Last Updated on 27/05/2026 – 16:41 by Frank César LOVISOLO
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Chant 002 – Je saisis la plume – Lecteur : Jacques Maury– Je saisis la plume qui va construire le deuxième chant… instrument arraché aux ailes de quelque pygargue roux ! Mais… qu’ont-ils donc mes doigts ? Les articulations demeurent paralysées, dès que je commence mon travail. Cependant, j’ai besoin d’écrire… C’est impossible !Eh bien, je répète que j’ai besoin d’écrire ma pensée : j’ai le droit, comme un autre, de me soumettre à cette loi naturelle… Mais non, mais non, la plume reste inerte !… Tenez, voyez, à travers les campagnes, l’éclair qui brille au loin. L’orage parcourt l’espace.
Il pleut… Il pleut toujours… Comme il pleut !… La foudre a éclaté… Elle s’est abattue sur ma fenêtre entr’ouverte, et m’a étendu sur le carreau, frappé au front.
Pauvre jeune homme ! ton visage était déjà assez maquillé par les rides précoces et la difformité de naissance, pour ne pas avoir besoin, en outre, de cette longue cicatrice sulfureuse ! (Je viens de supposer que la blessure est guérie, ce qui n’arrivera pas de sitôt.) Pourquoi cet orage, et pourquoi la paralysie de mes doigts ? Est-ce un avertissement d’en haut pour m’empêcher d’écrire, et de mieux considérer ce à quoi je m’expose, en distillant la bave de ma bouche carrée ? Mais, cet orage ne m’a pas causé la crainte. Que m’importerait une légion d’orages ! Ces agents de la police céleste accomplissent avec zèle leur pénible devoir, si j’en juge sommairement par mon front blessé. Je n’ai pas à remercier le Tout-Puissant de son adresse remarquable ; il a envoyé la foudre de manière à couper précisément mon visage en deux, à partir du front, endroit où la blessure a été le plus dangereuse : qu’un autre le félicite !
Mais, les orages attaquent quelqu’un de plus fort qu’eux.
Ainsi donc, horrible Éternel, à la figure de vipère, il a fallu que, non content d’avoir placé mon âme entre les frontières de la folie et les pensées de fureur qui tuent d’une manière lente, tu aies cru, en outre, convenable à ta majesté, après un mûr examen, de faire sortir de mon front une coupe de sang !…
Mais, enfin, qui te dit quelque chose ? Tu sais que je ne t’aime pas, et qu’au contraire je te hais : pourquoi insistes-tu ? Quand ta conduite voudra-t-elle cesser de s’envelopper des apparences de la bizarrerie ? Parle-moi franchement, comme à un ami : est-ce que tu ne te doutes pas, enfin, que tu montres, dans ta persécution odieuse, un empressement naïf, dont aucun de tes séraphins n’oserait faire ressortir le complet ridicule ? Quelle colère te prend ?
Sache que, si tu me laissais vivre à l’abri de tes poursuites, ma reconnaissance t’appartiendrait…
Allons, Sultan, avec ta langue, débarrasse-moi de ce sang qui salit le parquet. Le bandage est fini : mon front étanché a été lavé avec de l’eau salée, et j’ai croisé des bandelettes à travers mon visage. Le résultat n’est pas infini : quatre chemises, pleines de sang et deux mouchoirs. On ne croirait pas, au premier abord, que Maldoror contînt tant de sang dans ses artères ; car, sur sa figure, ne brillent que les reflets du cadavre.
Mais, enfin, c’est comme ça. Peut-être que c’est à peu près tout le sang que pût contenir son corps, et il est probable qu’il n’y en reste pas beaucoup. Assez, assez, chien avide ; laisse le parquet tel qu’il est ; tu as le ventre rempli. Il ne faut pas continuer de boire ; car, tu ne tarderais pas à vomir. Tu es convenablement repu, va te coucher dans le chenil ; estime-toi nager dans le bonheur ; car, tu ne penseras pas à la faim, pendant trois jours immenses, grâce aux globules que tu as descendues dans ton gosier, avec une satisfaction solennellement visible.
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![]() Portrait présumé d’Isidore Ducasse par Charles Reutlinger. (colorisé) Publié anonymement en 1869,Les Chants de Maldoror s’imposent comme une œuvre de rupture, tant par leur violence thématique que par leur remise en cause des cadres traditionnels de la lisibilité littéraire. L’extrait étudié, qui tient lieu de seuil textuel, ne relève ni de la préface ni de l’avertissement moral au sens classique : il constitue plutôt une scénographie de la lecture, où le texte anticipe, conditionne et met en crise sa propre réception. En construisant la lecture comme une expérience périlleuse, voire toxique, Lautréamont ne se contente pas de provoquer : il élabore une véritable poétique de l’épreuve, fondée sur la dissolution du sujet lecteur et sur l’instabilité du sens. On peut dès lors se demander comment cet incipit met en place une conception radicale de la lecture comme processus de contamination et de désorientation, tout en proposant une réflexion implicite sur l’acte interprétatif lui-même.
_________________________________________________Analyse par Axelle DelormeLautréamont, Les Chants de Maldoror, ouverture du chant II (extrait) Ce passage marque l’entrée dans le deuxième chant et constitue un moment décisif de la dynamique textuelle des Chants de Maldoror. L’acte d’écrire, au lieu d’être présenté comme une maîtrise souveraine du sujet, se trouve immédiatement empêché, frappé d’une paralysie inexplicable puis d’un châtiment spectaculaire : la foudre s’abat sur le narrateur. Ce blocage scriptural se transforme en scène de confrontation directe avec Dieu, qualifié d’« horrible Éternel, à la figure de vipère ». Il s’agira de montrer que cet extrait met en scène une poétique de l’écriture sous persécution, où l’acte créateur devient un défi théologique, et où la blessure physique matérialise la violence du conflit entre Maldoror et le divin. L’impossibilité d’écrire : crise du geste créateurLe texte s’ouvre sur une déclaration hautement symbolique :
« Je saisis la plume qui va construire le deuxième chant… » Le verbe « construire » indique une conception architecturale et volontaire de l’écriture. Pourtant, cette affirmation de puissance est immédiatement démentie par la paralysie des doigts. L’outil poétique — « instrument arraché aux ailes de quelque pygargue roux » — évoque une origine noble et violente (l’aigle, symbole de hauteur et de prédation), mais demeure inerte.
Comte de lautréamont – Comte de lautréamont – Comte de lautréamont – Comte de lautréamont – Comte de lautréamont Cette impuissance introduit une tension fondamentale : le sujet veut écrire, affirme son droit naturel à exprimer sa pensée, mais se heurte à une résistance qui excède sa volonté. L’écriture apparaît ainsi comme un champ de forces, non comme une activité souveraine.
Le déchaînement météorologique qui accompagne cette paralysie inscrit l’événement dans une dimension cosmique. L’orage semble répondre à l’intention d’écrire, comme si la création littéraire déclenchait une riposte transcendante. L’écriture devient un acte risqué, susceptible de provoquer une réaction divine.
Comte de lautréamont – Comte de lautréamont – Comte de lautréamont – Comte de lautréamont – Comte de lautréamont-
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Je saisis la plume qui va construire le deuxième chant… instrument arraché aux ailes de quelque pygargue roux ! Mais… qu’ont-ils donc mes doigts ? Les articulations demeurent paralysées, dès que je commence mon travail. Cependant, j’ai besoin d’écrire… C’est impossible !

La foudre : matérialisation du conflit théologique
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