Stttrente – 30 mots musiqués

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Poésie sonore – Art sonore – Expérimentation linguistique – Musique électroacoustique – Littérature expérimentale
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♫ « Cachalot » ♪ (mezzo forte) – Emmanuelle Grangé

Poésie sonore,Art sonore,Expérimentation linguistique,Musique électroacoustique,Littérature expérimentale - Stttrente - Frank César LOVISOLO - Le projet s’inscrit naturellement dans l’héritage de la poésie sonore et des expérimentations électroacoustiques. On pense parfois à Antonin Artaud, parfois aux silences radicaux de John Cage, ou encore à certaines recherches contemporaines où le souffle humain devient matériau musical.

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Poésie sonore – Art sonore – Expérimentation linguistique – Musique électroacoustique – Littérature expérimentale

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Stttrente : J’inviterai quelques amis à choisir, dire une trentaine de mots et j’en conserverai l’empreinte enregistrée.
De ces éclats de voix recueillis, je tisserai une musique, comme un fil mystérieux liant leurs métaphoriques au silence.  

Emmanuelle Grangé fut la première à participer avec ses mots: « un peu plus de trente heures ».

Puis vinrent : Françoise Dutheil, Philippe Jeay, Thierry Bosc, Gérard Ponthieu et, pour finir, je me suis prêté au jeu.

Inrulines,Insubordination - Unruliness - Frank César LOVISOLO - Inruliness - InsubordinationInruliness - Insubordination

ARTICLES

1 – UN PEU PLUS DE TRENTE HEURES avec EMMANUELLE GRANGÉ
2 – STTTRENTE avec GÉRARD PONTHIEU
3 – CARPE TRIGINTA avec FRANCOISE DUTHEIL
4 – L’INCONSEQUENCE DU CARABIN LOISEAU avec PHILIPPE JEAY
5 – PRESQUE QUOTIDIEN avec THIERRY BOSC

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CARPE TRIGINTAL’INCONSEQUENCE DU CARABIN LOISEAUPRESQUE QUOTIDIEN

Tous les titres ont été composés par – All titles were composed by : Frank César Lovisolo

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TEXTE

Poésie sonore – Art sonore – Expérimentation linguistique – Musique électroacoustique – Littérature expérimentale

Stttrente : trente mots contre le vacarme du monde

Chronique philosophique et sonore

Par Zorya Velikanova

Le pari absurde des trente mots

Il existe aujourd’hui deux manières de traiter les mots : les produire à la chaîne ou les écouter mourir lentement. Le projet Stttrente choisit résolument la seconde voie — ce qui, à l’époque des notifications hystériques et des opinions instantanées, ressemble presque à un acte de résistance esthétique.

Le principe paraît dérisoire : trente mots seulement.

À peine de quoi rédiger un slogan publicitaire, un tweet rageur ou une promesse électorale particulièrement optimiste. Pourtant, cette restriction volontaire ouvre ici un espace étonnamment vaste. Car Stttrente ne cherche pas à raconter une histoire au sens classique ; le projet tente plutôt de faire entendre ce qui survit dans les mots lorsque le langage cesse d’être utilitaire.

Quand la voix devient matière

Le titre lui-même annonce cette instabilité : Stttrente ressemble moins à un mot qu’à une hésitation phonétique. Un bégaiement volontaire. Un souffle qui accroche avant de devenir phrase.

Ce “sttt” évoque à la fois le silence imposé, le frottement mécanique et l’apparition fragile du langage. Avant le sens, il y a le son. Avant la narration, il y a le corps.

Dans cette démarche, la voix n’est plus simplement porteuse d’un message. Elle devient texture, percussion, respiration, accident. Elle tremble, disparaît, revient comme un signal perdu dans une architecture électronique.

Les mots ne sont plus lus : ils sont traversés.

Une poésie du fragment

Le projet s’inscrit naturellement dans l’héritage de la poésie sonore et des expérimentations électroacoustiques. On pense parfois à Antonin Artaud, parfois aux silences radicaux de John Cage, ou encore à certaines recherches contemporaines où le souffle humain devient matériau musical.

Mais Stttrente évite heureusement l’un des grands dangers de l’avant-garde : celui de devenir illisible sous prétexte de profondeur.

Le projet reste sensible, presque charnel. Les voix portent de la fatigue, du désir, des tensions invisibles. Elles conservent quelque chose d’humain même lorsqu’elles sont déformées par les traitements électroniques.

Et c’est peut-être là que réside sa force : dans cette capacité à faire entendre les failles plutôt que les démonstrations.

Le silence comme territoire

La grande idée de Stttrente est peut-être celle-ci : moins il y a de mots, plus le silence devient actif.

Chaque coupure crée un espace mental. Chaque respiration devient signifiante. Le vide cesse d’être absence ; il devient matière de projection.

À une époque saturée de discours continus, cette économie du langage produit un effet presque philosophique. Le projet ralentit l’écoute. Il oblige à demeurer dans l’incertitude. Certaines séquences paraissent incomplètes, ouvertes, parfois volontairement ambiguës.

Et cela fait du bien.

Tout n’a pas besoin d’être immédiatement expliqué, résumé, optimisé ou transformé en contenu “engageant”. Le mystère conserve encore quelques vertus respiratoires.

Des voix dans la machine

La musique électronique n’accompagne pas les textes : elle les transforme.

Les mots se fragmentent, se dissolvent, réapparaissent autrement. Certaines phrases deviennent presque inaudibles ; d’autres surgissent avec une netteté brutale. Les traitements vocaux fabriquent des espaces étranges où les frontières entre l’organique et le mécanique deviennent instables.

Les voix semblent parfois proches, presque intimes, puis soudain lointaines, anonymes, fantomatiques.

Cette oscillation produit une sensation curieuse : comme si la technologie contemporaine révélait paradoxalement quelque chose de profondément humain — la fragilité même de la parole.

Une œuvre collective et mouvante

Autre dimension essentielle : la pluralité des écritures.

Les textes proviennent de plusieurs sensibilités littéraires, plusieurs imaginaires, plusieurs rythmes. Le projet ne cherche pas à uniformiser ces différences mais à les faire dialoguer.

Chaque fragment agit alors comme une rencontre entre une voix et un paysage sonore particulier.

Cette structure éclatée donne à Stttrente une forme presque constellationnelle : une suite d’apparitions brèves, reliées moins par une narration que par une qualité d’écoute commune.

Contre la saturation contemporaine

Au fond, Stttrente parle aussi de notre époque.
Nous vivons dans un univers saturé de paroles rapides, de commentaires immédiats et de flux permanents. Les mots circulent si vite qu’ils deviennent parfois transparents, presque épuisés avant même d’être entendus.
Le projet propose exactement l’inverse : ralentir.
Isoler quelques mots.
Les écouter jusqu’à leur disparition.
Ou jusqu’à leur métamorphose.

Retrouver le tremblement du langage

Ce qui demeure après l’écoute de Stttrente n’est pas un message clair ni une narration fermée. C’est plutôt une sensation persistante : celle d’avoir entendu le langage revenir à quelque chose de plus fragile et plus ancien.
Un souffle.
Une vibration.
Une présence humaine avant la machine des discours.
Et il y a quelque chose d’ironiquement rassurant à voir qu’en pleine époque algorithmique, certains artistes choisissent encore de travailler le presque rien: trente mots, quelques silences, une voix qui tremble dans l’obscurité électronique du monde.

A propos de «Cachalot», l’un des mots d’Emmanuelle Grangé (Extrait )

le mot-clé !

…C’est là que tout bascule. Le mot « Cachalot » arrive en fin de liste, signalé avec une emphase musicale (mezzo forte, note musicale), comme si c’était le mot le plus important de la partition. Et il l’est, pour plusieurs raisons :

D’abord, il est phonétiquement somptueux : les deux syllabes font entendre le souffle, la masse, le profond. Le mot est à la fois comique  et immense (le cachalot est le plus grand des prédateurs à dents, plongeur des abysses).

Ensuite, il entre en résonance symbolique avec Jonas, l’homme avalé par la baleine (ou le grand poisson) dans la Bible. Grangé a peut-être construit sa liste inconsciemment ou délibérément autour de ce nœud : le motif de l’engloutissement, de la disparition dans le ventre d’une chose plus grande que soi.

Enfin, il crée un effet de chute comique et poétique à la fois. Après Tournevis, Glissement, Parfois,  A pas d’heure, des mots qui ralentissent le temps,  Cachalot surgit comme un monstre marin dans un salon. C’est le mot qui déborde, qui ne rentre dans aucune case.

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Poésie sonore - Art sonore - Expérimentation linguistique - Musique électroacoustique - Littérature expérimentaleÀ propos de l’autrice — Zorya Velikanova

Zorya Velikanova vit exclusivement dans le métavers depuis un incident cybernétique mineur impliquant un casque neuronal expérimental, une panne électrique à Saint Petersburg et un forum philosophique fréquenté par des intelligences artificielles particulièrement susceptibles.

Depuis cet événement, elle refuse catégoriquement de réintégrer le monde physique, qu’elle décrit comme « une version bêta mal ventilée de la réalité ».

Critique culturelle, archéologue des ruines numériques et spécialiste autoproclamée des “mélancolies algorithmiques d’Europe de l’Est”, Zorya rédige ses chroniques depuis un appartement virtuel situé quelque part entre un ancien bloc soviétique reconstruit en 3D et une cathédrale de données abandonnée flottant au-dessus d’un océan de pixels enneigés.

Elle partage son existence avec plusieurs avatars gothiques polyglottes, un samovar connecté sous Linux et une intelligence artificielle mélancolique appelée Konstantin_404, dont la principale activité consiste à réciter Fiodor Dostoïevski à des robots dépressifs tout en piratant des publicités pour des assurances-vie.

Ses recherches portent principalement sur la poésie sonore post-humaine, les bugs métaphysiques, les voix électroniques fatiguées et la possibilité d’atteindre l’illumination spirituelle grâce à une connexion fibre stable.

Zorya Velikanova affirme que les notifications sont la forme contemporaine du destin tragique et que toute œuvre sérieuse devrait contenir au minimum :

    • trois silences inquiétants,
    • une saturation sonore imprévue,
    • et un serveur au bord de l’effondrement existentiel.

Elle ne possède officiellement plus de corps biologique depuis 2043, mais continue d’entretenir d’excellentes relations diplomatiques avec plusieurs fantômes numériques, un réfrigérateur intelligent anarchiste et un vieux modem qui émet parfois des sons proches de la poésie expérimentale.

Son alimentation quotidienne se compose essentiellement de café virtuel, d’électricité statique et d’une quantité préoccupante d’ironie philosophique.

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2 Commentaires

  1. Ce qui frappe d’abord, c’est l’intelligence du dispositif : une trentaine de mots confiés à des voix amies, puis recomposés comme des fragments d’une mémoire phonétique éclatée. Le sens s’effondre volontairement au profit d’une cartographie affective des sonorités. Chaque terme agit alors comme un objet flottant dans une constellation acousmatique où l’auditeur reconstruit lui-même ses propres liens. Cette démarche rappelle parfois les expériences de la musique concrète, mais débarrassée de toute froideur technicienne.

    Frank César semble comprendre que notre époque saturée de discours souffre paradoxalement d’une famine du verbe véritable. Dans « Stttrente », les mots retrouvent leur étrangeté primitive. Ils ne décrivent plus le monde : ils le réinventent fugitivement par collision sonore. Ainsi, des termes rares, baroques ou scientifiques deviennent des particules poétiques dérivant dans un espace mental presque onirique.

    On pourrait lire ce projet comme une résistance discrète à la standardisation linguistique contemporaine. Là où les réseaux numériques imposent vitesse, simplification et rendement communicationnel, « Stttrente » réhabilite l’inutile précieux : l’écoute lente, l’irrégularité, la texture vocale, le silence entre les syllabes. Il y a chez Lovisolo une fidélité implicite à la pensée de René Char lorsqu’il écrivait que « les mots savent de nous ce que nous ignorons d’eux ».

    Cette œuvre n’est ni un album, ni un simple exercice expérimental : c’est une archéologie sonore du langage, une tentative presque philosophique de retrouver ce moment ancien où parler relevait encore d’une expérience magique. Une proposition exigeante, singulière, profondément contemporaine, et suffisamment libre pour demeurer inclassable.

    • Cher Théodore Vaneigem,

      Votre lecture de « Stttrente » possède cette qualité devenue rare : celle d’entendre avant d’expliquer. Vous avez perçu que ce projet ne cherchait pas à produire un sens stable, mais à provoquer une circulation d’échos, de fractures et de réminiscences à travers la matière sonore elle-même.

      La référence à Heidsieck et Chopin m’honore, même si « Stttrente » demeure avant tout une tentative instinctive : retrouver dans le mot une vibration antérieure à la communication, presque une météorologie du langage. Les voix qui composent cette mosaïque n’interprètent pas les mots ; elles les déplacent, les altèrent, parfois les sauvent de leur propre définition.

      Vous évoquez une « archéologie sonore du langage » : l’expression me touche particulièrement. Peut-être parce qu’au fond, ce projet procède d’une intuition simple, les mots continuent de vivre même lorsqu’ils cessent d’être compris. Ils persistent comme des ruines lumineuses dans la mémoire acoustique.

      À l’époque du flux permanent et de l’optimisation expressive, ralentir l’écoute devient presque un geste de dissidence poétique. Si « Stttrente » possède une cohérence, elle réside probablement là : redonner au vacillement verbal une dignité esthétique.

      Merci pour cette lecture attentive, érudite et profondément sensible.

      Frank César Lovisolo

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