Last Updated on 27/05/2026 – 16:30 by Frank César LOVISOLO
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Chant 001 – J’ai vu pendant toute ma vie – Lecteur : Didier Bourguignon–
Le sang qui coulait avec abondance des deux blessures empêchait d’ailleurs de distinguer si c’était là vraiment le rire des autres. Mais, après quelques instants de comparaison, je vis bien que mon rire ne ressemblait pas à celui des humains, c’est-à-dire que je ne riais pas. J’ai vu des hommes, à la tête laide et aux yeux terribles enfoncés dans l’orbite obscur, surpasser la dureté du roc, la rigidité de l’acier fondu, la cruauté du requin, l’insolence de la jeunesse, la fureur insensée des criminels, les trahisons de l’hypocrite, les comédiens les plus extraordinaires, la puissance de caractère des prêtres, et les êtres les plus cachés au-dehors, les plus froids des mondes et du ciel; lasser les moralistes à découvrir leur cœur, et faire retomber sur eux la colère implacable d’en haut. Maldoror – Maldoror – Maldoror – Maldoror –
Je les ai vus tous à la fois, tantôt, le poing le plus robuste dirigé vers le ciel, comme celui d’un enfant déjà pervers contre sa mère, probablement excités par quelque esprit de l’enfer, les yeux chargés d’un remords cuisant en même temps que haineux, dans un silence glacial, n’oser émettre les méditations vastes et ingrates que recelait leur sein, tant elles étaient pleines d’injustice et d’horreur, et attrister de compassion le Dieu de miséricorde; tantôt, à chaque moment du jour, depuis le commencement de l’enfance jusqu’à la fin de la vieillesse, en répandant des anathèmes incroyables, qui n’avaient pas le sens commun, contre tout ce qui respire, contre eux-mêmes et contre la providence, prostituer les femmes et les enfants, et déshonorer ainsi les parties du corps consacrées à la pudeur.
Alors, les mers soulèvent leurs eaux, engloutissent dans leurs abîmes les planches; les ouragans, les tremblements de terre renversent les maisons, la perte, les maladies diverses déciment les familles priantes. Mais, les hommes ne s’en aperçoivent pas. Je les ai vus aussi rougissant, pâlissant de honte pour leur conduite sur cette terre; rarement. Tempêtes, sœurs des ouragans; firmament bleuâtre, dont je n’admets pas la beauté; mer hypocrite, image de mon cœur; Mais, que ta grâce décuple mes forces naturelles; car, au spectacle de ce monstre, je puis mourir d’étonnement; on meurt à moins. |
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Maldoror – Maldoror – Maldoror – Maldoror –
![]() Portrait présumé d’Isidore Ducasse par Charles Reutlinger. (colorisé) Publié anonymement en 1869,Les Chants de Maldoror s’imposent comme une œuvre de rupture, tant par leur violence thématique que par leur remise en cause des cadres traditionnels de la lisibilité littéraire. L’extrait étudié, qui tient lieu de seuil textuel, ne relève ni de la préface ni de l’avertissement moral au sens classique : il constitue plutôt une scénographie de la lecture, où le texte anticipe, conditionne et met en crise sa propre réception. En construisant la lecture comme une expérience périlleuse, voire toxique, Lautréamont ne se contente pas de provoquer : il élabore une véritable poétique de l’épreuve, fondée sur la dissolution du sujet lecteur et sur l’instabilité du sens. On peut dès lors se demander comment cet incipit met en place une conception radicale de la lecture comme processus de contamination et de désorientation, tout en proposant une réflexion implicite sur l’acte interprétatif lui-même. ___________________________Morgane ValombreUne parole fondatrice : l’expérience comme origine du discoursL’extrait s’ouvre sur une formule qui se présente comme fondement existentiel du discours :
Cette déclaration instaure une autorité du témoin, fondée non sur une révélation divine ou une spéculation abstraite, mais sur l’accumulation de l’expérience. Le verbe « voir », répété de manière obsessionnelle dans tout le passage (« j’ai vu », « je les ai vus »), confère au narrateur une position de spectateur lucide et accablé, condamné à contempler la violence humaine sans pouvoir s’y soustraire. Cette posture est essentielle : Maldoror ne parle pas au nom d’une morale transcendante, mais au nom d’un savoir empirique du mal. Le mal n’est pas une hypothèse ; il est constaté, décrit, accumulé. Cette répétition produit un effet de saturation, qui mime la lassitude et l’horreur du narrateur face à la répétition indéfinie de la cruauté humaine. L’impossibilité du rire : crise de l’imitation et scission du sujetLe cœur du passage repose sur un épisode saisissant : la tentative du narrateur d’imiter le rire des hommes. Le rire, traditionnellement signe d’humanité et de sociabilité, devient ici un geste inaccessible :
Lautréamont met en scène une faille radicale entre Maldoror et l’humanité. L’imitation — principe fondamental de l’intégration sociale — échoue. Le narrateur ne peut devenir semblable aux hommes, car leur rire est fondé sur une adhésion tacite à la violence et à la bêtise du monde. Le geste extrême consistant à se fendre les chairs des lèvres transforme le rire en automutilation. Le corps devient le lieu où s’inscrit l’impossibilité de la ressemblance. Cette scène engage une réflexion profonde sur la violence du langage et du signe : vouloir produire un signe humain (le rire) conduit à la destruction de l’organe même de la parole. Le miroir joue ici un rôle crucial : il ne confirme pas l’identité, mais révèle l’erreur. Le sujet se découvre irrémédiablement autre. Cette altérité n’est pas choisie, mais subie. Une vision totalisante et monstrueuse de l’humanitéLa longue accumulation descriptive qui suit relève d’une rhétorique de l’excès. Les hommes sont décrits à travers une série de comparaisons hyperboliques, empruntées à des registres minéral, animal, moral et cosmique :
Cette accumulation produit une déshumanisation radicale : l’homme n’est plus une catégorie morale distincte, mais un condensé de toutes les formes de violence existantes. Il dépasse même les figures traditionnellement associées au mal (criminels, hypocrites), comme si l’humanité elle-même était devenue le sommet de la monstruosité. Le lexique religieux intensifie cette condamnation. Les hommes défient Dieu, provoquent sa colère, attristent la miséricorde divine. Pourtant, cette dimension théologique n’ouvre sur aucune rédemption. Dieu est invoqué, mais demeure silencieux ou impuissant. Violence, sacrilège et indifférence cosmiqueLe texte atteint une intensité maximale lorsque la violence humaine se retourne contre les figures de l’innocence : femmes, enfants, corps consacrés à la pudeur. Cette transgression absolue marque l’effondrement de tout ordre symbolique. Face à cette corruption, la nature réagit : tempêtes, tremblements de terre, maladies. On pourrait y lire une réponse punitive du cosmos. Pourtant, cette lecture est immédiatement annulée par la phrase finale du mouvement :
Cette indifférence ruine toute perspective morale ou providentialiste. Même la catastrophe n’a plus de valeur de signe. Le monde est devenu illisible, et l’homme, sourd à toute adresse. L’invocation finale : une prière paradoxale et désespéréeLa dernière partie du passage adopte la forme d’une invocation lyrique, proche de la prière ou de l’hymne. Maldoror interpelle l’univers entier — éléments naturels, cosmos, Dieu — dans un mouvement d’amplification solennelle. Cependant, cette prière est profondément paradoxale. Le narrateur affirme ne pas admettre la beauté du firmament, compare la mer à son propre cœur « hypocrite », et ne croit plus à l’harmonie du monde. L’invocation devient un acte de défi autant que de supplication. La demande finale — « montre-moi un homme qui soit bon » — prend une valeur profondément ironique et tragique. La bonté apparaît comme une anomalie monstrueuse, capable de tuer Maldoror d’étonnement. Le renversement est total : ce n’est plus le mal qui est insupportable, mais le bien. |


J’ai vu, pendant toute ma vie, 

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