Last Updated on 25/05/2026 – 20:58 by Frank César LOVISOLO
Le Peuple Fantôme – philosophie et art libertaire
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Par un auteur anonyme: Le Peuple Fantôme de Frank César Lovisolo |
![]() Eirénè |
![]() Perséphone |
![]() Mélina |
![]() Martine |
![]() Julles |
La Constellation des Critiques Imaginaires
![]() Morgane |
![]() Park |
![]() Soliyana |
![]() Axelle |
Le menu « Textes » de Frank César Lovisolo déploie une galerie impressionnante de ces figures inventées, chacune dotée d’une spécialité qui lui permet d’introduire une section particulière du site.
L’architecture est cohérente : chaque domaine artistique de Lovisolo se trouve présenté par un personnage dont le nom même constitue un programme.
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Eirénè Kallistô Mytilênaïa, dont le nom grec composé signifie approximativement « la belle paisible de Mytilène », présente la section consacrée à Sappho.
Le choix d’un nom grec archaïque pour introduire les fragments musicaux dédiés à la poétesse de Lesbos relève d’une logique interne impeccable : le personnage fictif devient une passerelle entre l’Antiquité et le présent, un masque au sens grec du terme, c’est-à-dire un visage destiné à amplifier la voix.
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Perséphone Duvallon-Kröger, mélange franco-germanique évocateur de partages culturels complexes, introduit Charles Baudelaire.
Son nom hybride suggère déjà une forme de tension entre deux traditions, deux esthétiques, deux manières d’habiter la langue, ce qui n’est pas tout à fait anodin quand il s’agit d’introduire le poète qui, précisément, n’a cessé de vivre entre les abîmes et les correspondances.
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Mélina T. Anastasio, dont le prénom grec évoque la résurrection et le nom italien le territoire, présente la « Sousleaugraphie », cette pratique photographique sous-marine inventée par Lovisolo.
Là encore, le choix du nom suggère une renaissance aquatique, un retour à la surface chargé de métaphores méditerranéennes.
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Giulia Ferrante présente les photographies d’Italie avec pour titre « L’œil sur l’âme italienne ». Le nom italien, robuste et classique, est d’une cohérence un peu trop parfaite pour être innocent. N’aurait-il pas là une amie prodigieuse et un clin d’œil à Héléna ?
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Martine Delavigne, avec son patronyme provincial et sa spécialité quant à Saint-Pétersbourg, décrite comme « l’œil comme thermomètre », ressemble à une touriste française intrépide et cultivée qu’on croiserait à l’Ermitage.
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Morgane de Béryon introduit la Bretagne avec « le sel de l’Iroise dans l’œil d’un Méditerranéen » : le prénom celtique, le lieu-dit inventé, la formule qui résume un paradoxe géographique et sensoriel.
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Soliyana Tesfaye, dont le prénom éthiopien évoque le mystère et l’exotisme bienveillant, guide le visiteur à travers les photographies de voyage. Certainement une redoutable guerrière…
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Park Yi-seul, nom coréen, présente la photographie philosophique et conceptuelle, et on notera que l’association entre la pensée coréenne contemporaine et la philosophie de l’image a une certaine pertinence culturelle.
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Axelle Delorme une gothique qui s’occupe de la photographie contemporaine avec une « esthétique philosophique » bien française dans le nom.
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Enfin, Jules-Hector de Beaussier, dont le nom à particule fleure bon le notaire toulonnais du XIXe siècle, présente Toulon avec ce titre familier et possessif : « Toulon, ma ville. »
Ce personnage fictif est peut-être le plus attachant de tous, car il ressemble à cette figure disparue du bourgeois lettré qui aimait sa ville avec la même application qu’il mettait à composer des courriers. Et c’est pour l’instant le seul homme de cette feminine tribu.
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Les Grands Disparus Convoqués, mais réels
Si les critiques sont inventés, les auteurs auxquels rend hommage Lovisolo dans la sous-section « Auteurs » sont, eux, bien réels, et leur présence témoigne d’une cohérence idéologique et esthétique solide.
Sappho de Lesbos, poétesse grecque du VIIe siècle avant notre ère, dont il ne subsiste que des fragments, comme si l’histoire avait voulu préserver l’incomplétude comme forme poétique, est l’une des figures tutélaires du site. Lovisolo lui a consacré un album entier, Sappho Fragments, dont les trois épisodes musicaux tentent de donner corps sonore à ces bribes survivantes. La démarche est belle et risquée : mettre en musique des fragments, c’est accepter que l’œuvre elle-même soit lacunaire, inachevée, et faire de cette incomplétude une esthétique.
Isidore Ducasse, alias le Comte de Lautréamont, occupe une place centrale. Le nouvel album Sauvage lui est entièrement consacré, treize épisodes musicaux tirés des Chants de Maldoror, ce monument du XIXe siècle qui préfigurait le surréalisme avec une violence poétique que les surréalistes eux-mêmes eurent quelque peine à égaler. Lovisolo affirme dans sa note d’intention que son travail consiste à « épouse [r] le texte, en exhumant sa violence poétique et sa lumineuse noirceur, sans jamais étouffer les voix des interprètes. » On peut y croire. L’ambition est là, clairement posée.
Antonin Artaud constitue l’autre grand pôle magnétique du site. L’album Pour en finir avec le jugement de dieu reprend le dernier texte radiophonique d’Artaud, cette émission censurée en 1948, ce qui en dit long sur la France de l’époque, et sur certaines permanences, et l’accompagne d’une composition musicale interprétée par Didier Bourguignon, avec Nathalie Vallée. La relation à Artaud, chez Lovisolo, dépasse la simple référence culturelle : elle touche à une philosophie de la création comme cri, comme urgence, comme refus de tout ce qui ressemble à une forme convenue.
Charles Baudelaire, Gérard de Nerval, Friedrich Nietzsche, Épicure, Étienne de La Boétie, Octave Mirbeau, Guy de Maupassant, Umberto Eco, le Baron d’Holbach, Sylvain Maréchal, la liste des auteurs présents dans la section dédiée dit à elle seule une posture intellectuelle cohérente : libertaire, athée, philosophique, sensuelle, portée par une méfiance profonde envers les pouvoirs établis et une curiosité sans concession pour les franges les plus radicales de la pensée européenne. On note la présence de l’Antéchrist de Nietzsche, du Discours de la servitude volontaire de La Boétie, de la Grève des électeurs de Mirbeau et du Dictionnaire des Athées de Sylvain Maréchal : une bibliothèque de combats, pas de décorations.
La Question de la Fiction Comme Dispositif Critique
Revenons aux personnages inventés, car ils méritent un traitement plus approfondi. Pourquoi Lovisolo a-t-il choisi de présenter des sections importantes de son œuvre, la photographie, la musique, les voyages, à travers des voix fictives plutôt que par une présentation directe à la première personne ?
Plusieurs explications coexistent. La première est littéraire : les noms inventés constituent une forme de mise en scène, un jeu avec la crédulité du lecteur, un hommage discret aux grands romanciers qui ont toujours aimé multiplier les voix narratives. La deuxième est philosophique : en dissociant l’artiste du commentateur, Lovisolo crée une distance critique, un espace de réflexivité où l’œuvre peut être regardée depuis un extérieur fictif, mais non moins pertinent. La troisième est franchement humoristique : ces noms sont drôles, leurs biographies sont délicieuses, et il faut bien admettre qu’une « spécialiste autoproclamée du romantisme post-numérique slave » constitue, en soi, un personnage littéraire plus séduisant que n’importe quelle rubrique « À propos de l’auteur ».
On pourrait toutefois émettre une réserve. Cette multiplication de personnages fictifs, si elle est clairement intentionnelle et assume son propre jeu, risque de créer une forme de confusion chez un visiteur nouveau qui ne dispose d’aucun indice explicite pour distinguer le réel du fictif. Contrairement à Fernando Pessoa et ses hétéronymes, dont la nature fictive est désormais bien documentée, Lovisolo ne signale pas toujours que telle ou telle signature appartient à l’ordre de l’invention romanesque. C’est un choix esthétique assumé, mais on peut se demander si certains visiteurs ne repartent pas avec la conviction d’avoir lu les textes de critiques authentiques. La complicité du jeu n’est peut-être pas toujours partagée.
La « Giulia Ferrante » de la page d’accueil : un cas particulier
La page d’accueil du site propose un long texte introductif signé Giulia Ferrante, présentée comme « l’éditrice » et dont le texte constitue, en réalité, l’un des meilleurs commentaires critiques disponibles sur le travail de Frank César Lovisolo, fictif ou pas, le propos est d’une justesse remarquable.
Ce texte évoque « une méditation profonde sur la mémoire, le temps et l’effacement des formes », des photographies qui « donnent aux paysages industriels, aux ports, aux fragments architecturaux, une dimension spectrale », des compositions « parfois volontairement dissonantes ou abrasives » qui « refusent l’esthétique du confort et de l’immédiateté. » La critique est généreuse, mais pas aveugle : elle reconnaît que « le foisonnement des références, la densité des textes, l’accumulation des matériaux visuels et sonores opposent une certaine résistance au regard contemporain » et que ce foisonnement peut, à l’occasion, désorienter plutôt qu’enchanter.
Cette autoréflexivité, un auteur qui se critique lui-même à travers un personnage fictif, et qui reconnaît ainsi ses propres limites, est peut-être ce qui donne au projet sa profondeur véritable. Non pas l’aveu de la faiblesse, mais la conscience de la tension entre ambition et réception. Entre ce qu’on veut faire et ce que le lecteur peut traverser.
Portrait de l’artiste en « peupleur » de monde
Frank César Lovisolo a créé, en somme, quelque chose qui ressemble à une micro-société littéraire autour de son œuvre. Une société peuplée de fantômes slaves mélancoliques, de critiques grecs aux noms composés, de photographes coréennes philosophiques et de notaires toulonnais fin de siècle, et au milieu de tout cela, des morts illustres convoqués pour la cause : Sappho, Lautréamont, Artaud, Baudelaire, Nerval.
Ce peuplement n’est pas anodin. Il dit quelque chose d’essentiel sur la manière dont cet artiste conçoit la création : non comme un monologue, mais comme un dialogue permanent avec les absents, les fictifs, les lointains et les disparus. La solitude du créateur y est transformée en sociabilité imaginaire, en correspondances au sens baudelairien du terme.
Reste que cette œuvre, photographique, musicale, littéraire, numérique, existe bel et bien, indépendamment de la galerie de personnages qui la présente. Les albums sont là, disponibles sur Bandcamp. Les compositions pour Maldoror durent entre cinq et dix minutes chacune, et elles s’écoutent. Les photographies traversent la Méditerranée, l’Italie, la Bretagne, Saint-Pétersbourg avec un œil qui cherche quelque chose que le tourisme ordinaire ne voit pas. L’art numérique joue avec les algorithmes comme d’autres jouent avec la peinture.
La fiction n’est ici qu’un costume. En dessous, il y a le travail. Et le travail, lui, est réel.
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