Last Updated on 27/05/2026 – 17:05 by Frank César LOVISOLO
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Chant 006 – Vous dont le calme enviable – Lectrice : Noelly Thiebaut
Prétendriez-vous donc que, parce que j’aurais insulté, comme en me jouant, l’homme, le Créateur et moi-même, dans mes explicables hyperboles, ma mission fût complète ? Non : la partie la plus importante de mon travail n’en subsiste pas moins, comme tâche qui reste à faire. Désormais, les ficelles du roman remueront les trois personnages nommés plus haut : il leur sera ainsi communiqué une puissance moins abstraite. Leur vitalité se répandra magnifiquement dans le torrent de leur appareil circulatoire, et vous verrez comme vous serez étonné vous-même de rencontrer, là où vous n’aviez cru voir que des entités vagues appartenant au domaine de la spéculation pure, d’une part, l’organisme corporel avec ses ramifications de nerfs et ses membranes muqueuses, de l’autre, le principe spirituel qui préside aux fonctions psychologiques de la chair. Ce sont des êtres doués d’une énergique vie qui, les bras croisés et la poitrine en arrêt, poseront prosaïquement (mais je suis certain que l’effet sera très poétique) devant votre visage, placés seulement à quelques pas de vous, de manière que les rayons solaires, frappant d’abord les tuiles des toits et le couvercle des cheminées, viendront ensuite se refléter visiblement sur leurs cheveux terrestres et matériels. Mais, ce ne seront plus des anathèmes, possesseurs de la spécialité de provoquer le rire; des personnalités fictives qui auraient bien fait de rester dans la cervelle de l’auteur; ou des cauchemars placés trop au-dessus de l’existence ordinaire. Remarquez que, par cela même, ma poésie n’en sera que plus belle. Vous toucherez avec vos mains des branches ascendantes d’aorte et des capsules surrénales; et puis des sentiments ! Les cinq premiers récits n’ont pas été inutiles; ils étaient le frontispice de mon ouvrage, le fondement de la construction, l’explication préalable de ma poétique future : et je devais à moi-même, avant de boucler ma valise et me mettre en marche pour les contrées de l’imagination, d’avertir les sincères amateurs de la littérature, par l’ébauche rapide d’une généralisation claire et précise, du but que j’avais résolu de poursuivre. En conséquence, mon opinion est que, maintenant, la partie synthétique de mon œuvre est complète et suffisamment paraphrasée. C’est par elle que vous avez appris que je me suis proposé d’attaquer l’homme et Celui qui le créa. Pour le moment et pour plus tard, vous n’avez pas besoin d’en savoir davantage ! Des considérations nouvelles me paraissent superflues, car elles ne feraient que répéter, sous une autre forme, plus ample, il est vrai, mais identique, l’énoncé de la thèse dont la fin de ce jour verra le premier développement. Il résulte, des observations qui précèdent, que mon intention est d’entreprendre, désormais, la partie analytique; cela est si vrai qu’il n’y a que quelques minutes seulement, que j’exprimai le vœu ardent que vous fussiez emprisonné dans les glandes sudoripares de ma peau, pour vérifier la loyauté de ce que j’affirme, en connaissance de cause. Il faut, je le sais, étayer d’un grand nombre de preuves l’argumentation qui se trouve comprise dans mon théorème; eh bien, ces preuves existent, et vous savez que je n’attaque personne, sans avoir de motifs sérieux ! Je ris à gorge déployée, quand je songe que vous me reprochez de répandre d’amères accusations contre l’humanité, dont je suis un des membres (cette seule remarque me donnerait raison!) et contre la Providence : je ne rétracterai pas mes paroles; mais, racontant ce que ce que j’aurai vu, il ne me sera pas difficile, sans autre ambition que la vérité, de les justifier. Aujourd’hui, je vais fabriquer un petit roman de trente pages; cette mesure dans la suite restera à peu près stationnaire. Espérant voir promptement, un jour ou l’autre, la consécration de mes théories acceptée par telle ou telle forme littéraire, je crois avoir enfin trouvé, après quelques tâtonnements, ma formule définitive. C’est là meilleur : puisque c’est le roman ! Cette préface hybride a été exposée d’une manière qui ne paraîtra peut-être pas assez naturelle, en ce sens qu’elle surprend, pour ainsi dire, le lecteur, qui ne voit pas très bien où l’on veut d’abord le conduire; mais, ce sentiment de remarquable stupéfaction, auquel on doit généralement chercher à soustraire ceux qui passent leur temps à lire des livres ou des brochures, j’ai fait tous mes efforts pour le produire. |
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Forte d’une trentaine d’années de pratique théâtrale, elle s’est formée auprès de Gilles Bouvet à Hyères avant de poursuivre aujourd’hui son parcours sous la direction de Valérie Feasson, au sein de la compagnie À Contre Temps. Les Chants de Maldoror Elle développe également un travail vocal assidu : elle suit des cours de chant et chante au sein de chorales, tout en explorant la mise en scène lyrique, domaine dans lequel elle a signé quatre opéras. Cette sensibilité artistique plurielle trouve son origine dans l’enfance, transmise par son père, lui-même comédien et musicien, qui lui a ouvert très tôt les portes du théâtre et de la musique. |
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Lire:
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–Les chants de Maldoror – Isidore Ducasse – Comte de lautréamont – Les chants de Maldoror![]()
![]() Portrait présumé d’Isidore Ducasse par Charles Reutlinger. (colorisé) Publié anonymement en 1869,Les Chants de Maldoror s’imposent comme une œuvre de rupture, tant par leur violence thématique que par leur remise en cause des cadres traditionnels de la lisibilité littéraire. L’extrait étudié, qui tient lieu de seuil textuel, ne relève ni de la préface ni de l’avertissement moral au sens classique : il constitue plutôt une scénographie de la lecture, où le texte anticipe, conditionne et met en crise sa propre réception. En construisant la lecture comme une expérience périlleuse, voire toxique, Lautréamont ne se contente pas de provoquer : il élabore une véritable poétique de l’épreuve, fondée sur la dissolution du sujet lecteur et sur l’instabilité du sens. On peut dès lors se demander comment cet incipit met en place une conception radicale de la lecture comme processus de contamination et de désorientation, tout en proposant une réflexion implicite sur l’acte interprétatif lui-même.
Les Chants de Maldoror
_________________________________________________ Tatiana SmirnovA propos de la Métapoésie lautréamoncienne malodorée…Dans cet extrait des Chants de Maldoror, Lautréamont opère un tournant décisif : la voix narratrice quitte provisoirement la violence visionnaire pour adopter une posture réflexive et programmatique. Ce passage, souvent considéré comme un moment charnière de l’œuvre, prend la forme d’une préface interne où l’auteur-personnage expose son projet littéraire. Il ne s’agit plus seulement d’« attaquer l’homme et Celui qui le créa », mais de redéfinir les modalités formelles de cette attaque. Lautréamont annonce le passage d’une phase « synthétique » à une phase « analytique », et revendique l’adoption du roman comme « formule définitive ». On peut dès lors se demander comment ce texte, sous l’apparence d’un discours explicatif, met en scène une poétique paradoxale où l’exigence de preuve, de matérialité et de démonstration vient renforcer — et non atténuer — la radicalité subversive du projet initial. Nous verrons d’abord que le passage construit une rupture méthodologique avec les chants précédents, puis qu’il affirme une poétique de l’incarnation et de la matérialité, avant d’analyser la dimension ironique et performative de cette prétendue rationalisation. Les Chants de Maldoror
De l’hyperbole à la démonstration : l’annonce d’un tournant analytique![]() Taverne – Prompt FCL Le texte s’ouvre sur un refus : il ne s’agira plus de produire des « exclamations » grotesques, comparées ironiquement à des « gloussements de poule cochinchinoise ». Par cette autodérision, Lautréamont semble prendre ses distances avec les excès lyriques des chants précédents. Il affirme désormais vouloir « prouver par des faits les propositions que l’on avance ». Le vocabulaire change : propositions, théorème, preuves, argumentation Le discours adopte les codes du raisonnement scientifique ou philosophique. La haine ne sera plus seulement proclamée ; elle sera démontrée. Le passage à la « partie analytique » marque l’entrée dans une nouvelle stratégie : il ne s’agit plus d’énoncer une thèse, mais d’en exhiber les preuves narratives. Les Chants de Maldoror
Une poétique de l’incarnation : du concept à l’organismeL’un des enjeux majeurs du passage réside dans la volonté de donner chair aux abstractions : « les ficelles du roman remueront les trois personnages » Les entités — l’homme, le Créateur, le narrateur — ne seront plus des idées mais des organismes. Lautréamont insiste sur la matérialité corporelle : appareil circulatoire, ramifications de nerfs, membranes muqueuses, branches ascendantes d’aorte, capsules surrénales. Cette précision anatomique est frappante. Elle manifeste un désir de naturaliser le conflit métaphysique. La guerre contre l’homme et Dieu devient affaire de chair. L’auteur revendique explicitement cette corporéité : Le texte sollicite la sensation, le contact, presque l’expérimentation. La littérature est conçue comme démonstration physiologique. Cependant, l’oxymore implicite — « poser prosaïquement (mais […] très poétique) » — révèle la tension centrale : le prosaïque devient poétique. Les Chants de Maldoror
Ironie et performativité : la rationalité comme nouvelle stratégie d’attaqueMalgré son apparence méthodique, le passage demeure profondément ironique. Lorsque le narrateur affirme vouloir enfermer le lecteur « dans les glandes sudoripares de ma peau », la prétendue démonstration scientifique bascule dans le grotesque. La rhétorique du « théorème » et des « preuves » est contaminée par l’excès imaginaire. La rationalité revendiquée est elle-même performative : elle ne vise pas la neutralité, mais l’intensification du choc. Le choix du roman est présenté comme « formule définitive ». Pourtant, l’annonce même est instable : la « préface hybride » revendique son pouvoir de « stupéfaction ». Lautréamont cherche délibérément à désorienter le lecteur. Ainsi, la clarification promise est paradoxale : elle produit davantage de trouble. La rationalisation est une nouvelle arme dans la guerre contre le lecteur et contre l’humanité. Le texte assume enfin sa dimension polémique : La littérature devient champ de bataille. La justification morale (« sans autre ambition que la vérité ») est ambiguë : la vérité invoquée est celle de l’expérience subjective. Les Chants de Maldoror |


Vous dont le calme enviable ne peut pas faire plus que d’embellir le faciès, ne croyez pas qu’il s’agisse encore de pousser, dans des strophes de quatorze ou quinze lignes, ainsi qu’un élève de quatrième, des exclamations qui passeront pour inopportunes, et des gloussements sonores de poule cochinchinoise, aussi grotesques qu’on serait capable de l’imaginer, pour peu qu’on s’en donnât la peine; mais il est préférable de prouver par des faits les propositions que l’on avance. 


