12 – Vous dont le calme enviable

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Les chants de Maldoror – Isidore Ducasse – Comte de Lautréamont – Maldoror –
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Maldoror
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Isidore Ducasse

Chant 006 – Vous dont le calme enviable       –        Lectrice : Noelly Thiebaut

 

Les Chants de MaldororVous dont le calme enviable ne peut pas faire plus que d’embellir le faciès, ne croyez pas qu’il s’agisse encore de pousser, dans des strophes de quatorze ou quinze lignes, ainsi qu’un élève de quatrième, des exclamations qui passeront pour inopportunes, et des gloussements sonores de poule cochinchinoise, aussi grotesques qu’on serait capable de l’imaginer, pour peu qu’on s’en donnât la peine; mais il est préférable de prouver par des faits les propositions que l’on avance. 

 Prétendriez-vous donc que, parce que j’aurais insulté, comme en me jouant, l’homme, le Créateur et moi-même, dans mes explicables hyperboles, ma mission fût complète ? Non : la partie la plus importante de mon travail n’en subsiste pas moins, comme tâche qui reste à faire. 

 Désormais, les ficelles du roman remueront les trois personnages nommés plus haut : il leur sera ainsi communiqué une puissance moins abstraite. 

 Leur vitalité se répandra magnifiquement dans le torrent de leur appareil circulatoire, et vous verrez comme vous serez étonné vous-même de rencontrer, là où vous n’aviez cru voir que des entités vagues appartenant au domaine de la spéculation pure, d’une part, l’organisme corporel avec ses ramifications de nerfs et ses membranes muqueuses, de l’autre, le principe spirituel qui préside aux fonctions psychologiques de la chair. 

 Ce sont des êtres doués d’une énergique vie qui, les bras croisés et la poitrine en arrêt, poseront prosaïquement (mais je suis certain que l’effet sera très poétique) devant votre visage, placés seulement à quelques pas de vous, de manière que les rayons solaires, frappant d’abord les tuiles des toits et le couvercle des cheminées, viendront ensuite se refléter visiblement sur leurs cheveux terrestres et matériels. 

 Mais, ce ne seront plus des anathèmes, possesseurs de la spécialité de provoquer le rire; des personnalités fictives qui auraient bien fait de rester dans la cervelle de l’auteur; ou des cauchemars placés trop au-dessus de l’existence ordinaire. 

 Remarquez que, par cela même, ma poésie n’en sera que plus belle. 

 Vous toucherez avec vos mains des branches ascendantes d’aorte et des capsules surrénales; et puis des sentiments ! Les cinq premiers récits n’ont pas été inutiles; ils étaient le frontispice de mon ouvrage, le fondement de la construction, l’explication préalable de ma poétique future : et je devais à moi-même, avant de boucler ma valise et me mettre en marche pour les contrées de l’imagination, d’avertir les sincères amateurs de la littérature, par l’ébauche rapide d’une généralisation claire et précise, du but que j’avais résolu de poursuivre. 

 En conséquence, mon opinion est que, maintenant, la partie synthétique de mon œuvre est complète et suffisamment paraphrasée. 

 C’est par elle que vous avez appris que je me suis proposé d’attaquer l’homme et Celui qui le créa. 

 Pour le moment et pour plus tard, vous n’avez pas besoin d’en savoir davantage ! Des considérations nouvelles me paraissent superflues, car elles ne feraient que répéter, sous une autre forme, plus ample, il est vrai, mais identique, l’énoncé de la thèse dont la fin de ce jour verra le premier développement. 

 Il résulte, des observations qui précèdent, que mon intention est d’entreprendre, désormais, la partie analytique; cela est si vrai qu’il n’y a que quelques minutes seulement, que j’exprimai le vœu ardent que vous fussiez emprisonné dans les glandes sudoripares de ma peau, pour vérifier la loyauté de ce que j’affirme, en connaissance de cause. 

 Il faut, je le sais, étayer d’un grand nombre de preuves l’argumentation qui se trouve comprise dans mon théorème; eh bien, ces preuves existent, et vous savez que je n’attaque personne, sans avoir de motifs sérieux ! Je ris à gorge déployée, quand je songe que vous me reprochez de répandre d’amères accusations contre l’humanité, dont je suis un des membres (cette seule remarque me donnerait raison!) et contre la Providence : je ne rétracterai pas mes paroles; mais, racontant ce que ce que j’aurai vu, il ne me sera pas difficile, sans autre ambition que la vérité, de les justifier. 

 Aujourd’hui, je vais fabriquer un petit roman de trente pages; cette mesure dans la suite restera à peu près stationnaire. 

 Espérant voir promptement, un jour ou l’autre, la consécration de mes théories acceptée par telle ou telle forme littéraire, je crois avoir enfin trouvé, après quelques tâtonnements, ma formule définitive. 

 C’est là meilleur : puisque c’est le roman ! Cette préface hybride a été exposée d’une manière qui ne paraîtra peut-être pas assez naturelle, en ce sens qu’elle surprend, pour ainsi dire, le lecteur, qui ne voit pas très bien où l’on veut d’abord le conduire; mais, ce sentiment de remarquable stupéfaction, auquel on doit généralement chercher à soustraire ceux qui passent leur temps à lire des livres ou des brochures, j’ai fait tous mes efforts pour le produire. 
En effet, il m’était impossible de faire moins, malgré ma bonne volonté : ce n’est que plus tard, lorsque quelques romans auront paru, que vous comprendrez mieux la préface du renégat, à la figure fuligineuse. Les Chants de Maldoror,Isidore Ducasse,Comte de Lautréamont - All post - Frank César LOVISOLO - -Les chants de Maldoror - Isidore Ducasse - Comte de lautréamont - Les chants de Maldoror

Noelly ThiebautNoelly Thiebaut

Forte d’une trentaine d’années de pratique théâtrale, elle s’est formée auprès de Gilles Bouvet à Hyères avant de poursuivre aujourd’hui son parcours sous la direction de Valérie Feasson, au sein de la compagnie À Contre TempsLes Chants de Maldoror
Parallèlement, elle a approfondi l’art du clown au fil de plusieurs années de formation en France, notamment auprès de Giovanni Fusetti (Helikos I.S., Padoue). Les Chants de Maldoror

Elle développe également un travail vocal assidu : elle suit des cours de chant et chante au sein de chorales, tout en explorant la mise en scène lyrique, domaine dans lequel elle a signé quatre opéras.

Cette sensibilité artistique plurielle trouve son origine dans l’enfance, transmise par son père, lui-même comédien et musicien, qui lui a ouvert très tôt les portes du théâtre et de la musique.
Contact: serie.noelly@neuf.fr

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