L’Urbex selon Frank César Lovisolo:  Le Môle des torpilles – Toulon, en attente d’une réutilisation intelligente…
Archéologie du présent et romantisme des vestigesIl est des artistes qui ne se contentent pas d’habiter le monde tel qu’il se donne : ils l’investissent par effraction, au sens propre comme au sens figuré.
Frank César Lovisolo est de ceux-là.
Sa catégorie « Urbex », constitue l’un des pans les plus singuliers de son œuvre en ligne, un corpus resserré, mais d’une densité remarquable, où la friche industrielle devient matière à penser, et le délabrement, condition d’une beauté qui ne se révèle qu’à qui sait désobéir au confort du chemin balisé. Urbex – Archéologie du présent – romantisme des vestiges Ce que signifie « Urbex » ici, et ce que cela excède
Commençons par ce que l’auteur lui-même prend soin de poser en exergue de sa catégorie : une définition rigoureuse, double, de l’exploration urbaine. Au sens propre, il s’agit de recueillir des données sur des zones urbaines délaissées en vue d’y accéder. Au sens figuré, celui que popularisa le Canadien Jeff Chapman, dit Ninjalicious, dans les années 1990, c’est une pratique consistant à visiter des lieux abandonnés ou interdits, un art de la transgression douce qui trouva son public dans le milieu cataphile parisien avant de se diversifier. Lovisolo cite même le blogueur britannique Darmon Richter pour élargir encore la perspective : l’exploration urbaine serait essentiellement une façon d’atteindre de nouvelles perspectives sur le monde environnant, une manière de regarder le familier avec un œil neuf. « l’exploration urbaine est essentiellement une façon d’atteindre à de nouvelles perspectives sur le monde qui nous environne. C’est regarder un endroit commun avec un nouveau regard, en visitant des sites où la majorité des gens ne penserait ou ne voudrait pas aller ou, peut-être, où ils ne pensent pas être autorisés à aller. C’est en fait un terme si vaste qu’il peut inclure tout et n’importe quoi depuis la visite des canalisations sous la ville où vous avez grandi jusqu’à l’infiltration d’un complexe militaire de haute sécurité sur un continent étranger. »
Darmon Richter Mais disons-le franchement : chez Lovisolo, l’Urbex déborde cette définition de toutes parts. Ce n’est pas l’aventurier en quête de frissons clandestins ni le chasseur de « belles ruines » à usage Instagram. Le photographe convoque Rimbaud dès la première page de Surfarara, son article sur l’usine de soufre sicilienne : la beauté assise sur ses genoux, trouvée amère, injuriée et, en fin de chapitre, Guy de Maupassant. Ce n’est pas un hasard. Lovisolo pratique l’Urbex comme on pratique une philosophie de terrain, une phénoménologie des espaces abandonnés, où la rouille et la poussière ne sont pas des effets de style, mais des indices d’une condition humaine collective. Urbex – Archéologie du présent – romantisme des vestiges Surfarara : là où la Sicile exhale son soufre et sa mémoire

L’article consacré à la Surfarara, l’usine de soufre sicilienne, est sans doute le plus accompli de la série, celui où la démarche artistique se montre dans toute sa cohérence. Les photographies des structures industrielles abandonnées, aux murs teintés de jaune soufré, aux ferrailles tordues, aux voûtes effondrées, sont accompagnées d’une composition musicale originale et d’un texte qui plonge dans l’histoire des mineurs du soufre siciliens dont l’existence releva d’une épopée silencieuse et tragique. Le réalisateur Vittorio De Seta avait filmé leur monde en 1955 : Frank César lui rend hommage tout en convoquant Renato Guttuso, le peintre sicilien dont les toiles d’ouvriers chargées de rouge et de noir résonnent avec les mêmes colères. L’association photographie-musique mérite qu’on s’y arrête. La composition Surfarara disponible sur Bandcamp est une pièce de musique concrète et expérimentale, où l’on croit entendre les entrailles de la Terre, la respiration d’hommes dont les poumons furent consumés avant l’heure. C’est une décision artistique forte et cohérente, qui refuserait de laisser les images dans le seul registre de l’esthétique. On peut cependant s’interroger : le dispositif est-il toujours lisible pour le visiteur ordinaire du site ? La navigation entre les articles liés, la page photographies, la page musicale, les textes de présentation, suppose une certaine disponibilité que tous les lecteurs ne manifesteront pas spontanément. L’architecture éditoriale, riche et délibérément labyrinthique, peut dérouter autant qu’elle captive. Urbex – Archéologie du présent – romantisme des vestiges L’Atelier de Mécanique de la Seyne-sur-Mer : une olfaction photographique
L’article sur l’Ancien Atelier de Mécanique du chantier naval de La Seyne-sur-Mer introduit un concept que Lovisolo formule lui-même avec une précision réjouissante : « photographie olfactive ». Dès la porte rouillée et taguée franchie, écrit-il, il y a cette singulière hystérésis, terme emprunté à la physique pour désigner la persistance d’un état après disparition de la cause : l’exhalaison du liquide de coupe, des émulsions huileuses jadis employées sur les tours et fraiseuses, subsiste dans l’air immobile. Le temps s’est arrêté, mais les molécules aromatiques continuent de témoigner.
C’est une façon d’envisager la photographie qui va bien au-delà du visible, une phénoménologie sensorielle totale, où l’image fixe porte en elle le souvenir des odeurs. Les Chantiers Navals de La Seyne-sur-Mer constituent l’un des deuils industriels les plus douloureux de la région varoise. Leur fermeture progressive dans les années 1980-90 a laissé une blessure sociale et urbanistique encore non refermée. Lovisolo ne joue pas les sociologues, mais son regard ne peut être dissocié de ce contexte. Que ces ateliers soient devenus terrain de jeu pour explorateurs urbains et photographes dit quelque chose sur notre rapport collectif à la mémoire industrielle : faute de politique patrimoniale à la hauteur, c’est à la démarche individuelle et artistique qu’échoit souvent la tâche de témoigner. La composition musicale qui accompagne l’article, darbouka, balafon, mbira, enclume, grosse caisse, et une collection d’onomatopées industrielles qualifiées avec humour de « dysgraphiques », est une pièce quasi concrète qui mérite l’écoute attentive. L’inventivité de l’instrumentation est réelle : convoquer un instrument coréen, un instrument zimbabwéen (le mbira), un balafon ouest-africain, pour rendre sonore un atelier naval varois, c’est une démarche de métissage qui peut sembler arbitraire à première vue, mais qui s’inscrit dans une logique cohérente chez cet auteur : l’universel de la condition ouvrière, par-delà les frontières géographiques. Urbex – Archéologie du présent – romantisme des vestiges La baie de Balaguier, à La Seyne-sur-Mer, recèle des bâtiments dont l’histoire s’est accumulée par couches successives. Lovisolo s’appuie sur les archives du forum Jean-Claude Autran pour restituer une chronologie précise : des installations militaires, des structures portuaires, des édifices civils désaffectés dont les murs portent les stigmates de plusieurs siècles d’usages et de négligences.
La démarche documentaire est ici plus présente, moins lyrique que dans d’autres articles de la série, ce qui constitue à la fois une qualité de rigueur et, parfois, un léger essoufflement dans le registre purement littéraire. Les photographies, elles, maintiennent une constance de style : le grand angle assumé, le jeu sur les textures, la prédilection pour les plans qui incluent à la fois le détail révélateur et la perspective d’ensemble. On reconnaît la patte d’un photographe qui a réfléchi à ce que signifie cadrer un espace en ruine, sans tomber dans les facilités du pittoresque ou la complaisance du sublime romantique. Il y a chez Lovisolo une sobriété dans la composition qui doit probablement à une pratique longue et à une pensée théorique nourrie. Urbex – Archéologie du présent – romantisme des vestiges Le Camp des Fourches et le Casernement de Restefond : altitude et abandon
Tout autre est le registre du Camp des Fourches et du Casernement de Restefond, deux installations militaires en haute montagne, dans les Alpes du Sud, dont Lovisolo a photographié l’abandon à flanc de col. Ici, c’est la montagne elle-même qui est le contexte : le vide alpin, la lumière crue d’altitude, les façades éventrées dans un paysage qui les écrase de sa grandeur.
La démarche Urbex prend ici une dimension supplémentaire, non plus la friche industrielle dans la périphérie urbaine, mais l’abandon militaire en territoire sauvage, vestige d’une géostratégie révolue, d’une époque où les cols alpins étaient des enjeux de frontière. La route sinueuse qui mène à ces lieux, la D2205, qui grimpe vers le col de la Bonette, est elle-même mise en scène : le voyage fait partie de l’exploration. Cette intégration du trajet dans la narration photographique est une constante de Lovisolo, qui refuse de traiter les lieux comme des destinations abstraites, les isolant de leur géographie. Urbex – Archéologie du présent – romantisme des vestiges Palsambleu, PILLA : le tag comme énigme herméneutique
L’un des articles les plus étonnants, et peut-être le plus révélateur de la personnalité éditoriale de cet auteur, est celui consacré à l’énigme du tag « PILLA » découvert sur un mur d’un bâtiment en cours de démolition. Le titre lui-même, Palsambleu ! Pourquoi donc a-t-on tagué « PILLA » sur un mur ?, annonce le ton : une enquête menée avec l’énergie d’un Sherlock Holmes de quartier, truffée de jurons d’Ancien Régime (palsambleu, morbleu, sacrebleu, corbleu), qui prend le prétexte d’une inscription anodine pour déployer une réflexion sur la mémoire des lieux, sur ce que les murs retiennent des hommes qui les ont fréquentés, et sur la signification profonde du geste de tagueurs, ce besoin viscéralement humain de dire « j’étais là ».
La question « pourquoi a-t-on tagué PILLA ? » reste sans réponse définitive, et c’est exactement là l’intérêt. L’article ne livre pas de conclusion, il maintient ouverte une interrogation sur les traces et les disparitions. Note de l’auteur lui-même : ces bâtiments ont, depuis peu, disparu. La photographie devient ainsi le seul témoignage subsistant d’une existence qui n’aura laissé qu’un mot peint à la bombe.
Urbex – Archéologie du présent – romantisme des vestiges
Une démarche globale : l’Urbex comme pratique philosophique et artistique intégrée Ce qui distingue la catégorie Urbex de Lovisolo de la masse des productions similaires sur la Toile, c’est l’articulation systématique entre trois modalités d’expression : la photographie, la composition musicale et le texte. Chaque article fonctionne comme un objet multimédia cohérent, où ces trois langages ne se redoublent pas, mais se complètent selon une logique d’enrichissement mutuel. Le texte commente, contextualise, ironise parfois ; la musique ajoute une temporalité et une atmosphère que l’image fixe ne peut seule produire ; la photographie ancre dans le visible ce que le reste rend sensible.
Cette cohérence de démarche est méritoire et rare. Elle s’inscrit dans une tradition d’artistes totaux, on pense à certains moments à Christian Boltanski pour la question de la trace et de la mémoire, à Jean-Luc Moulène pour la rigueur documentaire, à Tacita Dean pour la relation à l’abandon et au temps, sans que Lovisolo soit jamais dans l’imitation ou la référence ostentatoire. Son univers est nourri de lectures (Rimbaud, Artaud, Lautréamont, Nietzsche, Épicure, une bibliothèque philosophique et poétique que le site révèle dans toute son ampleur) et d’une épuisante expérience de terrain On pourra trouver, ici ou là, que la navigation du site complique l’accès à ces œuvres : les renvois entre articles sont nombreux, l’architecture WordPress peut sembler dense, et l’on risque parfois de se perdre en chemin avant d’avoir saisi l’ensemble d’une démarche qui ne se donne qu’à qui accepte de s’y aventurer avec le même esprit que l’explorateur urbain : sans carte préétablie, avec l’œil ouvert. Mais peut-être est-ce là, précisément, la cohérence ultime du projet. Un site qui réclame de son visiteur la même disposition que l’Urbex réclame de son pratiquant : le refus du chemin tout tracé, la disponibilité au détour, et cette conviction que les lieux abandonnés, comme les œuvres qui ne se laissent pas immédiatement lire, recèlent, pour qui s’en donne la peine, des beautés que la hâte ordinaire ne rencontrera jamais. Urbex – Archéologie du présent – romantisme des vestiges 
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Il y a dans cette entreprise quelque chose qui résiste à l’étiquette commode. On voudrait dire : « beau travail de photographe », et passer son chemin. Mais le chemin, précisément, ne le permet pas, il bifurque, revient sur lui-même, s’enfonce dans des galeries que l’on n’avait pas prévues d’explorer.
L’Urbex, tel que vous le pratiquez, n’a que le nom en commun avec la pratique qui satisfait, chez d’autres, le goût du frisson clandestin et de la photographie à filtre. Ce que vous faites relève d’une phénoménologie des espaces que l’histoire a laissé tomber de ses mains, non par distraction, mais parce qu’elle avait ailleurs à aller. Le concept de « photographie olfactive » appliqué à l’atelier de mécanique de La Seyne me semble, à cet égard, une trouvaille théorique d’une rare justesse : l’hystérésis devient ici une catégorie esthétique complète. L’image fixe porte en elle l’odeur du liquide de coupe, et la mémoire des corps qui travaillèrent sous ces voûtes.
L’article sur la Surfarara sicilienne est le sommet de la série, celui où le triptyque photographie-musique-texte atteint sa pleine cohérence. Convoquer Rimbaud et De Seta dans les mêmes pages, laisser les structures sulfureuses résonner avec les colères chromatiques de Guttuso, c’est refuser obstinément la séparation des disciplines qu’impose la spécialisation moderne.
L’article sur le tag « PILLA » m’a retenue le plus longtemps, peut-être parce qu’il est le plus délibérément irrésolu. Vous posez une question à laquelle vous refusez de répondre, et vous avez entièrement raison. J’étais là : l’inscription la plus humble est aussi la plus métaphysique.
L’architecture éditoriale du site réclame de son visiteur la même disposition d’esprit que l’Urbex réclame de son pratiquant : le refus du chemin tout tracé, la disponibilité au détour. Ce n’est pas un défaut, c’est la cohérence ultime du projet.
Une œuvre qui mérite qu’on s’y perde, à condition d’accepter que se perdre, parfois, est la seule façon sérieuse d’explorer.
Brigitte,
Je vous lis avec une gratitude sincère, et un léger vertige.
Vertige, parce que vous nommez des intentions que je n’ai pas toujours formulées si clairement à moi-même. L’hystérésis comme catégorie esthétique, oui, c’est exactement cela, mais je crois que c’est vous qui venez de l’écrire pour la première fois aussi précisément. Il arrive que le regard extérieur sache mieux que l’auteur ce qu’il a voulu faire.
Sur la Surfarara : je reste, moi, incertain. Ces hommes dont les poumons furent consumés avant l’heure méritaient sans doute mieux qu’un photographe venu de loin avec son appareil et ses références littéraires. Je me suis souvent demandé si l’art avait le droit de s’emparer ainsi des douleurs qui ne sont pas les siennes. Je n’ai pas tranché.
Quant au tag « PILLA », c’est l’article que j’ai écrit le plus librement, le plus bêtement, presque. Sans intention théorique préalable. Il me touche, peut-être pour cette raison-là.
Votre réserve sur l’architecture du site est juste, et je l’entends sans me défendre. Le labyrinthe n’était pas entièrement calculé : une part en est maladresse, une part en est paresse de rangement, et une part seulement relève de ce que vous appelez, avec une générosité que je ne mérite qu’à moitié, une cohérence ultime.
Merci d’être entrée sans carte préétablie.
F.C.L.