Last Updated on 27/05/2026 – 16:49 by Frank César LOVISOLO
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Chant 003 – C’était une journée de Printemps – Lectrice : Christine PasquierMaldoror-Lautréamont C’était une journée de printemps. Les oiseaux répandaient leurs cantiques en gazouillements, et les humains, rendus à leurs différents devoirs, se baignaient dans la sainteté de la fatigue.Tout travaillait à sa destinée : les arbres, les planètes, les squales. Tout, excepté le Créateur ! Il était étendu sur la route, les habits déchirés.
Sa lèvre inférieure pendait comme un câble somnifère ; ses dents n’étaient pas lavées, et la poussière se mêlait aux ondes blondes de ses cheveux. Engourdi par un assoupissement pesant, broyé contre les cailloux, son corps faisait des efforts inutiles pour se relever. Ses forces l’avaient abandonné, et il gisait, là, faible comme le ver de terre, impassible comme l’écorce. Des flots de vin remplissaient les ornières, creusées par les soubresauts nerveux de ses épaules. Maldoror-Lautréamont – Isidore Ducasse – Les chants de Maldoror
L’abrutissement, au groin de porc, le couvrait de ses ailes protectrices, et lui jetait un regard amoureux. Ses jambes, aux muscles détendus, balayaient le sol, comme deux mâts aveugles. Le sang coulait de ses narines : dans sa chute, sa figure avait frappé contre un poteau…
Il était soûl ! Horriblement soûl ! Soûl comme une punaise qui a mâché pendant la nuit trois tonneaux de sang ! Il remplissait l’écho de paroles incohérentes, que je me garderai de répéter ici ; si l’ivrogne suprême ne se respecte pas, moi, je dois respecter les hommes.
Saviez-vous que le Créateur… se soûlât ! Pitié pour cette lèvre, souillée dans les coupes de l’orgie ! Maldoror-Lautréamont – Isidore Ducasse – Les chants de Maldoror
Le hérisson, qui passait, lui enfonça ses pointes dans le dos, et dit : « Ça, pour toi. Le soleil est à la moitié de sa course : travaille, fainéant, et ne mange pas le pain des autres. Attends un peu, et tu vas voir, si j’appelle le kakatoès, au bec crochu. »
Maldoror-Lautréamont – Isidore Ducasse – Les chants de Maldoror
Le pivert et la chouette, qui passaient, lui enfoncèrent le bec entier dans le ventre, et dirent : « Ça, pour toi. Que viens-tu faire sur cette terre ? Est-ce pour offrir cette lugubre comédie aux animaux ? Mais, ni la taupe, ni le casoar, ni le flamant ne t’imiteront, je te le jure. »
Maldoror-Lautréamont – Isidore Ducasse – Les chants de Maldoror
L’âne, qui passait, lui donna un coup de pied sur la tempe, et dit : « Ça, pour toi. Que t’avais-je fait pour me donner des oreilles si longues ? Il n’y a pas jusqu’au grillon qui ne me méprise. »
Maldoror-Lautréamont – Isidore Ducasse – Les chants de Maldoror
Le crapaud, qui passait, lança un jet de bave sur son front, et dit : « Ça, pour toi. Si tu ne m’avais fait un oeil si gros, et que je t’eusse aperçu dans l’état où je te vois, j’aurais chastement caché la beauté de tes membres sous une pluie de renoncules, de myosotis et de camélias, afin que nul ne te vît. »
Maldoror-Lautréamont – Isidore Ducasse – Les chants de Maldoror
Le lion, qui passait, inclina sa face royale, et dit : « Pour moi, je le respecte, quoique sa splendeur nous paraisse pour le moment éclipsée. Vous autres, qui faites les orgueilleux, et n’êtes que des lâches, puisque vous l’avez attaqué quand il dormait, seriez-vous contents, si, mis à sa place, vous supportiez, de la part des passants, les injures que vous ne lui avez pas épargnées ? »
Maldoror-Lautréamont – Isidore Ducasse – Les chants de Maldoror
L’homme, qui passait, s’arrêta devant le Créateur méconnu ; et, aux applaudissements du morpion et de la vipère, fienta, pendant trois jours, sur son visage auguste !
Malheur à l’homme, à cause de cette injure ; car, il n’a pas respecté l’ennemi, étendu dans le mélange de boue, de sang et de vin ; sans défense et presque inanimé ! … Maldoror-Lautréamont – Isidore Ducasse – Les chants de Maldoror
Alors, le Dieu souverain, réveillé, enfin, par toutes ces insultes mesquines, se releva comme il put ; en chancelant, alla s’asseoir sur une pierre, les bras pendants, comme les deux testicules du poitrinaire ; et jeta un regard vitreux, sans flamme, sur la nature entière, qui lui appartenait.
O humains, vous êtes les enfants terribles ; mais, je vous en supplie, épargnons cette grande existence, qui n’a pas encore fini de cuver la liqueur immonde, et, n’ayant pas conservé assez de force pour se tenir droite, est retombée, lourdement, sur cette roche, où elle s’est assise, comme un voyageur. Faites attention à ce mendiant qui passe ; il a vu que le derviche tendait un bras affamé, et, sans savoir à qui il faisait l’aumône, il a jeté un morceau de pain dans cette main qui implore la miséricorde. Maldoror-Lautréamont – Isidore Ducasse – Les chants de Maldoror
Le Créateur lui a exprimé sa reconnaissance par un mouvement de tête.
Oh ! Vous ne saurez jamais comme de tenir constamment les rênes de l’univers devient une chose difficile ! Le sang monte quelquefois à la tête, quand on s’applique à tirer du néant une dernière comète, avec une nouvelle race d’esprits. L’intelligence, trop remuée de fond en comble, se retire comme un vaincu, et peut tomber, une fois dans la vie, dans les égarements dont vous avez été témoins ! Maldoror-Lautréamont – Isidore Ducasse – Les chants de Maldoror –
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Entre scène et passion : un parcours théâtral.
Dès le baccalauréat littéraire, l’option théâtre dessine les contours d’une vocation pour les planches. Les Cours Florent viennent ensuite structurer cette passion, offrant un cadre exigeant où se mêlent interprétation, analyse textuelle et premières confrontations au public. Les expériences se multiplient : figuration dans une tournée dirigée par Yvan Morane, immersion dans les coulisses en tant qu’assistante à la mise en scène, participation à des fresques théâtrales où collectif et improvisation se répondent. Des incursions devant la caméra, à travers des spots publicitaires, complètent ce parcours éclectique. Aujourd’hui, c’est auprès de Valérie Feasson et de sa compagnie « À contre temps » que se poursuit cette aventure artistique. Un retour aux sources, une quête d’exigence, et l’envie de porter de nouveaux projets, entre tradition et innovation. Chaque étape reflète une recherche constante d’authenticité et de renouveau, sur scène comme dans l’approche du jeu.
contact :christine.pasquier.b@gmail.com |
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![]() Portrait présumé d’Isidore Ducasse par Charles Reutlinger. (colorisé) Publié anonymement en 1869,Les Chants de Maldoror s’imposent comme une œuvre de rupture, tant par leur violence thématique que par leur remise en cause des cadres traditionnels de la lisibilité littéraire. L’extrait étudié, qui tient lieu de seuil textuel, ne relève ni de la préface ni de l’avertissement moral au sens classique : il constitue plutôt une scénographie de la lecture, où le texte anticipe, conditionne et met en crise sa propre réception. En construisant la lecture comme une expérience périlleuse, voire toxique, Lautréamont ne se contente pas de provoquer : il élabore une véritable poétique de l’épreuve, fondée sur la dissolution du sujet lecteur et sur l’instabilité du sens. On peut dès lors se demander comment cet incipit met en place une conception radicale de la lecture comme processus de contamination et de désorientation, tout en proposant une réflexion implicite sur l’acte interprétatif lui-même.
_________________________________________________ Maldoror-Lautréamont – Isidore Ducasse – Les chants de Maldoror Maldoror-Lautréamont – Isidore Ducasse – Les chants de Maldoror
Soliyana TesfayeCe passage propose l’une des scènes les plus violemment blasphématoires……de Maldoror : le Créateur y apparaît ivre, avili, battu par les animaux et humilié par l’homme. Loin de la majesté théologique traditionnelle, Dieu est réduit à une figure grotesque et déchue. Il s’agit donc de comprendre comment cette scène de profanation construit une satire métaphysique où l’abaissement du divin sert à dénoncer à la fois l’ordre du monde et la cruauté humaine. Une dégradation carnavalesque du divin
Maldoror-Lautréamont – Isidore Ducasse – Les chants de Maldoror
![]() Tribunal des animaux – Le roman de Renard (qui est jugé) Le tribunal des animaux : inversion des hiérarchies Les animaux, successivement, châtient le Créateur. Chacun prononce une brève sentence accusatrice : le hérisson condamne la paresse, l’âne reproche ses longues oreilles, le crapaud évoque la laideur de sa condition. Cette scène inverse radicalement la Genèse : les créatures jugent leur auteur. Elles dénoncent leurs imperfections physiques comme des fautes de fabrication. L’acte créateur devient responsabilité morale. Seul le lion adopte une posture plus noble, rappelant une éthique chevaleresque : on n’attaque pas un adversaire sans défense. Cette exception renforce la bassesse générale. L’homme, enfin, accomplit l’ultime profanation en souillant le visage divin. Pourtant, le narrateur condamne ce geste : « Malheur à l’homme ». La satire ne se réduit donc pas à une jubilation blasphématoire ; elle vise aussi la cruauté humaine.
Maldoror-Lautréamont – Isidore Ducasse – Les chants de Maldoror
Une théologie paradoxale : fatigue du créateur et faillibilité cosmique
Après l’humiliation, Dieu se relève difficilement. L’image demeure dégradante (« bras pendants »), mais le ton évolue : une forme de compassion apparaît. Le narrateur implore d’« épargner cette grande existence ». La chute divine est expliquée par l’épuisement : « tenir constamment les rênes de l’univers devient une chose difficile ». La création est décrite comme un travail intellectuel exténuant. L’égarement de Dieu devient faiblesse ponctuelle, non malveillance absolue. Cette justification paradoxale introduit une vision moderne du divin : non plus omnipotence sereine, mais puissance vulnérable, sujette à la fatigue et à la défaillance. L’univers apparaît comme une œuvre instable, issue d’un esprit trop « remué ». Ainsi, le blasphème se double d’une interrogation métaphysique : si Dieu chancelle, l’ordre du monde est fondamentalement fragile.
Dans cette scène spectaculaire des Chants de Maldoror, Lautréamont met en œuvre une stratégie d’abaissement grotesque pour désacraliser la figure du Créateur. Par l’inversion des hiérarchies et la violence satirique, il soumet le divin au jugement des créatures. Mais la profanation n’est pas pure négation : elle ouvre sur une réflexion plus troublante encore, celle d’un Dieu faillible, épuisé par l’acte même de créer. Loin d’un athéisme simple, le texte propose une théologie inversée, où le désordre cosmique trouve son origine dans la faiblesse même du principe suprême. ![]() Baudelaire par Nadar (colorisé) Parallèle avec Charles Baudelaire Dans Les Fleurs du mal, Baudelaire met déjà en crise la transcendance. Le poème « Abel et Caïn » ou encore « Les Litanies de Satan » témoignent d’une révolte contre un Dieu jugé injuste ou silencieux. Toutefois, chez Baudelaire, la tension demeure tragique : Dieu est accusé, mais il conserve une hauteur métaphysique. Le poète baudelairien oscille entre blasphème et aspiration à l’idéal. ![]() Nerval par Nadar (colorisé) Chez Lautréamont, la rupture est plus radicale. Il ne se contente pas d’interroger la justice divine : il met en scène la déchéance physique de Dieu. Là où Baudelaire dramatise la distance entre ciel et terre, Lautréamont abolit cette distance par l’abaissement grotesque. Le sublime devient bouffon. La contestation n’est plus métaphysique seulement ; elle est spectaculaire et iconoclaste. Maldoror-Lautréamont – Isidore Ducasse – Les chants de Maldoror Parallèle avec Gérard de Nerval Dans Aurélia, Nerval explore lui aussi une crise du divin : le monde spirituel vacille, les figures célestes se fragmentent, la révélation devient incertaine. Cependant, chez Nerval, cette crise prend la forme d’un drame intérieur. La vision conserve une dimension mystique et douloureuse : la chute du sacré est vécue comme perte et quête. Chez Lautréamont, au contraire, la déchéance divine n’est pas plainte mais mise en accusation théâtrale. Le narrateur ne cherche pas la réconciliation avec le sacré ; il expose sa corruption. Là où Nerval spiritualise la crise, Lautréamont la matérialise brutalement. Maldoror-Lautréamont – Isidore Ducasse – Les chants de Maldoror – Maldoror-Lautréamont – Isidore Ducasse – Les chants de Maldoror
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C’était une journée de printemps. Les oiseaux répandaient leurs cantiques en gazouillements, et les humains, rendus à leurs différents devoirs, se baignaient dans la sainteté de la fatigue.




