
Frank César Lovisolo & Véra Radomirskaïa (anima documentaliste qui affirme que Wagner est un gros con antisémite)
Art, philosophie et pharmacie de garde : Nietzsche contre Wagner
« Tout art, toute philosophie peuvent être considérés comme remèdes et secours de la vie ascendante et de la vie déclinante. »
Nietzsche, Nietzsche contre Wagner (1888), « Nous autres antipodes »
Introduction : une ordonnance rédigée à Turin
Décembre 1888, Turin. Un ancien professeur de Bâle, myope, migraineux et perpétuellement à la recherche d’un climat qui ne lui ferait pas de mal, relit ses propres livres. Il y découpe des passages pour constituer un dossier à charge contre l’homme qu’il a le plus aimé : Richard Wagner. Quelques jours plus tard, il s’effondrera et ne retrouvera jamais pied. Le dossier s’intitule Nietzsche contre Wagner, et c’est dans « Nous autres antipodes » que figure la phrase qui nous occupe. Elle a la sécheresse d’une notice de médicament, avec indications, contre-indications et posologie.
Elle déplace pourtant toute la philosophie de l’art. La tradition demandait : qu’est-ce que le beau ? qu’est-ce que le vrai ? Nietzsche demande : de quoi cela soigne-t-il, et pour quelle vie ? L’art et la pensée cessent d’être des contemplations désintéressées pour devenir des prescriptions.
Une difficulté surgit aussitôt : si toute œuvre est un remède, elle peut aussi être un poison, et le critère de distinction n’est plus esthétique mais physiologique. Peut-on juger une œuvre à la santé de ce qu’elle prescrit, sans tomber dans un tribunal sanitaire de la culture ?
Nous verrons d’abord comment Nietzsche transforme le philosophe et l’artiste en soignants, puis comment il distingue deux pharmacies, celle de la surabondance et celle de l’appauvrissement, avant d’éprouver les limites d’un critère qui s’applique d’abord à son propre auteur.
I. Le philosophe en blouse blanche : la métaphore médicale prise au sérieux
L’idée que la philosophie soigne n’est pas neuve. Épicure proposait son « tétrapharmaque », quatre remèdes contre les angoisses de l’existence, et les stoïciens tenaient leur école pour un dispensaire de l’âme. Mais ces médecins prescrivaient à tous la même ordonnance, comme si l’humanité souffrait d’une seule maladie.
Nietzsche brise ce modèle pour deux raisons.
1. La philosophie est un symptôme avant d’être un remède. Dans la préface de la seconde édition du Gai Savoir (1886), il soupçonne les systèmes philosophiques d’avoir été, sans le savoir, des interprétations du corps, voire des malentendus sur le corps. Derrière un grand concept, il y a un estomac, un climat, une insomnie. Le cogito de Descartes n’a jamais été accusé d’avoir mal dormi, et Nietzsche s’en charge.
2. Le cas Socrate. Au § 340 du Gai Savoir, il relit la dernière phrase du condamné dans le Phédon : « Criton, nous devons un coq à Asclépios. » Asclépios est le dieu de la médecine, et l’on offrait un coq pour remercier d’une guérison. Socrate remercie donc le médecin de l’avoir guéri, et Nietzsche en conclut qu’il s’agit de guérir de la vie elle-même. Voilà un philosophe qui règle sa dernière consultation en remerciant le praticien de l’avoir débarrassé de l’existence, ce qui est une guérison radicale, mais difficile à recommander dans un cabinet de ville.
On comprend alors le renversement. Si la philosophie de Socrate, la musique de Wagner ou la poésie d’un autre sont des remèdes, il faut se demander quelle souffrance elles traitent. Nietzsche pose une question de pharmacien : pour quel patient, et à quelle dose ?
Les Grecs avaient d’ailleurs un mot qui dit tout. Pharmakon désigne à la fois le remède et le poison, et Derrida en a tiré toute une lecture de Platon dans « La Pharmacie de Platon ». La phrase de Nietzsche hérite de cette ambiguïté. Tout art soigne, et tout art peut empoisonner, selon le malade et la posologie. Il faudrait la faire figurer en tête de chaque musée, avec la mention « tenir hors de portée des enfants et des romantiques ».
II. Deux souffrances, deux officines : Dionysos contre Bayreuth
La formule porte sur la « vie ascendante » et la « vie déclinante », et c’est là que le texte devient redoutable. Nietzsche développe ici une distinction qu’on trouve déjà au § 370 du Gai Savoir : il y a deux sortes de souffrants.
Ceux qui souffrent de surabondance de vie. Ils ont trop de force, trop de tension, et ils veulent un art dionysiaque, un regard tragique sur l’existence. Ils ne cherchent pas à fuir la douleur, ils la prennent comme condiment. C’est ce que Nietzsche, dans la préface de 1886 à La Naissance de la tragédie, appelle un pessimisme de la force : les Grecs, dit-il en substance, étaient assez robustes pour regarder l’horreur en face et en faire du théâtre.
Ceux qui souffrent d’appauvrissement de vie. Ils sont fatigués, ils veulent du repos, du silence, de l’apaisement, ou à défaut de l’ivresse, de la convulsion, de l’anesthésie par le sublime. Le romantisme, selon Nietzsche, est l’art de ces malades, et Schopenhauer en est le médecin de chevet : sa philosophie prescrit la négation du vouloir-vivre comme on prescrit le repos complet.
Wagner est alors, à ses yeux, le grand pharmacien de cette seconde officine. L’aveu est dans Nietzsche contre Wagner même, au chapitre « Où j’admire » : « Mes objections contre la musique de Wagner sont des objections physiologiques », et plus loin, sans ménagement : « Wagner rend malade. » Le diagnostic ne porte pas sur le contrepoint mais sur les effets : l’accélération du pouls, l’épuisement nerveux, le besoin d’une dose supplémentaire. Qu’on se souvienne que la Tétralogie occupe quatre soirées, soit une quinzaine d’heures, et que Parsifal propose une rédemption par la chasteté après plusieurs heures d’assise sur un siège de bois. On a connu des cures plus brèves, et des remèdes moins coûteux en places de parking.
L’ironie de l’affaire est que Nietzsche admire Wagner, et le dit au même endroit : voici, écrit-il, un musicien sans égal pour trouver les accents de la souffrance, des oppressions et des tortures de l’âme, et pour prêter un langage à la désolation muette. C’est exactement ce qui fait de lui un empoisonneur redoutable, car il connaît la douleur de son patient mieux que personne, et c’est avec cette connaissance qu’il prépare la potion. Un charlatan est inoffensif parce qu’on ne le croit pas. Un génie est dangereux parce qu’on le croit.
Reste le mot « antipodes ». Au sens strict, les antipodes sont ceux dont les pieds sont opposés aux nôtres, mais ils marchent sur la même planète. Nietzsche et Wagner ont donc la même Terre sous les pieds, la même vie, et deux directions opposées : l’une qui monte, l’autre qui descend.
III. Les limites de la posologie : peut-on juger une œuvre à son bulletin de santé ?
Le critère médical a de quoi séduire, il est pourtant exposé à trois objections sérieuses.
1. Le médecin est un malade. Nietzsche juge Wagner sur sa physiologie alors que la sienne est catastrophique. L’objection est évidente, et il l’a prévue : dans Ecce Homo, il se dit à la fois décadent et son contraire, parce que sa longue maladie lui a donné une perspective sur la santé, et sa santé retrouvée une perspective sur la maladie. Le philosophe est un patient chronique qui a appris à lire ses propres analyses. L’évangile dit « Médecin, guéris-toi toi-même », et Nietzsche répond, par son œuvre entière : « J’y travaille, laissez-moi finir ma phrase. »
2. La décadence est parfois féconde. Si les œuvres des malades étaient toutes malades, la littérature serait un hôpital. Nietzsche le sait, qui admire Wagner au moment même où il le dénonce. Le critère de la vie ascendante n’est donc pas un verdict esthétique mais une question d’usage : une œuvre peut être magnifique et, pour tel lecteur à tel moment, déconseillée. C’est la différence entre juger la qualité d’un vin et conseiller un verre à quelqu’un qui conduit.
3. L’objection kantienne. Pour Kant, le jugement de goût est désintéressé, et le beau plaît sans que l’on désire l’objet. Nietzsche, au § 6 de la troisième dissertation de la Généalogie de la morale, lui oppose Stendhal, pour qui le beau est une « promesse de bonheur ». Devant la même statue, Kant se tient à distance respectueuse, tandis que Stendhal voudrait déjà organiser le dîner. Selon Nietzsche, un art sans intérêt ne se rencontre que chez les philosophes qui ne sortent jamais, et tout art est une manière d’agir sur la vie de celui qui le reçoit.
Cette thèse n’est pas qu’une curiosité d’érudit : nous l’appliquons chaque jour sans le savoir. Nous disposons de listes de lecture « motivation », « pluie sur la vitre » ou « rupture : version dramatique », et l’art-thérapie est entrée à l’hôpital. Nietzsche demanderait seulement qui prescrit quoi à qui, et si le remède entretient la maladie. Une playlist de tristesse écoutée en boucle fait de la tristesse une habitude.
Conclusion : pour une pharmacie qui sache danser
La phrase de Nietzsche contre Wagner ne propose pas un art utilitaire, au service de la santé comme d’un ministère. Elle remplace la question « qu’est-ce que le beau ? » par « pour quelle vie, et contre quelle souffrance ? », et elle oblige chacun à avouer à quelle vie il veut contribuer. Elle invite aussi à ne jamais séparer une œuvre de ses effets, ni un penseur de son corps.
Elle nous met enfin en garde contre un risque d’élégance : celui d’un philosophe qui, fatigué, prendrait sa fatigue pour une vérité. C’est peut-être là le sens ultime du remède nietzschéen : savoir rire. « Je ne saurais croire qu’en un dieu qui s’entendrait à danser », écrit Zarathoustra, et l’on voit mal comment on danse avec un traité de métaphysique sous le bras. L’humour est un contre-poison à l’esprit de pesanteur.
On peut donc conclure par une ordonnance modeste, que Nietzsche signerait probablement en grommelant : lire Nietzsche en entier, écouter Wagner à doses homéopathiques, et rire du résultat. Les antipodes finissent toujours par se retrouver, il suffit de faire le tour de la Terre.
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De nuit comme de jour
Exactement ! merci !