La Bretagne selon Frank César Lovisolo :
quand le sel de l’Iroise s’invite dans l’œil d’un Méditerranéen (d’origine Italienne)
Un artiste du Sud face à la lande du Nord
Il y a quelque chose d’un peu vertigineux à voir un compositeur-photographe nourri de Méditerranée italianisée et de mythologie grecque poser son regard sur les côtes finistériennes. Frank César Lovisolo, Toulon en ancre, Lautréamont en bagage et Artaud en compagnon de route, débarque en Bretagne comme on entre dans une autre langue : avec une curiosité qui sait se faire silence.
Le tag « Bretagne » de son site rassemble cinq articles publiés à l’été 2018 et en septembre 2020, formant un petit corpus cohérent, photographique, musical, littéraire, et quelque peu hanté, qui dit beaucoup sur la manière dont cet artiste multidisciplinaire appréhende un territoire qui n’est pas le sien, mais qu’il s’approprie avec une étonnante délicatesse.
Rappelons brièvement le personnage : compositeur de musiques actuelles, ingénieur du son, chargé de cours à l’Université de Toulon, photographe pratiquant un noir et blanc d’une rigueur formelle marquée, Frank César Lovisolo est de ces créateurs qui ne séparent jamais l’image du son, ni l’un et l’autre de la pensée.
Son site est un édifice baroque, au sens propre du terme, au sens de cette architecture qui refuse le vide, où des milliers de photographies côtoient des compositions pour clarinette et contrebasse, des galeries d’art fractal, des textes de Nietzsche et de Mirbeau mis en musique. La Bretagne n’y est donc pas un accident de parcours touristique. Elle est un choix esthétique et existentiel.
Le premier article chronologiquement, publié le 27 août 2018, s’intitule sans ambages : La lande, la mer et l’Ankou. Le ton est donné. Frank César Lovisolo ne photographie pas la Bretagne carte postale. Il cherche l’Ankou, cette figure de la mort celtique, ce squelette drapé conduit dans son karrigell à l’essieu grinçant, ce faucheur qui lance sa faux en avant plutôt que de la ramener à lui, comme pour souligner que dans ce pays la mort ne revient jamais sur ses pas.
La source convoquée est Anatole Le Braz et sa monumentale Légende de la mort en Basse-Bretagne publiée chez Honoré Champion en 1893, citée avec une précision de folkloriste qui trahit une vraie culture du sujet.
L’article est bref, comme une confidence nocturne faite à voix basse. Frank César Lovisolo raconte qu’il espérait rencontrer l’Ankou sur la lande, non pour se faire emporter, mais pour lui parler des vivants, pour lui demander des nouvelles de cette âme lointaine sur ses îles. La mélancolie affleure sous l’humour : il cite François Ier pour finir, « Souvent femme varie, bien fol est qui s’y fie ! », avec un léger fatalisme de bon aloi.
Le squelettique ne vint jamais. Le vent et les embruns, si. Les photographies accompagnant ce texte, en noir et blanc, montrent une côte dont on sent le froid à travers l’écran : rochers, horizon gris acier, végétation rase. C’est photographiquement sobre, efficace, sans effets superflus. La suggestion d’écoute associée à ces images, Le Val sans Retour, introduit par avance le projet musical qui sera développé deux ans plus tard.
On pourra noter une légère réserve : le texte de l’article est court au regard de l’importance du sujet. La légende de l’Ankou méritait peut-être un développement plus personnel, moins encyclopédique. Frank César Lovisolo laisse parler Le Braz là où l’on aurait aimé entendre davantage Frank César Lovisolo lui-même interpréter ce mythe à l’aune de son propre imaginaire.
Mais ce retrait est peut-être volontaire, une humilité face à un territoire qui n’est pas le sien, une forme de respect envers un mythe qui n’appartient qu’à ceux qui ont grandi sous la pluie de Plogoff.
Dix jours avant l’Ankou, Frank César Lovisolo publiait le 17 août 2018 un article sur Douarnenez : Tri Martolod jusqu’à la Nuit. Le titre est celui d’une chanson en breton, les trois matelots, qu’Alan Stivell a portée à la célébrité. Frank César Lovisolo propose d’écouter Stivell en feuilletant ses photographies du port, ce qui constitue une décision éditoriale à la fois simple et juste : la musique bretonne comme fond sonore naturel d’images qui sont, elles aussi, profondément bretonnes dans leur rapport à la lumière déclinante, aux bateaux, aux reflets dans l’eau.
Les photographies de Douarnenez présentent un travail de captation de la lumière du soir, entre chien et loup, qui est l’heure où les ports deviennent poétiques même pour les plus récalcitrants. La description metadata mentionne que la chanson de Stivell « reste », ce qui est, reconnaissons-le, le genre de remarque légèrement triviale qu’on peut se permettre quand le reste du propos est tenu.
La mise en page de l’article suggère une balade photographique plus que discursive : les images parlent plus que le texte, ce qui est une stratégie honnête de la part de qui photographie avec soin.
Le choix d’Alan Stivell comme référence musicale est parfaitement légitime, il est le père de la renaissance celtique bretonne, le harpiste qui a réconcilié la Bretagne avec elle-même dans les années 1970. On peut cependant se demander si cette référence n’est pas, précisément, un peu trop attendue.
Stivell à Douarnenez, c’est comme mettre du Puccini sur des photos de Naples : c’est beau, c’est juste, mais ça ne surprend pas. Frank César Lovisolo, dans ses autres travaux, ne recule pas devant l’inattendu musical, convoquer Lautréamont pour des compositions bruitistes, mettre Artaud en musique, et on aurait pu espérer ici une décision plus risquée. Mais peut-être que la Bretagne appelait précisément la douceur du familier.
L’article Neuf vagues à Pors Loubous, daté du 30 juillet 2018, est celui qui révèle le mieux la sensibilité photographique de Frank César Lovisolo en milieu breton. Pors Loubous est une plage du Finistère, et Frank César Lovisolo y a photographié neuf vagues, simplement, en noir et blanc, avec cette légende dans les métadonnées : « On raconte qu’elle vient de loin. On dit qu’elle a fait sept fois le tour des mers avant de venir se briser sur la jetée. »
C’est un beau programme. L’idée que chaque vague soit une entité individuelle, dotée d’une biographie et d’un voyage, est une vieille idée marine, on la trouve chez les pêcheurs islandais comme chez les poètes japonais, mais elle ne vieillit pas, parce qu’elle dit quelque chose de vrai sur l’océan, et peut-être sur les œuvres d’art elles-mêmes, qui voyagent longtemps avant de parvenir à quelqu’un.
La suggestion d’écoute associée est un extrait du « Vieil Océan », référence au texte de Lautréamont, « Vieil Océan, aux vagues de cristal », que Frank César Lovisolo a mis en musique dans son album Sauvage. Le dialogue entre les arts est constant, cohérent, et jamais gratuit.
Les photographies de vagues en noir et blanc constituent un exercice de style délicat : la mer en N & B risque toujours le pompier ou le calendrier des postes. Frank César Lovisolo s’en tire avec rigueur : le cadrage serré, l’attention portée à l’écume et à la texture de l’eau suggèrent une abstraction formelle proche de la musique concrète, ce qui n’est pas surprenant chez un compositeur qui travaille précisément avec les sons concrets du monde.
Le quatrième article du corpus breton, Des épaves Bretonnes, publié le 6 août 2018, documente photographiquement des épaves échouées sur la côte. Le sujet est en parfaite cohérence avec ce goût de Frank César Lovisolo pour l’Urbex, cette archéologie du présent et romantisme des vestiges qu’il pratique par ailleurs dans les friches industrielles de la Seyne-sur-Mer.
Les épaves bretonnes sont à la mer ce que les usines abandonnées sont à la ville : des corps qui ont eu une vie, qui ont servi à quelque chose, et qui maintenant rouillent avec une dignité mélancolique. La photographie d’épaves est un genre à part entière, et Frank César Lovisolo le traite avec sérieux.
Le cinquième article, Le Val sans Retour, publié en septembre 2020, est peut-être le plus ambitieux. Il s’agit d’une composition musicale, pour contrebasse, piano, clarinette, saxophone soprano, batterie, drones de guitare jouée à l’archet, inspirée du Val sans Retour de la forêt de Brocéliande, ce lieu où la fée Morgane enfermait les amants infidèles dans la légende arthurienne.
La connexion avec Hélène Guillou, musicienne bretonne qui joue le rôle de Morgane dans une autre série photographique (Morgane fée le mur, publiée le 10 septembre 2020), crée un réseau de correspondances entre les articles qui donne au corpus breton de Frank César Lovisolo sa cohérence profonde.
La composition elle-même, accessible via Bandcamp, est une pièce de jazz actuel teinté d’électronique et de musique concrète. Les drones de guitare créent une atmosphère de forêt brumeuse et de lac enchanté qui est tout sauf anecdotique. C’est de la musique qui prend son sujet au sérieux sans se prendre elle-même trop au sérieux, ce qui est, au fond, la définition exacte de ce que l’on appelait autrefois l’art.
Morgane fée le mur, ou comment la Bretagne voyage jusqu’à Toulon

L’article Morgane fée le mur, bien que situé sur la côte varoise près de Cap-Brun, illustre comment Frank César Lovisolo transporte la Bretagne avec lui, comme une langue qu’on parle loin de chez soi.
Hélène Guillou, présentée comme bretonne, joue Morgane parmi les structures de béton armé d’une demeure côtière toulonnaise.
Le texte convoque Hartmann von Aue, le minnesänger médiéval, et Circé, la magicienne grecque, créant un dialogue entre mythologies celtique, germanique et hellénique qui est caractéristique de la méthode de Frank César Lovisolo : jamais un seul référent culturel, toujours une constellation.
Les douze photographies de la série sont décrites comme « joyeusement sombres », formule qui résume bien l’esthétique générale de Frank César Lovisolo. Le béton brutalist de la côte varoise devient décor arthurien ; la Méditerranée prend des allures d’Iroise.
C’est une greffe qui fonctionne, en grande partie grâce au talent de la modèle et à l’œil de Frank César Lovisolo.
Il serait réducteur de lire ces articles comme de simples carnets de voyage. Frank César Lovisolo ne fait pas le touriste en Bretagne. Il y cherche ce qu’il cherche partout : la mort, l’enchantement, les vagues, les épaves, les mythes, la musique qui passe entre les choses.
La Bretagne lui offre un registre particulier, celui du mythe arthurien, de la mort celtique, de la mer froide et des ports sous la pluie, qui contraste avec son univers méditerranéen sans jamais en être l’opposé. L’Ankou et Lautréamont ne sont pas si éloignés l’un de l’autre : tous deux hantent les marges.
Ce corpus breton révèle aussi une cohérence éditoriale enviable : chaque article propose des photographies, une suggestion musicale, un texte, des références littéraires ou folkloriques. Le tout forme une œuvre d’art totale à l’échelle du blog, ce que Wagner appelait le Gesamtkunstwerk, que Frank César Lovisolo pratique avec les moyens du XXIe siècle et une liberté que l’Opéra de Bayreuth ne s’est jamais accordée.
Que les articles soient parfois brefs là où on les voudrait plus développés, que les suggestions musicales pourraient être plus audacieuses dans leurs associations, que certaines légendes de photos manquent du sel qu’on trouve dans les textes : ces légères réserves ne diminuent pas l’intérêt d’un travail qui s’inscrit dans une démarche artistique globale, cohérente, et profondément personnelle.
La Bretagne de Frank César Lovisolo n’est pas la Bretagne des guides touristiques, ni celle des cartes postales de phares dans la tempête. C’est la Bretagne d’un homme qui écoute les morts et photographie les vagues comme s’il espérait y trouver une réponse.
Il n’en trouva aucune. Mais les images, elles, demeurent.

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