09 – Je m’étais endormi 

Reading Time: 10 minutes
Isidore Ducasse – Comte de lautréamont – Maldoror – Comte de lautréamont – Maldoror – Comte de lautréamont – Maldoror
EASILY TRANSLATE
Maldoror
Intégral
Isidore Ducasse,Maldoror,Lautréamont - All post - Frank César LOVISOLO - -Isidore Ducasse - Comte de lautréamont - Maldoror - Comte de lautréamont - Maldoror
Isidore Ducasse

Chant 004 – Je m’étais endormi    –        Lecteur : Hugues Louagie

 

Isidore Ducasse - Maldoror - Comte de LautréamontJe m’étais endormi sur la falaise. Celui qui, pendant un jour, a poursuivi l’autruche à travers le désert, sans pouvoir l’atteindre, n’a pas eu le temps de prendre de la nourriture et de fermer les yeux. Si c’est lui qui me lit, il est capable de deviner, à la rigueur, quel sommeil s’appesantit sur moi.
Mais, quand la tempête a poussé verticalement un vaisseau, avec la paume de sa main, jusqu’au fond de la mer ; si, sur le radeau, il ne reste plus de tout l’équipage qu’un seul homme, rompu par les fatigues et les privations de toute espèce ;
si la lame le ballotte, comme une épave, pendant des heures plus prolongées que la vie d’homme ; et, si, une frégate, qui sillonne plus tard ces parages de désolation d’une carène fendue, aperçoit le malheureux qui promène sur l’océan sa carcasse décharnée, et lui porte un secours qui a failli être tardif, je crois que ce naufragé devinera mieux encore à quel degré fut port l’assoupissement de mes sens.
Le magnétisme et le chloroforme, quand ils s’en donnent la peine, savent quelquefois engendrer pareillement de ces catalepsies léthargiques. Elles n’ont aucune ressemblance avec la mort : ce serait un grand mensonge de le dire.
Mais arrivons tout de suite au rêve, afin que les impatients, affamés de ces sortes de lectures, ne se mettent pas à rugir, comme un banc de cachalots macrocéphales qui se battent entre eux pour une femelle enceinte.
Je rêvais que j’étais entré dans le corps d’un pourceau, qu’il ne m’était pas facile d’en sortir, et que je vautrais mes poils dans les marécages les plus fangeux. Était-ce comme une récompense ? Objet de mes vœux, je n’appartenais plus à l’humanité!
Pour moi, j’entendis l’interprétation ainsi, et j’en éprouvai une joie plus que profonde.Cependant, je recherchais activement quel acte de vertu j’avais accompli pour mériter, de la part de la Providence, cette insigne faveur.
Maintenant que j’ai repassé dans ma mémoire les diverses phases de cet aplatissement épouvantable contre le ventre du granit, pendant lequel la marée, sans que je m’en aperçusse, passa, deux fois, sur ce mélange irréductible de matière morte et de matière vivante, il n’est peut-être pas sans utilité de proclamer que cette dégradation n’était probablement qu’une punition, réalisée sur moi par la justice divine.
Mais, qui connaît ses besoins intimes ou la cause de ses joies pestilentielles? La métamorphose ne parut jamais à mes yeux que comme le haut et magnanime retentissement d’un bonheur parfait, que j’attendais depuis longtemps. Il était enfin venu, le jour où je fus un pourceau ! J’essayais mes dents sur l’écorce des arbres ; mon groin, je le contemplais avec délice. Il ne restait plus la moindre parcelle de divinité : je sus élever mon âme jusqu’à l’excessive hauteur de cette volupté ineffable.
Écoutez-moi donc, et ne rougissez pas, inépuisables caricatures du beau, qui prenez au sérieux le braiement risible de votre âme, souverainement méprisable ; et qui ne comprenez pas pourquoi le Tout-Puissant, dans un rare moment de bouffonnerie excellente, qui, certainement, ne dépasse pas les grandes lois générales du grotesque, prit, un jour, le mirifique plaisir de faire habiter une planète par des êtres singuliers et microscopiques, qu’on appelle humains, et dont la matière ressemble à celle du corail vermeil.
Certes, vous avez raison de rougir, os et graisse, mais écoutez-moi.
Je n’invoque pas votre intelligence, vous la feriez rejeter du sang par l’horreur qu’elle vous témoigne : oubliez-la, et soyez conséquents avec vous-mêmes… Là, plus de contrainte. Quand je voulais tuer, je tuais ; cela, même, m’arrivait souvent, et personne ne m’en empêchait.

Les lois humaines me poursuivaient encore de leur vengeance, quoique je n’attaquasse pas la race que j’avais abandonnée si tranquillement ; mais ma conscience ne me faisait aucun reproche.

Pendant la journée, je me battais avec mes nouveaux semblables, et le sol était parsemé de nombreuses couches de sang caillé. J’étais le plus fort, et je remportais toutes les victoires.Des blessures cuisantes couvraient mon corps ; je faisais semblant de ne pas m’en apercevoir.

Les animaux terrestres s’éloignaient de moi, et je restais seul dans ma resplendissante grandeur. Quel ne fut pas mon étonnement, quand, après avoir traversé un fleuve à la nage, pour m’éloigner des contrées que ma rage avait dépeuplées et gagner d’autres campagnes pour y planter mes coutumes de meurtre et de carnage, j’essayai de marcher sur cette rive fleurie.

Mes pieds étaient paralysés ; aucun mouvement ne venait trahir la vérité de cette immobilité forcée.
Au milieu d’efforts surnaturels, pour continuer mon chemin, ce fut alors que je me réveillai, et que je sentis que je redevenais homme. La Providence me faisait ainsi comprendre, d’une manière qui n’est pas inexplicable, qu’elle ne voulait pas que, même en rêve, mes projets sublimes s’accomplissent.

Revenir à ma forme primitive fut pour moi une douleur si grande, que, pendant les nuits, j’en pleure encore.
Mes draps sont constamment mouillés, comme s’ils avaient été passé dans l’eau, et, chaque jour, je les fais changer.
Si vous ne le croyez pas, venez me voir ; vous contrôlerez, par votre propre expérience, la vérité même de mon assertion.

Combien de fois, depuis cette nuit passée à la belle étoile, sur une falaise, ne me suis-je pas mêlé à des troupeaux de pourceaux, pour reprendre, comme un droit, ma métamorphose détruite !
Il est temps de quitter ces souvenirs glorieux, qui ne laissent, après leur suite, que la pâle voie lactée des regrets éternels.

Isidore Ducasse,Maldoror,Lautréamont - All post - Frank César LOVISOLO - -Isidore Ducasse - Comte de lautréamont - Maldoror - Comte de lautréamont - Maldoror

Isidore Ducasse,Maldoror,Lautréamont - All post - Frank César LOVISOLO - -Isidore Ducasse - Comte de lautréamont - Maldoror - Comte de lautréamont - Maldoror
Hugues Louagie
Comédien-Acteur-Voix

Formé au conservatoire régional de Chambéry et à l’Ecole Internationale J. Lecoq, Hugues Louagie a joué sur les planches, dans la rue, au cinéma et à la télévision et sous chapiteau,
Il a collaboré avec des comédiens; des musiciens, des acrobates, des chevaux et autres quadrupèdes.
Il a enregistré des voix pour divers projets: pub, e-learning, livre audio, spectacles, feux d’artifices…
Lire:

Isidore Ducasse – Comte de lautréamont – Maldoror – Comte de lautréamont – Maldoror

Interroger l’IA sur cet article
pages ( 1 de 2 ): 1 2Suivant »

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.