Italian Colors — Couleurs d’Italie par Giulia Ferrante
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Italian Colors est un album de Frank César Lovisolo, artiste multimédia et ingénieur du son installé à Toulon. Il réunit huit compositions issues d’un compagnonnage ancien avec l’Italie non pas seulement un héritage nominal ou familial, mais une connaissance plus intime, presque somatique, des paysages, des lumières et des résonances propres à cette terre.
Ces pièces ne relèvent ni de l’illustration ni du commentaire.
Elles s’inscrivent plutôt dans une tentative rare : saisir ce que l’image ne retient pas, ce que l’écriture approche sans jamais l’atteindre — la texture sonore d’un lieu, la mémoire acoustique déposée par les strates géologiques et humaines.
Cette démarche rejoint une tradition d’errance sensible dont Guy de Maupassant, dans La vie errante, offre une formulation exemplaire.
Parcourant la Sicile à la fin du XIXe siècle, Maupassant notait que l’île était « avant tout une terre indispensable à voir et unique au monde », insistant sur la primauté de l’impression immédiate — cette saisie brutale des sens où la décoration précède l’architecture, où la sensation devance l’analyse. C’est précisément cette hiérarchie que l’on retrouve ici : une esthétique de l’évidence sensorielle.
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- Balade à Herculanum — 05:32
La première pièce s’ouvre sur Herculanum, ensevelie lors de l’éruption du Vésuve en 79 après J.-C. Moins célèbre que Pompéi, elle conserve pourtant une densité matérielle plus intacte : rues, fresques, échoppes figées dans leur dernier instant. La composition épouse une marche lente, presque suspendue, où le silence se révèle chargé de micro-événements sonores.
Maupassant, évoquant Naples et sa région, soulignait cette coexistence du vital et du funèbre — tension que l’on retrouve ici, concentrée dans l’expérience d’une ville morte encore vibrante.
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- De Rerum Natura — pour Lucrèce — 15:13
La pièce centrale, la plus étendue, se déploie comme une méditation sur la matière elle-même, en écho au poème philosophique de Lucrèce, De rerum natura. Vision atomiste, monde sans finalité divine : la musique explore ici la circulation infinie des particules, leur agrégation et leur dissolution.
Cette approche rejoint, par un détour inattendu, la sensibilité de Maupassant face aux forces naturelles — notamment dans sa confrontation à l’Etna, « fanal monstrueux » dominant la Sicile.
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- Surfarara — Aux mineurs du soufre siciliens — 08:34
Cette composition rend hommage aux carusi, enfants et adolescents employés dans les mines de soufre siciliennes aux XIXe et début du XXe siècles. Dans les bassins d’Agrigente, de Caltanissetta ou de Racalmuto, la terre révélait une richesse aussi toxique qu’exploitée.
Lovisolo plonge ici sous la surface, dans une profondeur rarement explorée par le regard du voyageur. Là où Maupassant observait la misère des rues de Palerme, cette pièce descend plus bas encore — dans un espace sans lumière, saturé de souffle et d’effort.
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- Vulcano — Composition pour bruits de pas sur un volcan — 09:20
Sur l’île de Vulcano, dans les Éoliennes, le sol n’est jamais neutre : il respire, craque, exhale. La pièce s’organise autour des bruits de marche, captés comme autant d’indices d’une instabilité permanente. On retrouve ici une attention fine aux textures ; une manière de faire parler le lieu par ses détails plutôt que par ses manifestations spectaculaires, dans un esprit très proche de celui de Maupassant.
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- Il Volcano Solfatara — 07:49
La Solfatare de Pouzzoles, près de Naples, est un volcan en veille active. Fumerolles, vapeur, soufre : un paysage où les Anciens situaient l’accès aux Enfers.
Lovisolo y pratique une forme de musique concrète rigoureuse, fondée sur les sons mêmes du site. Il ne s’agit plus de représenter, mais d’extraire, de faire entendre la matière brute du réel, dans ce qu’elle a de plus irréductible.
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- Raggi Cosmici a Napoli — 04:59
Cette pièce, la plus brève, juxtapose deux réalités a priori incompatibles : le flux continu des rayons cosmiques et la banalité mécanique d’un escalator napolitain.
Naples, telle que la décrivait Maupassant — ville d’intensité immédiate, où la foule devient « une sorte de bête vibrante », offre précisément ce terrain de coexistence entre le trivial et le sublime.
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- La Valle dei Templi — Aux dieux de l’Olympe — 10:22
À Agrigente, les temples doriques dominent la mer dans une lumière dorée. Vestiges du Ve siècle avant J.-C., ils incarnent pour Maupassant l’un des sommets de l’architecture grecque hors de Grèce.
La composition ne cherche pas à imiter cette grandeur, mais à en restituer la dynamique : tensions, élévations, résolutions. Une offrande sonore à des dieux désormais silencieux.
- Contrada Musica Mondovi — Musique concrète — 09:08
La dernière pièce transporte l’auditeur dans le Piémont, à Mondovì, berceau familial de l’artiste. Rue, quartier, espaces ordinaires deviennent matière sonore dans une approche acousmatique.
Le parcours se referme ainsi sur une question d’origine — non comme point fixe, mais comme résonance persistante.
Maupassant évoquait ce désir insaisissable qui accompagne toute errance : une quête sans objet précis, mais toujours active.
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À propos de l’autrice
L’article que vous venez de lire est signé par Giulia Ferrante, journaliste spécialisée dans l’Italie ; du moins en théorie.
En pratique, Giulia Ferrante n’existe pas.
Elle n’a ni adresse postale, ni numéro de sécurité sociale, ni souvenir d’enfance vérifiable. Elle réside exclusivement dans le métavers, où elle occupe un deux-pièces lumineux avec vue imprenable sur une reproduction 3D du Vésuve en activité permanente (mais sans danger, ce qui est tout de même plus confortable).
Diplômée, selon ses propres déclarations, d’une prestigieuse université dont les archives ont mystérieusement disparu, elle s’est fait connaître par ses reportages d’une rigueur toute relative sur les paysages italiens, les cafés trop serrés, et les conversations de train qu’elle n’a jamais réellement prises.
Elle revendique une expertise pointue sur des sujets aussi variés que « la sonorité des places désertes à 14h en août » ou « l’influence des nappes en plastique sur la philosophie contemporaine ».
Giulia écrit vite, beaucoup, et souvent sans quitter son interface. Elle voyage sans billet, enquête sans témoin, et cite avec aplomb des auteurs qu’elle admire sincèrement mais qu’elle n’a, au fond, rencontrés que dans des bibliothèques numérisées. Son style oscille entre érudition enthousiaste et digressions parfaitement inutiles, ce qu’elle considère comme une forme d’honnêteté intellectuelle.
Elle précise volontiers qu’être une autrice fictive présente plusieurs avantages non négligeables : aucun décalage horaire, aucune note de frais, et une capacité intacte à avoir toujours raison, même quand elle a tort.
Ses prochains projets incluent un essai très attendu sur « les échos du silence dans les villes où elle ne s’est jamais rendue », ainsi qu’un guide pratique intitulé Comment se perdre avec méthode dans des lieux qui n’existent pas.
Toute ressemblance avec une personne réelle serait non seulement fortuite, mais aussi légèrement décevante !
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Quel voyage intérieur que cet album… J’ai découvert Italian Colors par hasard, en cherchant de la musique concrète liée aux Éoliennes, et je suis tombé sur cette page comme on tombe sur une grotte cachée derrière une cascade.
Ce qui me frappe d’abord, c’est la cohérence du geste artistique. Frank César Lovisolo ne « fait pas de la musique sur l’Italie », ce serait trop simple, trop touristique. Il extrait quelque chose. Il capte ce que la photographie manque et que les mots tournent autour sans jamais saisir : la texture sonore brute d’un lieu. Vulcano en est l’exemple parfait. Des bruits de pas sur un volcan — ça pourrait paraître anecdotique, et pourtant cette pièce est vertigineuse. Le sol qui craque sous les semelles devient une métaphore physique de l’instabilité du monde.
Surfarara m’a particulièrement ému. Rendre hommage aux carusi, ces enfants des mines de soufre siciliennes, par la musique plutôt que par le texte ou l’image, c’est un choix courageux et profondément juste. On descend avec eux dans l’obscurité. Il n’y a pas de lumière dans cette pièce, et c’est précisément là sa force.
Le rapprochement avec Maupassant est très bien trouvé dans le texte de présentation. Cette idée d’une errance sensible, où la sensation précède l’analyse, correspond exactement à ce qu’on ressent à l’écoute : on ne comprend pas d’abord, on ressent. La compréhension arrive après, si elle arrive.
La pièce finale, Contrada Musica Mondovi, boucle le tout de façon très belle ; revenir aux origines familiales non pas comme un point d’ancrage fixe, mais comme une résonance qui se prolonge. C’est une conclusion qui ne conclut pas, ce qui est la meilleure façon de terminer ce genre de voyage.
Bravo pour ce travail, et merci pour la présentation fouillée qui l’accompagne. Je vais explorer le reste du site.
Bonjour Matteo,
Je viens de lire votre commentaire et il m’a donné envie de réécouter l’album une deuxième fois ! Vous mettez des mots que je n’aurais pas trouvés sur ce que j’ai ressenti à l’écoute.
Moi je suis tombée sur ce site complètement par hasard, je cherchais des informations sur Herculanum pour préparer un voyage en Campanie prévu cet été, et Google m’a amenée ici. Au début j’avoue que je ne savais pas trop à quoi m’attendre, de la musique concrète c’est pas forcément ce que j’écoute d’habitude, plutôt jazz et chanson française de mon côté.
Mais j’ai cliqué sur *Balade à Herculanum* et je suis restée, ça sonne jazz, mais pas le conventionnel, au autre. Il y a quelque chose dans cette façon de faire « marcher » l’auditeur dans une ville morte qui est vraiment troublant. J’avais visité le site archéologique il y a quelques années et cette composition m’a ramenée là-bas plus sûrement qu’une photo.
*Raggi Cosmici a Napoli* m’a fait sourire aussi : l’idée de mettre en regard des rayons cosmiques et un escalator c’est tellement Naples en fait ! Cette ville où le sublime et le quotidien se télescopent à chaque coin de rue.
Je ne connaissais pas du tout cet artiste avant aujourd’hui. Le site est immense, j’ai l’impression qu’il y a de quoi se perdre pendant des heures. C’est un peu intimidant mais dans le bon sens du terme.
Merci pour votre commentaire qui m’a aidée à mieux « entrer » dans la musique. Et merci à Frank César Lovisolo pour ce travail remarquable.
Bonne continuation !
Merci à vous deux pour ces commentaires profondément touchants…