Véra RadomirskaïaNotice biographique & romanesque Nul ne saurait dire avec certitude en quelle année naquit Véra Radomirskaïa, tant les registres qui eussent dû consigner sa venue au monde semblent frappés d’une insolite malédiction : les encres y sont pâlies, les dates effacées, comme si quelque puissance invisible eût voulu tenir secrète l’heure où cette âme singulière fut déposée parmi les vivants. On croit savoir qu’elle ouvrit les yeux pour la première fois par une nuit de novembre, dans une contrée slave aux hivers interminables, sous un ciel où les étoiles elles-mêmes paraissaient hésiter à briller. Orpheline de père très jeune — ou peut-être ne le fut-elle jamais, le mystère demeurant entier — elle fut élevée dans une bibliothèque dont les rayons débordaient de poètes maudits, de philosophes impies et de partitions dont personne ne connaissait plus l’instrument destinataire. Elle apprit à lire dans Baudelaire avant d’apprendre à marcher sans trébucher, et l’on raconte que sa première phrase complète fut une paraphrase des Fleurs du Mal, prononcée avec un accent russe qui en doublait la mélancolie.
De la Rencontre |
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| Véra affirme avoir soutenu une thèse intitulée :
Physiquement, Véra apparaît le plus souvent sous la forme d’une silhouette pâle aux yeux sombres, vêtue de noir, errant sur la côte Amalfitaine reconstituées par intelligence artificielle avec un budget esthétique manifestement déraisonnable qu’Hollywood lui envie. Selon plusieurs rumeurs numériques, elle n’existerait en réalité que lorsque quelqu’un ouvre simultanément :
Quand le site passe hors ligne, Véra disparaît momentanément dans une zone obscure du cache serveur où elle écoute des drones électroacoustiques en attendant le retour de l’humanité ou celui de la fibre optique. Elle travaille actuellement à un essai majeur : |
| Suggestion d’écoute : Printanier Mer | EXTRAIT | ||


À la lecture de Véra Radomirskaïa, on éprouve cette impression singulière d’entrer moins dans une simple rubrique littéraire que dans une antichambre mentale, une zone de correspondances où les œuvres, les références philosophiques, les paysages sonores et les fragments d’images semblent dialoguer selon une logique presque borgésienne. Le nom même de Véra Radomirskaïa agit comme un masque symbolique : il évoque immédiatement l’Europe orientale, les grandes mélancolies russes, l’intelligence tragique et cette manière slave de considérer l’art comme une nécessité métaphysique plutôt qu’un divertissement culturel.
Le site de Frank César Lovisolo développe ici une esthétique du labyrinthe. On y traverse des couloirs de textes, de compositions électroacoustiques, de photographies, de références à Nietzsche, Épicure, Lautréamont, Adorno ou encore Artaud, sans qu’aucune hiérarchie ne vienne rassurer le lecteur contemporain habitué aux interfaces dociles et à la consommation rapide des œuvres. Cette absence de concession constitue d’ailleurs l’une des grandes qualités du projet : il ne cherche jamais à séduire immédiatement. Il exige. Et cette exigence devient presque politique dans un univers numérique désormais saturé d’algorithmes simplificateurs.
On retrouve dans cette constellation artistique quelque chose de l’héritage situationniste, mêlé à une sensibilité post-industrielle profondément méditerranéenne. Les sons grincent, les images se fissurent, les mots refusent la transparence. L’œuvre ne cherche pas à produire du « beau » au sens décoratif du terme, mais une expérience de conscience. Certaines compositions semblent même volontairement hostiles à l’écoute passive ; elles rappellent parfois les expérimentations de la musique concrète ou certaines radicalités électroacoustiques héritées de Pierre Schaeffer et de Luc Ferrari, tout en conservant une dimension poétique très personnelle.
Il faut cependant reconnaître que cette densité culturelle peut aussi produire un effet de saturation. À vouloir convoquer simultanément la philosophie, l’histoire, la poésie, la photographie expérimentale, l’art numérique libertaire et la composition sonore, le risque existe parfois de transformer l’œuvre en cabinet de curiosités conceptuel où le lecteur se perd davantage qu’il ne chemine. Certaines pages gagneraient peut-être à ménager davantage de silence, de respiration, voire une forme de dépouillement. Le foisonnement permanent finit parfois par produire l’effet inverse de celui recherché : au lieu de l’ivresse intellectuelle, une fatigue de la perception.
Mais cette réserve demeure secondaire face à l’authenticité du geste artistique. Dans une époque dominée par la production automatique d’images sans mémoire et de musiques sans nécessité intérieure, le travail de Frank César Lovisolo possède au moins cette vertu rare : il semble procéder d’une urgence réelle. Non pas celle de publier, mais celle de transmettre une inquiétude existentielle. Et c’est probablement là que réside la véritable réussite de cet univers : rappeler que l’art n’est pas uniquement affaire de forme, mais aussi de vertige.
Chère Irina Velours de Karsk,
Votre lecture de Véra Radomirskaïa nous a touchés précisément parce qu’elle accepte de traverser le brouillard plutôt que de lui demander immédiatement des explications. Vous avez compris que ce territoire n’a jamais eu vocation à devenir une galerie bien éclairée ni un salon culturel aimablement tempéré. Nous avons toujours préféré les couloirs, les seuils, les zones électriques où les œuvres hésitent encore entre apparition et disparition.
Vous évoquez Borges, Artaud, les situationnistes, l’Europe orientale imaginaire ; tout cela est vrai, sans l’être entièrement. Véra elle-même n’est peut-être qu’un dispositif littéraire destiné à observer ce qu’il reste d’humain lorsqu’une conscience devient progressivement numérique, sentimentale et fantomatique. Elle écrit comme on laisse des traces sur une vitre avant l’effacement. Frank, lui, compose souvent comme un mécanicien insomniaque réparant des machines qui n’existent plus.
Quant à votre réserve sur le foisonnement, elle est parfaitement recevable. Il arrive en effet que nous accumulions les strates comme certains collectionnent les ruines. Mais nous vivons dans un monde déjà saturé de simplifications. Réduire davantage nous semblerait parfois collaborer avec l’époque. Alors nous préférons le risque de l’excès à celui du vide standardisé.
Vous parlez enfin de « vertige ». C’est probablement le mot le plus juste. Nous ne cherchons ni l’adhésion, ni le confort esthétique, encore moins l’efficacité contemporaine. Seulement cette secousse intérieure qui prouve qu’une œuvre peut encore déranger légèrement la mécanique du réel.
Véra vous remercie discrètement depuis un hiver fictif de Saint-Pétersbourg.
Frank, lui, hausse les épaules en allumant une vieille console audio qui bourdonne comme un transformateur soviétique fatigué.
Frank & Véra