Last Updated on 09/05/2026 – 08:54 by Frank César LOVISOLO
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Stttrente :
J’inviterai quelques amis à choisir, dire une trentaine de mots et j’en conserverai l’empreinte enregistrée. De ces éclats de voix recueillis, je tisserai une musique, comme un fil mystérieux liant leurs métaphoriques au silence. Emmanuelle Grangé fut la première à participer avec ses mots: « Un peu plus de trente heures ». |
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Composition pour:
Chœurs, Harpe, Flute alto, Shakuhachi, Percussions, 2 Synthétiseurs.
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Carpe Triginta : Les mots de Claire Dutheil![]() Francoise Claire Dutheil
Cucurbitacée, Capharnaüm, Atmosphère, Théâtre, Rideau, Espace, Silence, Neige, Indigo, Sable, Vague à l’âme,
Kima, Petra,
Vrachos, Issichia,
Oniro, Elefteri, Phe mou,
Babel,
Caverne, Lumières,
Orgueil,
Pouvoir, Savoir,
Oublier, Ames, Incarnation,
Bonheur, Ulysse,
César…
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Autres compositions avec ta voix :Sappho 1 – Sappho 2 – Sappho 3 |
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Le projet « Stttrente » par Zorya VelikanovaLe dispositif est celui d’une commande contrainte à la lisière entre l’oral et la composition musicale : Frank César Lovisolo invite des amis à choisir et prononcer une trentaine de mots, dont il enregistre la voix, puis il tisse une musique à partir de ces « éclats de voix ». La liste n’est donc pas un poème ni un texte — c’est une empreinte sonore, un matériau brut offert au compositeur. Emmanuelle Grangé a été la première à se prêter à l’exercice. |
« Carpe Triginta » — Les 30 mots de Claire DutheilContexte et projet artistiqueCet article s’inscrit dans une série intitulée Stttrente, un projet artistique de Frank César Lovisolo, compositeur et artiste multimédia basé à Toulon. Le principe est simple : il invite quelques amis à choisir et à dire une trentaine de mots, qu’il enregistre, puis qu’il met en musique — tissant ainsi une composition à partir de ces fragments de voix. frank-lovisolo Claire (Françoise) Dutheil est l’une de ces invitées. La première participante de la série était Emmanuelle Grangé, avec sa pièce Un peu plus de trente heures. La liste des 30 motsLa liste de Claire Dutheil est particulièrement révélatrice d’une personnalité et d’un univers :
Cette sélection dessine un profil intellectuel et sensible : une femme attirée par la Grèce antique, par le théâtre, par les questions de l’âme, de la connaissance et de la liberté. La composition musicaleLa pièce Carpe Triginta est disponible sur Bandcamp. Elle est composée pour chœurs, harpe, flûte alto, shakuhachi, percussions et deux synthétiseurs. L’instrumentation mêle donc des timbres acoustiques anciens (harpe, shakuhachi — flûte japonaise) à des sonorités électroniques, ce qui est cohérent avec l’esthétique générale de Lovisolo. frank-lovisolo Le lien avec SapphoL’article mentionne également que Claire Dutheil a collaboré avec Lovisolo sur une autre série : les Fragments de Sappho (trois pièces), où sa voix illustre musicalement des fragments de la poétesse grecque archaïque. Sappho est une poétesse grecque ayant vécu au VIIe siècle avant J.-C. à Mytilène, sur l’île de Lesbos, dont l’œuvre ne nous est parvenue que de façon très fragmentaire. frank-lovisolo Ce lien n’est pas anodin : plusieurs des mots grecs choisis par Dutheil (Oniro, Issichia, Elefteri) résonnent directement avec l’univers lyrique de Sappho.
La liste de Claire Dutheil n’est pas une liste ordinaire.La liste de Claire Dutheil n’est pas une liste ordinaire. Elle commence par un mot presque comique dans sa longueur et sa rondeur — Cucurbitacée —, comme si elle voulait d’abord désamorcer le sérieux de l’exercice, jouer avec la langue avant de s’y livrer vraiment. Puis vient Capharnaüm, ce désordre fécond, ce bazar organisé qui dit peut-être quelque chose de la façon dont elle appréhende le monde. Ce qui frappe ensuite, c’est le basculement vers le théâtre — Théâtre, Rideau, Espace, Silence — quatre mots qui forment presque un haïku scénique, une entrée dans le vide avant le jeu. Le silence y est déjà présent, mais il reviendra en grec : Issichia, comme si le mot français ne suffisait pas, ou comme si le silence avait une saveur différente dans une autre langue. Le bloc grec est central, et il n’est pas décoratif. Kima, Petra, Vrachos, Oniro, Elefteri — la vague, la pierre, le rocher, le rêve, la liberté. Ces mots ne sont pas traduits dans l’article, ils sont donnés bruts, à prononcer, à ressentir phonétiquement. Ils suggèrent une connaissance intime du grec, une affection pour cette langue où les choses semblent avoir leur nom définitif. Puis vient Babel — et avec elle, l’idée que toutes ces langues, tous ces mots épars, portent en eux la mémoire d’une fracture originelle. Enfin, la liste se referme sur César — le prénom de Lovisolo — posé là comme une dédicace discrète, un clin d’œil tendre au musicien qui lui a demandé tout ça. En résuméC’est une page intimiste et poétique, à mi-chemin entre la présentation d’une œuvre musicale et un portrait en creux d’une amie/collaboratrice. La liste des mots fonctionne comme une sorte de carte d’identité spirituelle et culturelle, et la composition qui en découle prolonge cette idée : les voix des proches deviennent matière musicale, la parole se fait texture sonore. |
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Claire Dutheil semble ici écrire contre l’usure du langage autant que contre l’usure du monde.
Ces trente mots, dont la brièveté pourrait laisser croire à un simple exercice de style, ouvrent au contraire un espace méditatif où chaque terme agit comme une pierre jetée dans une eau noire : les cercles s’élargissent longtemps après la lecture.
Il y a dans ce texte quelque chose des fragments antiques, une manière presque héraclitéenne de faire surgir la pensée par éclats plutôt que par démonstration. Le lecteur n’est pas conduit ; il est convoqué. Et cette convocation est rare dans une époque saturée de discours explicatifs. Ici, le mot retrouve une densité presque ontologique : il ne désigne pas seulement, il révèle.
On pense parfois à René Char pour cette tension entre obscurité volontaire et fulgurance sensible, parfois à Cioran lorsque l’aphorisme devient une manière élégante de regarder le vide sans céder au nihilisme. Pourtant, Claire Dutheil conserve une voix singulière : moins désespérée que lucide, moins théorique que sensorielle. Ses mots semblent avoir été choisis non dans un dictionnaire, mais dans une mémoire intérieure.
Ce qui frappe surtout, c’est la musicalité souterraine du texte. Ces trente mots ne se lisent pas uniquement : ils résonnent. Ils composent une partition minimaliste où le silence possède autant d’importance que le vocabulaire lui-même. Une esthétique du peu qui rappelle que la littérature commence souvent là où le bavardage finit.
À une époque qui confond abondance verbale et pensée, cette proposition agit comme une ascèse poétique. Elle nous rappelle que le langage peut encore être un lieu d’intensité, de résistance et de contemplation.
Hélène..
Votre lecture me touche particulièrement parce qu’elle saisit précisément ce que je cherchais : non pas raconter, mais faire résonner. Ces trente mots ont été pensés comme des seuils plus que comme des affirmations ; des fragments capables d’ouvrir une brèche dans le flux continu du langage contemporain.
Votre rapprochement avec René Char ou Cioran m’honore, bien qu’il m’intimide aussi. J’aimerais croire que l’écriture peut encore préserver cette zone fragile où la pensée demeure inachevée, vibrante, presque respiratoire. Trop de textes aujourd’hui cherchent à conclure ; je préfère ceux qui laissent une porte entrouverte sur l’incertain.
Vous évoquez très justement le silence. Il est sans doute le véritable matériau de cette tentative. Les mots n’étaient là que pour en dessiner les contours, comme des traces lumineuses dans une chambre obscure. La poésie sonore, minimale ou fragmentaire, possède cette capacité rare de restituer au langage sa part physique, presque tactile.
Merci enfin d’avoir perçu cette volonté de résistance discrète. Écrire peu peut parfois devenir une manière d’opposer à la saturation du monde une forme de lenteur méditative — une manière de réapprendre à écouter avant même de comprendre.