent, et personne ne m’en empêchait.
Les lois humaines me poursuivaient encore de leur vengeance, quoique je n’attaquasse pas la race que j’avais abandonnée si tranquillement ; mais ma conscience ne me faisait aucun reproche.

Pendant la journée, je me battais avec mes nouveaux semblables, et le sol était parsemé de nombreuses couches de sang caillé.
J’étais le plus fort, et je remportais toutes les victoires.
Des blessures cuisantes couvraient mon corps ; je faisais semblant de ne pas m’en apercevoir.

Les animaux terrestres s’éloignaient de moi, et je restais seul dans ma resplendissante grandeur.
Quel ne fut pas mon étonnement, quand, après avoir traversé un fleuve à la nage, pour m’éloigner des contrées que ma rage avait dépeuplées et gagner d’autres campagnes pour y planter mes coutumes de meurtre et de carnage, j’essayai de marcher sur cette rive fleurie.

Mes pieds étaient paralysés ; aucun mouvement ne venait trahir la vérité de cette immobilité forcée.

Au milieu d’efforts surnaturels, pour continuer mon chemin, ce fut alors que je me réveillai, et que je sentis que je redevenais homme.
La Providence me faisait ainsi comprendre, d’une manière qui n’est pas inexplicable, qu’elle ne voulait pas que, même en rêve, mes projets sublimes s’accomplissent.
Revenir à ma forme primitive fut pour moi une douleur si grande, que, pendant les nuits, j’en pleure encore.

 Mes draps sont constamment mouillés, comme s’ils avaient été passé dans l’eau, et, chaque jour, je les fais changer.

 Si vous ne le croyez pas, venez me voir ; vous contrôlerez, par votre propre expérience, la vérité même de mon assertion.

Combien de fois, depuis cette nuit passée à la belle étoile, sur une falaise, ne me suis-je pas mêlé à des troupeaux de pourceaux, pour reprendre, comme un droit, ma métamorphose détruite !

 Il est temps de quitter ces souvenirs glorieux, qui ne laissent, après leur suite, que la pâle voie lactée des regrets éternels.

Maldoror - - Frank César LOVISOLO - On ne croirait pas, au premier abord, que Maldoror contînt tant de sang dans ses artères ; car, sur sa figure, ne brillent que les reflets du cadavre.

CHANT 05 – Valérie Faesson

Maldoror Que le lecteur

…ne se fâche pas contre moi, si ma prose n’a pas le bonheur de lui plaire.
Tu soutiens que mes idées sont au moins singulières.
Ce que tu dis là, homme respectable, est la vérité ; mais une vérité partiale.
Or, quelle source abondante d’erreurs et de méprises n’est pas toute vérité partiale !
Les bandes d’étourneaux ont une manière de voler qui leur est propre, et semble soumise à une tactique uniforme et régulière, telle que serait une troupe disciplinée, obéissant avec précision à la voix d’un seul chef.
C’est à la voix de l’instinct que les étourneaux obéissent, et leur instinct les porte à se rapprocher toujours du centre du peloton, tandis que la rapidité de leur vol les emporte sans cesse au-delà.
En sorte que cette multitude d’oiseaux, ainsi réunis par une tendance commune vers le même point aimanté, allant et venant sans cesse, circulant et se croisant en tous sens, forme une espèce de tourbillon fort agité.
Dont la masse entière, sans suivre de direction bien certaine, paraît avoir un mouvement général d’évolution sur elle-même, résultant des mouvements particuliers de circulation propres à chacune de ses parties.
Et dans lequel le centre, tendant perpétuellement à se développer, mais sans cesse pressé, repoussé par l’effort contraire des lignes environnantes qui pèsent sur lui, est constamment plus serré qu’aucune de ces lignes.
Lesquelles le sont elles-mêmes d’autant plus, qu’elles sont plus voisines du centre.
Malgré cette singulière manière de tourbillonner, les étourneaux n’en fendent pas moins, avec une vitesse rare, l’air ambiant, et gagnent sensiblement, à chaque seconde, un terrain précieux pour le terme de leurs fatigues et le but de leur pèlerinage.
Toi, de même, ne fais pas attention à la manière bizarre dont je chante chacune de ces strophes.

Mais, sois persuadé que les accents fondamentaux de la poésie n’en conservent pas moins leur intrinsèque droit sur mon intelligence.
Ne généralisons pas des faits exceptionnels, je ne demande pas mieux.
Cependant mon caractère est dans l’ordre des choses possibles.
Sans doute, entre les deux termes extrêmes de la littérature, telle que tu l’entends, et de la mienne, il en est une infinité d’intermédiaires et il serait facile de multiplier les divisions.
Mais, il n’y aurait nulle utilité.
Et il y aurait le danger de donner quelque chose d’étroit et de faux à une conception éminemment philosophique.
Qui cesse d’être rationnelle, dès qu’elle n’est plus comprise comme elle a été imaginée.
C’est-à-dire avec ampleur.
Tu sais allier l’enthousiasme et le froid intérieur, observateur d’une humeur concentrée.
Enfin, pour moi, je te trouve parfait… Et tu ne veux pas me comprendre !
Si tu n’es pas en bonne santé, suis mon conseil (c’est le meilleur que je possède à ta disposition), et va faire une promenade dans la campagne.
Triste compensation, qu’en dis-tu ?
Lorsque tu auras pris l’air, reviens me trouver.
Tes sens seront plus reposés.
Ne pleure plus.
Je ne voulais pas te faire de la peine.
N’est-il pas vrai, mon ami, que, jusqu’à un certain point, ta sympathie est acquise à mes chants ?
Or, qui t’empêche de franchir les autres degrés ?
La frontière entre ton goût et le mien est invisible.
Tu ne pourras jamais la saisir.
Preuve que cette frontière elle-même n’existe pas.
Réfléchis donc qu’alors (je ne fais ici qu’effleurer la question) il ne serait pas impossible que tu eusses signé un traité d’alliance avec l’obstination.
Cette agréable fille du mulet, source si riche d’intolérance.
Si je ne savais pas que tu n’étais pas un sot, je ne te ferais pas un semblable reproche.
Il n’est pas utile pour toi que tu t’encroûtes dans la cartilagineuse carapace d’un axiome que tu crois inébranlable.
Il y a d’autres axiomes aussi qui sont inébranlables.
Et qui marchent parallèlement avec le tien.
Si tu as penchant marqué pour le caramel (admirable farce de la nature), personne ne le concevra comme un crime.
Mais, ceux dont l’intelligence, plus énergique et capable de plus grandes choses, préfère le poivre et l’arsenic, ont de bonnes raisons d’agir de la sorte.
Sans avoir l’intention d’imposer leur pacifique domination à ceux qui tremblent de peur devant une musaraigne ou l’expression parlante des surfaces d’un cube.
Je parle par expérience, sans venir ici jouer le rôle de provocateur.

Et, de même que les rotifères et les tardigrades peuvent être chauffés à une température voisine de l’ébullition, sans perdre nécessairement leur vitalité, il en sera de même pour toi, si tu sais t’assimiler, avec précaution, l’âcre sérosité suppurative qui se dégage avec lenteur de l’agacement que causent mes intéressantes élucubrations…

Maldoror – Maldoror -Maldoror – Maldoror – Maldoror

Maldoror – Maldoror -Maldoror – Maldoror – Maldoror
MaldororL’anéantissement

…intermittent des facultés humaines :
quoi que votre pensée penchât à supposer, ce ne sont pas là des mots.
Du moins, ce ne sont pas des mots comme les autres.

Qu’il lève la main, celui qui croirait accomplir un acte juste, en priant quelque bourreau de l’écorcher vivant.
Qu’il redresse la tête, avec la volupté du sourire, celui, qui, volontairement, offrirait sa poitrine aux balles de la mort.
Mes yeux chercheront la marque des cicatrices ; mes dix doigts concentreront la totalité de leur attention à palper soigneusement la chair de cet excentrique ; je vérifierai que les éclaboussures de la cervelle ont rejailli sur le satin de mon front.
N’est-ce pas qu’un homme, amant d’un pareil martyre, ne se trouverait pas dans l’univers entier ?
Je ne connais pas ce que c’est que le rire, c’est vrai, ne l’ayant jamais éprouvé par moi-même.

Cependant, quelle imprudence n’y aurait-il pas à soutenir que mes lèvres ne s’élargiraient pas, s’il m’était donné de voir celui qui prétendrait que, quelque part, cet homme-là existe ?
Ce qu’aucun ne souhaiterait pour sa propre existence, m’a été échu par un lot inégal.
Ce n’est pas que mon corps nage dans le lac de la douleur ; passe alors.

Mais, l’esprit se dessèche par une réflexion condensée et continuellement tendue ; il hurle comme les grenouilles d’un marécage, quand une troupe de flamants voraces et de hérons affamés vient s’abattre sur les joncs de ses bords.
Heureux celui qui dort paisiblement dans un lit de plumes, arrachées à la poitrine de l’eider, sans remarquer qu’il se trahit lui-même.
Voilà plus de trente ans que je n’ai pas encore dormi.
Depuis l’imprononçable jour de ma naissance, j’ai voué aux planches somnifères une haine irréconciliable.

C’est moi qui l’ai voulu ; que nul ne soit accusé.
Vite, que l’on se dépouille du soupçon avorté.
Distinguez-vous, sur mon front, cette pâle couronne ?
Celle qui la tressa de ses doigts maigres fut la ténacité.
Tant qu’un reste de sève brûlante coulera dans mes os, comme un torrent de métal fondu, je ne dormirai point.
Chaque nuit, je force mon œil livide à fixer les étoiles, à travers les carreaux de ma fenêtre.

Maldoror – Maldoror -Maldoror – Maldoror – Maldoror

Pour être plus sûr de moi-même, un éclat de bois sépare mes paupières gonflées.
Lorsque l’aurore apparaît, elle me retrouve dans la même position, le corps appuyé verticalement, et debout contre le plâtre de la muraille froide.
Cependant, il m’arrive quelquefois de rêver, mais sans perdre un seul instant le vivace sentiment de ma personnalité et la libre faculté de me mouvoir :
sachez que le cauchemar qui se cache dans les angles phosphoriques de l’ombre, la fièvre qui palpe mon visage avec son moignon, chaque animal impur qui dresse sa griffe sanglante, eh bien, c’est ma volonté qui, pour donner un aliment stable à son activité perpétuelle, les fait tourner en rond.
En effet, atome qui se venge en son extrême faiblesse, le libre arbitre ne craint pas d’affirmer, avec une autorité puissante, qu’il ne compte pas l’abrutissement parmi le nombre de ses fils :
celui qui dort est moins qu’un homme châtré la veille.

Maldoror – Maldoror -Maldoror – Maldoror – Maldoror

Quoique l’insomnie entraîne, vers les profondeurs la fosse, ces muscles qui déjà répandent une odeur de cyprès, jamais la blanche catacombe de mon intelligence n’ouvrira ses sanctuaires aux yeux du Créateur.
Une secrète et noble justice, vers les bras tendus de laquelle je me lance par instinct, m’ordonne de traquer sans trêve cet ignoble châtiment.
Ennemi redoutable de mon âme imprudente, à l’heure où l’on allume un falot sur la côté, je défends à mes reins infortunés de se coucher sur la rosée de gazon.
Vainqueur, je repousse les embûches de l’hypocrite pavot.
Il est en conséquence certain que, par cette lutte étrange, mon cœur a muré ses desseins, affamé qui se mange lui-même.
Impénétrable comme les géants, moi, j’ai vécu sans cesse avec l’envergure des yeux béante.
Au moins, il est avéré que, pendant le jour, chacun peut opposer une résistance utile contre le Grand Objet Extérieur (qui ne sais pas son nom ? ) ; car, alors, la volonté veille à sa propre défense avec un remarquable acharnement.
Mais aussitôt que le voile des vapeurs nocturnes s’étend, même sur les condamnés que l’on va pendre, oh !
voir son intellect entre les sacrilèges mains d’un étranger.
Un implacable scalpel en scrute les broussailles épaisses.
La conscience exhale un long râle de malédiction ; car, le voile de sa pudeur reçoit de cruelles déchirures.

Maldoror – Maldoror -Maldoror – Maldoror – Maldoror

Humiliation !
Notre porte est ouverte à la curiosité farouche du Céleste Bandit.
Je n’ai pas mérité ce supplice infâme, toi, le hideux espion de ma causalité !
Si j’existe, je ne suis pas un autre.
Je n’admets pas en moi cette équivoque pluralité.
Je veux résider seul dans mon intime raisonnement.
L’autonomie… ou bien qu’on me change en hippopotame.

Maldoror – Maldoror -Maldoror – Maldoror – Maldoror

Abîme-toi sous terre, ô anonyme stigmate, et ne reparais plus devant mon indignation hagarde.
Ma subjectivité et le Créateur, c’est trop pour un cerveau.

Maldoror – Maldoror -Maldoror – Maldoror – Maldoror

Quand la nuit obscurcit le cours des heures, quel est celui qui n’a pas combattu contre l’influence du sommeil, dans sa couche mouillée d’une glaciale sueur ?
Ce lit, attirant contre son sein les facultés mourantes, n’est qu’un tombeau composé de planches de sapin équarri.
La volonté se retire insensiblement, comme en présence d’une force invisible.
Une poix visqueuse épaissit le cristallin des yeux.
Les paupières se recherchent comme deux amis.
Le corps n’est plus qu’un cadavre qui respire.
Enfin, quatre énormes pieux clouent sur le matelas la totalité des membres.
Et remarquez, je vous prie, qu’en somme les draps ne sont que des linceuls.
Voici la cassolette où brûle l’encens des religions.
L’éternité mugit, ainsi qu’une mer lointaine, et s’approche à grands pas.
L’appartement a disparu…

Maldoror - - Frank César LOVISOLO - On ne croirait pas, au premier abord, que Maldoror contînt tant de sang dans ses artères ; car, sur sa figure, ne brillent que les reflets du cadavre.

CHANT 06 – Noelly Thiebaut

MaldororVous dont le calme enviable

 

…ne peut pas faire plus que d’embellir le faciès, ne croyez pas qu’il s’agisse encore de pousser, dans des strophes de quatorze ou quinze lignes, ainsi qu’un élève de quatrième, des exclamations qui passeront pour inopportunes, et des gloussements sonores de poule cochinchinoise, aussi grotesques qu’on serait capable de l’imaginer, pour peu qu’on s’en donnât la peine; mais il est préférable de prouver par des faits les propositions que l’on avance.

 Prétendriez-vous donc que, parce que j’aurais insulté, comme en me jouant, l’homme, le Créateur et moi-même, dans mes explicables hyperboles, ma mission fût complète ? Non : la partie la plus importante de mon travail n’en subsiste pas moins, comme tâche qui reste à faire.

 Désormais, les ficelles du roman remueront les trois personnages nommés plus haut : il leur sera ainsi communiqué une puissance moins abstraite.

 Leur vitalité se répandra magnifiquement dans le torrent de leur appareil circulatoire, et vous verrez comme vous serez étonné vous-même de rencontrer, là où vous n’aviez cru voir que des entités vagues appartenant au domaine de la spéculation pure, d’une part, l’organisme corporel avec ses ramifications de nerfs et ses membranes muqueuses, de l’autre, le principe spirituel qui préside aux fonctions psychologiques de la chair.

 Ce sont des êtres doués d’une énergique vie qui, les bras croisés et la poitrine en arrêt, poseront prosaïquement (mais je suis certain que l’effet sera très poétique) devant votre visage, placés seulement à quelques pas de vous, de manière que les rayons solaires, frappant d’abord les tuiles des toits et le couvercle des cheminées, viendront ensuite se refléter visiblement sur leurs cheveux terrestres et matériels.

 Mais, ce ne seront plus des anathèmes, possesseurs de la spécialité de provoquer le rire; des personnalités fictives qui auraient bien fait de rester dans la cervelle de l’auteur; ou des cauchemars placés trop au-dessus de l’existence ordinaire.

 Remarquez que, par cela même, ma poésie n’en sera que plus belle.

 Vous toucherez avec vos mains des branches ascendantes d’aorte et des capsules surrénales; et puis des sentiments ! Les cinq premiers récits n’ont pas été inutiles; ils étaient le frontispice de mon ouvrage, le fondement de la construction, l’explication préalable de ma poétique future : et je devais à moi-même, avant de boucler ma valise et me mettre en marche pour les contrées de l’imagination, d’avertir les sincères amateurs de la littérature, par l’ébauche rapide d’une généralisation claire et précise, du but que j’avais résolu de poursuivre.

 En conséquence, mon opinion est que, maintenant, la partie synthétique de mon œuvre est complète et suffisamment paraphrasée.

 C’est par elle que vous avez appris que je me suis proposé d’attaquer l’homme et Celui qui le créa.

 Pour le moment et pour plus tard, vous n’avez pas besoin d’en savoir davantage ! Des considérations nouvelles me paraissent superflues, car elles ne feraient que répéter, sous une autre forme, plus ample, il est vrai, mais identique, l’énoncé de la thèse dont la fin de ce jour verra le premier développement.

 Il résulte, des observations qui précèdent, que mon intention est d’entreprendre, désormais, la partie analytique; cela est si vrai qu’il n’y a que quelques minutes seulement, que j’exprimai le vœu ardent que vous fussiez emprisonné dans les glandes sudoripares de ma peau, pour vérifier la loyauté de ce que j’affirme, en connaissance de cause.

 Il faut, je le sais, étayer d’un grand nombre de preuves l’argumentation qui se trouve comprise dans mon théorème; eh bien, ces preuves existent, et vous savez que je n’attaque personne, sans avoir de motifs sérieux ! Je ris à gorge déployée, quand je songe que vous me reprochez de répandre d’amères accusations contre l’humanité, dont je suis un des membres (cette seule remarque me donnerait raison!) et contre la Providence : je ne rétracterai pas mes paroles; mais, racontant ce que ce que j’aurai vu, il ne me sera pas difficile, sans autre ambition que la vérité, de les justifier.

 Aujourd’hui, je vais fabriquer un petit roman de trente pages; cette mesure dans la suite restera à peu près stationnaire.

 Espérant voir promptement, un jour ou l’autre, la consécration de mes théories acceptée par telle ou telle forme littéraire, je crois avoir enfin trouvé, après quelques tâtonnements, ma formule définitive.

 C’est là meilleur : puisque c’est le roman ! Cette préface hybride a été exposée d’une manière qui ne paraîtra peut-être pas assez naturelle, en ce sens qu’elle surprend, pour ainsi dire, le lecteur, qui ne voit pas très bien où l’on veut d’abord le conduire; mais, ce sentiment de remarquable stupéfaction, auquel on doit généralement chercher à soustraire ceux qui passent leur temps à lire des livres ou des brochures, j’ai fait tous mes efforts pour le produire.
En effet, il m’était impossible de faire moins, malgré ma bonne volonté : ce n’est que plus tard, lorsque quelques romans auront paru, que vous comprendrez mieux la préface du renégat, à la figure fuligineuse.

Maldoror – Maldoror -Maldoror – Maldoror – Maldoror
Maldoror – Maldoror -Maldoror – Maldoror – Maldoror

Maldoror – Maldoror -Maldoror – Maldoror – Maldoror 
MaldororLes mains liées derrière le dos

…, il marche devant lui, comme s’il allait à l’échafaud, et, cependant, il n’est coupable d’aucun forfait.
Ils sont arrivés dans l’enceinte circulaire de la place Vendôme.
Sur l’entablement de la colonne massive, appuyé contre la balustrade carrée, à plus de cinquante mètres de hauteur du sol, un homme a lancé et déroulé un câble, qui tombe jusqu’à terre, à quelques pas d’Aghone.

Avec de l’habitude, on fait vite une chose ; mais, je puis dire que celui-ci n’employa pas beaucoup de temps pour attacher les pieds de Mervyn à l’extrémité de la cloche.
Le rhinocéros avait appris ce qui allait arriver.
Couvert de sueur, il apparut haletant, au coin de la rue Castiglione.
Il n’eut même pas la satisfaction d’entreprendre le combat.
L’individu, qui examinait les alentours du haut de la colonne, arma son révolver, visa avec soin et pressa la détente.
Le commodore qui mendiait par les rues depuis le jour où avait commencé ce qu’il croyait être la folie de son fils et la mère, qu’on avait appelée la fille de neige, à cause de son extrême pâleur, portèrent en avant leur poitrine pour protéger le rhinocéros. Inutile soin.
La balle troua sa peau, comme une vrille ; l’on aurait pu croire, avec une apparence de logique, que la mort devait infailliblement apparaître.
Mais nous savions que, dans ce pachyderme, s’était introduite la substance du Seigneur.
Il se retira avec chagrin.

S’il n’était pas bien prouvé qu’il ne fût trop bon pour une de ses créatures, je plaindrais l’homme de la colonne ! celui-ci, d’un coup sec de poignet, ramène à soi la corde ainsi lestée.
Placée hors de la normale, ses oscillations balancent Mervyn, dont la tête regarde le bas.
Il saisit vivement, avec ses mains, une longue guirlande d’immortelles, qui réunit deux angles consécutifs de la base, contre laquelle il cogne son front.
Il emporte avec lui, dans les airs, ce qui n’était pas un point fixe.
Après avoir amoncelé à ses pieds, sous forme d’ellipses superposées, une grande partie du câble, de manière que Mervyn reste suspendu à moitié hauteur de l’obélisque de bronze, le forçat évadé fait prendre, de la main droite, à l’adolescent, un mouvement accéléré de rotation uniforme, dans un plan parallèle à l’axe de la colonne, et ramasse, de la main gauche, les enroulements serpentins du cordage, qui gisent à ses pieds.

La fronde siffle dans l’espace ; le corps de Mervyn la suit partout, toujours éloigné du centre par la force centrifuge, toujours gardant sa position mobile et équidistante, dans une circonférence aérienne, indépendante de la matière.
Le sauvage civilisé lâche peu à peu, jusqu’à l’autre bout, qu’il retient avec un métacarpe ferme, ce qui ressemble à tort à une barre d’acier.
Il se met à courir autour de la balustrade, en se tenant à la rampe par une main.
Cette manœuvre a pour effet de changer le plan primitif de la révolution du câble, et d’augmenter sa force de tension, déjà si majestueusement dans un plan horizontal, par une marche insensible à travers plusieurs plans obliques.

L’angle droit formé par la colonne et le fil végétal a ses côtés égaux ! Le bras du renégat et l’instrument meurtrier sont confondus dans l’unité linéaire, comme les éléments atomistiques d’un rayon de lumière pénétrant dans la chambre noire.
Les théorèmes de la mécanique me permettent de parler ainsi ; hélas ! on sait qu’une force, ajoutée à une autre force, engendrent une résultante composée des deux forces primitives ! Qui oserait prétendre que le cordage linéaire ne se serait déjà rompu, sans la vigueur de l’athlète, sans la bonne qualité du chanvre ? Le corsaire aux cheveux d’or, brusquement et en même temps, arrête sa vitesse acquise, ouvre la main et lâche le câble.
Le contre-coup de cette opération, si contraire aux précédentes, fait craquer la balustrade dans ses joints.
Mervyn, suivi de la corde, ressemble à une comète traînant après elle sa queue flamboyante.
L’anneau de fer du noeud coulant, miroitant aux rayons du soleil, engage à compléter soi-même l’illusion.

Si la mort arrête la maigreur fantastique des deux bras longs de mes épaules, employés à l’écrasement lugubre de mon gypse littéraire, je veux au moins que le lecteur en deuil puisse se dire:
« Il faut lui rendre justice. Il m’a beaucoup crétinisé. Que n’aurait-il pas fait, s’il eût pu vivre davantage ! c’est le meilleur professeur d’hypnotisme que je connaisse ! »
On gravera ces quelques mots touchants sur le marbre de ma tombe, et mes mânes seront satisfaits !
[…] Dans le parcours de sa parabole, le condamné à mort fend l’atmosphère, jusqu’à la rive gauche, la dépasse en vertu de la force d’impulsion que je suppose infinie, et son corps va frapper le dôme du Panthéon, tandis que la corde étreint, en partie, de ses replis, la paroi supérieure de l’immense coupole.

C’est sur sa superficie sphérique et convexe, qui ne ressemble à une orange que pour la forme, qu’on voit, à toute heure du jour, un squelette desséché, resté suspendu.
Quand le vent le balance, l’on raconte que les étudiants du quartier Latin, dans la crainte d’un pareil sort, font une courte prière: ce sont des bruits insignifiants auxquels on n’est point tenu de croire, et propres seulement à faire peur aux petits enfants.
Il tient entre ses mains crispées, comme un grand ruban de vieilles fleurs jaunes.
Il faut tenir compte de la distance, et nul ne peut affirmer, malgré l’attestation de sa bonne vue, que ce soient là, réellement, ces immortelles dont je vous ai parlé, et qu’une lutte inégale, engagée près du nouvel Opéra, vit détacher d’un piédestal grandiose.
Il n’en est pas moins vrai que les draperies en forme de croissant de lune n’y reçoivent plus l’expression de leur symétrie définitive dans le nombre quaternaire: allez-y voir vous-même, si vous ne voulez pas me croire.

Maldoror - - Frank César LOVISOLO - On ne croirait pas, au premier abord, que Maldoror contînt tant de sang dans ses artères ; car, sur sa figure, ne brillent que les reflets du cadavre.

Disque 1

Chant I – Didier Bourguignon

Plût au ciel 00:05:00
Vieil Océan 00:06:48
Chant II – Jacques Maury
Chant III – Christine Pasquier
 • Rappelons les noms 00:07:31

Disque 2

Chant IV – Hugues Louagie

Chant V – Valérie Feasson

Que le lecteur… 00:06:59
L’anéantissement 00:10:22

Chant VI – Noelly Thiebaut

 Maldoror – Maldoror -Maldoror – Maldoror – Maldoror – Maldoror – Maldoror -Maldoror – Maldoror – Maldoror 

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