Saint-Pétersbourg, l’œil comme thermomètre:
Cinq articles qui tiennent chaud contrairement aux cinq degrés à l’arrivée !
Il existe des villes qui se visitent, et d’autres qui vous observent. Saint-Pétersbourg appartient à cette seconde catégorie. Chez Frank César Lovisolo, la cité russe n’est jamais un simple décor touristique : elle devient une expérience physique, intellectuelle et presque biologique.
Le froid, l’eau, la lumière, la pierre et les perspectives composent ici une étrange représentation du monde moderne. Une photographie non pas technique, mais philosophique. Une mise au point brutale sur l’épiderme des civilisations.
À travers les différents articles du tag consacré à Saint-Pétersbourg, le lecteur passe progressivement du statut de touriste méditerranéen à celui d’observateur inquiet de l’Europe, de ses ruines élégantes, de ses grandeurs passées et de ses métamorphoses contemporaines. Cette progression constitue presque une preuve d’évolution : évolution du regard, évolution du voyageur, évolution du photographe lui-même.
L’article inaugural, sobrement sous-titré Passage de 20° à -5°, s’ouvre sur une citation qui donne le ton philosophique du séjour tout entier, une observation sur le mensonge et le rêve qui semble tiré d’une lettre de Dostoïevski adressée à lui-même. Saint-Pétersbourg comme ville-fantasme, ville-décor, ville qui ne dit jamais tout à fait la vérité sur ce qu’elle est. Lovisolo l’a compris dès l’arrivée, avant même de déboutonner sa veste insuffisante.
Cet article agit comme une gifle climatique et intellectuelle. Le choc thermique ne relève plus du tourisme mais d’une expérience de laboratoire. Le corps devient un capteur météorologique. Les dents claquent comme des castagnettes slaves et la moindre rue semble sortie d’un roman de Nicolas Gogol.
La suggestion musicale qui accompagne cet article, Primitive Ocean, pièce de sa propre discographie, n’est pas un ornement décoratif. C’est une clef de lecture. La musique de Lovisolo, oscillant entre composition acousmatique et art sonore expérimental, crée un contrepoint sonore aux images qui, autrement, risqueraient de trop bien se tenir. Elle introduit une vibration souterraine, un sentiment d’inquiétude douce qui correspond à cette sensation étrange d’être un Méditerranéen perdu dans une ville blanche de gel et d’histoire impériale.
Les photographies de cette première série montrent une ville qui s’éveille en hiver tardif, ou bien qui hiberne sous des lumières de cristal. On ne sait pas encore. On s’adapte. On change de taille de vêtements, métaphore qui n’a l’air de rien, mais dit beaucoup sur la nécessité de se redéfinir lorsque le paysage change radicalement.
Le deuxième article est le plus ambitieux thématiquement. Son titre, à l’Ermitage, n’est pas ermite qui veut !, résume avec un humour calibré au millimètre la contradiction fondamentale de ce lieu : un musée qui porte le nom de la retraite solitaire, de la cellule du moine ou du philosophe, et qui accueille chaque jour des hordes de visiteurs armés de téléphones portables, de selfie-sticks et d’une curiosité de masse qui n’a rien d’érémitique.
Le Государственный Эрмитаж, l’auteur prend soin d’écrire le nom en cyrillique, petite attention qui trahit un respect authentique pour la langue et la culture, est présenté comme un défi photographique autant que culturel. Trop de monde pour l’exercice de la photographie contemplative. Trop de foule pour la méditation devant un Rembrandt ou un Titien. Et pourtant, les images montrent qu’il est possible de trouver des interstices, des moments où la lumière et le vide se rejoignent, brièvement, avant que le prochain groupe ne déferle.
La suggestion musicale de cet article, Mr. Larsen’s Dreams, composition jouant sur l’effet Larsen et ses rétroactions, introduit une ironie sonore supplémentaire : la boucle de feedback comme métaphore du visiteur qui se retrouve dans le miroir de l’art, qui voit son propre reflet dans les œuvres accumulées, et qui ne sait plus très bien s’il regarde ou s’il est regardé. C’est une idée musicale féconde. On aurait aimé l’entendre développer davantage dans le texte de l’article.
On peut cependant émettre une légère réserve : la série photographique de l’Ermitage, précisément à cause de la contrainte de la foule, souffre parfois d’une relative frustration compositionnelle. Les images sont belles, les couleurs et les ors impériaux sont là, mais on sent que le photographe a dû négocier avec le réel au lieu de l’orchestrer. Ce n’est pas un défaut, c’est une honnêteté.
L’article 3 est celui de la lumière. Du départ de l’hôtel jusqu’au Théâtre Mariinsky, Lovisolo traverse deux des états les plus magiques de la lumière photographique : l’heure dorée du soir, ce moment où le soleil rase les façades et transforme n’importe quel mur en tableau de Vermeer, et l’heure bleue qui lui succède, cette transition crépusculaire où le ciel et la ville semblent s’accorder en bleu de Prusse.
Le Théâtre Mariinsky est une de ces scènes qui exigent de l’opérateur une certaine humilité. Inauguré en 1860, agrandi en 2013 d’un bâtiment contemporain qui forme avec lui un complexe culturel considérable, il est le symbole vivant de la continuité artistique russe, du ballet classique à Valery Gergiev, du chant lyrique à la symphonie. Le photographier sans tomber dans la carte postale tient de l’exploit. Lovisolo s’en tire avec une élégance certaine, choisissant des angles qui évitent le frontal touristique pour privilégier des cadrages plus obliques, plus intimes.
Il convient ici d’introduire l’une des deux notions cardinales qui traversent l’ensemble du travail de cet artiste : la photographie comme une preuve d’évolution. Dans ses séries consacrées à la nature microscopique, les insectes, les fleurs, les structures organiques du vivant, Lovisolo a développé une pratique photographique qui consiste à regarder le monde à l’échelle de l’infime pour en révéler la complexité radicale. Or ce regard se retrouve, transposé, dans les séries de Saint-Pétersbourg : la même attention aux détails d’architecture, aux jonctions entre les pierres, aux nervures des colonnes, aux textures des façades néo-russes. L’œil formé par la photographie ne sait plus regarder en grand sans simultanément voir en petit. C’est une preuve d’évolution du regard, et peut-être du photographe lui-même.
Le quatrième article est celui des canaux et du fleuve. Fontanka, Kryukov, Moïka, Zimnyaya Kanavka, Neva, cinq noms qui sonnent comme un poème en prose, comme une litanie géographique qui dit à elle seule pourquoi Saint-Pétersbourg fascine depuis trois siècles les voyageurs, les écrivains et les peintres.
Lovisolo y convoque, via les tags de l’article, une galerie de fantômes illustres : Alexandre Pouchkine, dont l’ombre plane sur chaque rive de la Neva ; Ilia Répine, le peintre réaliste qui a capturé la vie russe avec une violence douce ; Ivan Aïvazovski, le peintre de marines qui semble avoir inventé la façon dont on regarde l’eau depuis lors. Ces présences ne sont pas du name-dropping culturel gratuit. Elles signalent que le photographe voyage avec ses lectures, que ses images sont informées par une connaissance réelle de l’histoire artistique du lieu.
Les photographies de cette série ont une qualité particulière que l’on peut appeler la fluidité compositionnelle : les reflets dans les canaux introduisent une dimension de double, d’inversion, de réalité démultipliée qui fait écho à la citation initiale sur le mensonge et le rêve. Saint-Pétersbourg se regarde dans ses propres eaux et ne se reconnaît pas tout à fait. L’objectif de Lovisolo l’a compris, et c’est là une preuve d’évolution d’un artiste qui sait que la photographie n’est jamais une simple captation du réel, mais toujours une négociation avec lui.
On notera avec intérêt que la photographie pratiquée par ailleurs dans la série Une preuve d’évolution, où insectes pollinisateurs et structures florales révèlent la mécanique secrète du vivant, trouve ici son pendant à grande échelle : les détails architecturaux des ponts, les ferronneries des balustrades, les pierres de taille teintées par des siècles d’humidité continentale deviennent autant de sujets photographiés à l’échelle d’une ville entière.
Le cinquième et dernier article est sans doute le plus documenté, le plus grave, et peut-être le plus réussi de la série. La Cathédrale Saint-Sauveur-sur-le-Sang-Versé, dont l’appellation elle-même tient du poème funèbre, est l’un des monuments les plus chargés de sens de toute la Russie.
Édifiée sur le lieu exact où le tsar Alexandre II fut assassiné en 1881, elle est à la fois un mémorial, un chef-d’œuvre d’architecture néo-russe et le plus grand ensemble de mosaïques du pays : plus de 7 500 m² de tesselles disposées selon une iconographie qui raconte, en couleurs et en or, toute la spiritualité byzantine filtrée par le regard impérial russe. Le texte de l’article propose une analyse structurée de l’histoire, de l’architecture et de la symbolique du bâtiment, avec un plan commenté de la cathédrale, initiative pédagogique qui tranche agréablement avec la succession d’images commentées qui structure les articles précédents.
Ici, la Photographie trouve son terrain de jeu ultime : les détails des mosaïques, photographiés de près, deviennent des paysages abstraits, des territoires de couleur où le figuratif sacré se dissout dans la texture pure. Un saint, photographié en macro sur sa mosaïque de verre coloré, peut ressembler à une coupe géologique, à un fragment de minerai, à une preuve minérale de quelque chose que l’on ne saurait nommer. C’est précisément ce que Lovisolo cherche, dans ses séries botaniques comme dans ses séries architecturales : la jonction entre le visible reconnaissable et la forme pure. Une évolution du regard photographique vers une pensée du détail comme totalité.
La suggestion musicale pour cet article, on notera que chaque article de la série bénéficie d’un accompagnement musical proposé par l’auteur lui-même, ce qui constitue une approche multimédia cohérente et originale pour un blog photographique, vient de sa discographie personnelle et renforce le propos : la musique comme couche supplémentaire d’interprétation, comme troisième œil sonore.
Une série, une pensée, un regard
Ce qui frappe, à la lecture de l’ensemble des cinq articles consacrés à Saint-Pétersbourg, c’est leur cohérence interne. Chaque article est indépendant, on peut le lire seul, mais l’ensemble forme un voyage au sens plein du terme, non pas une collection de clichés touristiques ordonnancés par la géographie, mais une traversée subjective et cultivée d’une ville qui n’en finit pas de produire du sens.
Frank César Lovisolo voyage comme il compose : par strates, par accumulations successives, par écoutes superposées.
Il photographie comme il écoute : avec une attention portée simultanément au détail et à l’ensemble, à la structure et à l’accident.
Ses références, Pouchkine, Répine, Aïvazovski pour la Russie ; Dostoïevski en filigrane dans les citations ; sa propre musique en trame sonore n’est jamais ostentatoire. Elle est organique.
On peut, si l’on veut être tout à fait honnête, regretter que la contrainte technique des galeries photographiques sur WordPress, ce format galerie-diaporama qui impose une certaine uniformité de présentation, atténue parfois l’impact individuel des images.
 Vitamine D à la Russe !
Certaines photographies méritent d’être vues plus grandes, plus seules, sans la promiscuité du carrousel. Mais c’est là une limite de l’outil, non du regard.
Ce qui ne laisse aucun doute, en revanche, c’est que la photographie comme pratique intellectuelle et esthétique, cette façon de se pencher sur le monde jusqu’à en faire surgir l’invisible, traverse toute l’œuvre de Lovisolo comme un principe philosophique.
La Mutation non seulement des espèces, comme Darwin l’a démontré par les mœurs des plantes et des insectes, mais d’un artiste qui, de la fleur photographiée en macro à la cathédrale photographiée dans ses moindres tesselles, fait de chaque image une affirmation : le monde mérite d’être regardé de très, très près.
Saint-Pétersbourg, avec ses ors baroques et ses canaux gelés, avec ses mosaïques de verre et ses lumières impossibles, était peut-être la ville idéale pour cette démonstration.
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