Katerina DE KOCHVILLE :
De la Curieuse Bizarrerie d’un Titre en Deux Mots.Traité bref, mais non sans prétention, sur l’art de nommer ce que l’on ne peut définir
Que voilà un titre qui mérite d’être examiné avec la loupe du philologue et la badine du moraliste ! « Curious Aphorism » : deux mots anglais, posés là comme deux gentilshommes britanniques égarés dans un salon provençal. On remarquera d’emblée que le sieur Frank César Lovisolo, compositeur-photographe-poète-un.peu.mathématicien-plongeur-érudit-homme.de.gout et que-sais-je-encore établi à Toulon, a choisi de baptiser son album en anglais ; ce qui constitue en soi un aphorisme (proposition concise formulant une vérité pratique couramment reçue) sur l’époque : tout ce qui se veut profond se dit désormais en anglais, fût-on Français et fils du Midi. L’aphorisme, mes chers contemporains, est par essence la forme littéraire du paresseux génial. Là où le philosophe s’étend sur trois volumes et le romancier sur mille pages, l’aphoriste expédie sa vérité en une ligne et part se promener.
Nietzsche, que l’on trouve cité en bonne place sur cette page, était le maître de cet art. Il faut avouer que philosopher par sentences a quelque chose d’aristocratique : on n’explique pas, on décrète. Mais voilà le sel de l’affaire : l’adjectif « Curious ». Curieux ! Voici un qualificatif qui se mord la queue avec une élégance rare.
Un aphorisme curieux, c’est-à-dire : une vérité brève qui étonne elle-même d’exister. Comme si la pensée, en se condensant, s’était surprise au miroir et n’avait pu s’empêcher de s’esclaffer. Et le contenu de cette page vient confirmer le titre avec une générosité confondante ! On y trouve pêle-mêle : - Des ondes gravitationnelles décomposées en musique — car pourquoi l’espace-temps n’aurait-il pas sa propre partition ?
- Un Sanctuaire des Nombres — où l’on adore les mathématiques comme d’autres fréquentent l’église, mais avec moins de bondieuseries ;
- Des Julia MandelBleu et MandelRouge — fractales colorées qui prouvent que l’infini se décline en teintes, à défaut de se laisser saisir ;
- Un Antre des Pendules — que Poe lui-même n’eût pas renié ;
- Et des Vingt et un Aphorismes Enchevêtrés — car vingt ne suffisaient pas, et vingt-deux eussent été de la démesure.
 Nietzsche En somme, Curious Aphorism est le titre d’un homme qui sait que la pensée, pour être honnête, doit admettre sa propre étrangeté. C’est la maxime qui doute d’elle-même, la vérité qui cligne de l’œil. Nietzsche l’eût approuvé — entre deux coups de marteau sur les idoles. L’ensemble du site, du reste, ressemble à une encyclopédie rédigée par un homme du XIXe siècle qui aurait eu la malchance de vivre au XXIe : il photographie les volcans siciliens, met en musique Lautréamont et Artaud, plonge sous la mer en Méditerranée, et range tout cela sous des titres qui défient la classification. Conclusion, dans la plus pure tradition aphoristique : « Curious Aphorism » — un titre pour dire que la vérité, quand on la coince dans une phrase, prend un air bizarre.
C’est tout à fait normal : elle n’y est pas habituée. » 
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Votre texte s’inscrit dans une tradition aussi exigeante que périlleuse : celle de l’aphorisme, « formule concise, dont la pertinence ou l’humour peuvent rendre célèbre ». Or, loin de céder à la facilité du trait brillant, vous en restituez la part d’inquiétude, presque d’instabilité ontologique.
Ce qui frappe d’abord, c’est la tension constante entre érudition et dérision. L’aphorisme, chez vous, ne se contente pas de condenser une pensée : il la fissure. On y retrouve cette ambivalence ancienne de la curiosité, tour à tour vertu intellectuelle et soupçon moral, déjà dénoncé comme « désir, de savoir ce qu’on ne voudrait pas ». Vos fragments semblent ainsi hésiter entre illumination et ironie, comme si chaque fulgurance portait en elle sa propre réfutation.
Il y a également, dans cette écriture, une musicalité sous-jacente, peut-être héritée de votre pratique compositionnelle où les idées ne progressent pas, mais résonnent. Cette logique d’accumulation, presque « à la Arman », que l’on devine dans votre univers artistique, produit un effet de saturation poétique plutôt que de démonstration. L’aphorisme devient alors non plus sentence, mais fragment sonore : une percussion de sens.
Cependant, ce choix esthétique n’est pas sans risque. À force de cultiver le discontinu, le texte frôle parfois l’hermétisme, non pas celui, fécond, qui ouvre à l’interprétation, mais celui qui menace de dissoudre le lecteur dans une succession de signes sans ancrage. L’aphorisme, pour demeurer vivant, exige un équilibre délicat entre opacité et évidence ; c’est là que se joue, peut-être, la véritable rigueur du genre.
Reste que votre article témoigne d’une ambition rare : réhabiliter l’aphorisme comme forme critique à part entière, non comme simple ornement de pensée. En cela, il rejoint une lignée où la brièveté n’est jamais une réduction, mais une intensification, une manière de « garder ouvert l’espace de l’étonnement », pour reprendre une intuition chère à la tradition philosophique de l’aphorisme.
En somme, un texte exigeant, parfois déroutant, mais indéniablement habité par une véritable nécessité stylistique. On y sent moins le désir de convaincre que celui, plus rare, de troubler durablement.
Chère Claire Montaigne,
Je vous remercie pour cette lecture à la fois attentive et exigeante, qui saisit avec justesse ce point d’équilibre instable auquel j’essaie, sans certitude d’y parvenir, de maintenir l’aphorisme.
Vous évoquez une « inquiétude ontologique » : le terme me paraît particulièrement juste, dans la mesure où l’aphorisme, tel que je le conçois, n’est pas une forme de maîtrise mais plutôt une tentative de capture d’un vacillement. Il ne s’agit pas tant d’énoncer que de laisser apparaître, parfois malgré soi, une faille dans le discours.
Quant au risque d’hermétisme que vous soulignez, il est réel, et je ne chercherai pas à m’en défendre entièrement. Peut-être faut-il y voir moins une volonté de fermer le sens qu’une difficulté à le stabiliser. L’aphorisme, dans sa brièveté même, me semble condamné à cette ambiguïté : trop clair, il devient trivial ; trop obscur, il se dissout. Il avance donc sur une ligne de crête, où chaque fragment est une tentative, non une conclusion.
Votre rapprochement avec une logique d’accumulation, presque musicale, me touche particulièrement. Il est vrai que je pense souvent ces fragments non comme des unités isolées, mais comme des éléments en résonance, dont la signification naît aussi de leur voisinage, de leur friction.
Enfin, vous parlez de « troubler durablement » : si le texte y parvient, même de façon infime, alors il a peut-être trouvé sa raison d’être.
Avec mes remerciements renouvelés pour la qualité de votre regard,
Bien cordialement,
FCL