Chapitre 1 : De l’Antiquité à nos jours, les incroyants s’en vont-en-guerre (mais sans armes)
L’Antiquité : quand douter coûtait déjà cher
Le premier à qui l’on a collé l’étiquette d’« Athée », avec une majuscule, est Diagoras de Mélos (Ve siècle av. J.-C.). La légende raconte qu’il aurait jeté dans le feu une statue en bois d’Héraclès pour faire cuire ses lentilles, en lui disant d’accomplir ainsi son treizième travail. Lentilles contre demi-dieu : match nul, mais Athènes lui a mis une tête à prix. Le ton était donné.
À la même époque, Protagoras avouait ne pouvoir savoir si les dieux existent ou non, et ses livres furent brûlés sur la place publique.
Démocrite expliquait le monde par les atomes et le vide, ce qui laisse peu de place pour un étage supplémentaire.
Quant à Socrate, il fut condamné à la ciguë, notamment pour ne pas honorer les dieux de la cité : preuve que poser trop de questions est un sport à haut risque.
Plus tard, Épicure proposa une solution élégante : les dieux existent peut-être, mais ils sont bien trop occupés à être bienheureux pour se soucier de nous.
Autrement dit, des voisins du dessus parfaitement silencieux.
Son disciple romain Lucrèce en tira un grand poème, De la nature des choses, où l’on trouve cette formule restée célèbre : tantum religio potuit suadere malorum, « tant de maux a pu conseiller la religion ». Il écrivait cela il y a plus de deux mille ans. Il n’a pas eu besoin de mise à jour.
Et pour ceux qui croiraient l’Occident seul sur le sujet : en Inde, l’école matérialiste des Cârvâka (ou Lokâyata) se moquait déjà des rites et des prêtres. Le doute est une plante qui pousse sous tous les climats.
Une précision tragique, mais brève : en 415, à Alexandrie, la philosophe et mathématicienne Hypatie fut assassinée par une foule fanatisée. Ce n’était pas une athée, mais une femme qui pensait, ce qui était déjà beaucoup trop.
Du Moyen Âge à la Renaissance : l’art de penser sans se faire griller
Au Moyen Âge, l’athéisme déclaré était à peu près aussi répandu que le télétravail : il existait sans doute, mais personne ne le disait au patron. Les penseurs avançaient masqués. Averroès, grand commentateur d’Aristote, voulut réconcilier raison et foi ; ses livres furent néanmoins brûlés et lui-même exilé pour un temps. Quand on se fait punir en voulant arranger tout le monde, on comprend vite qu’il vaut mieux garder ses doutes pour la nuit.
À la Renaissance, le ton se durcit : Étienne Dolet, imprimeur et humaniste, fut brûlé à Paris en 1546 ; Michel Servet fut brûlé à Genève en 1553, sous l’œil de Calvin (preuve que les protestants aussi avaient des allumettes) ; Giordano Bruno, qui imaginait des mondes infinis, fut brûlé à Rome en 1600. Quant à Galilée, il s’en sortit en abjurant, murmurant (dit-on) que la Terre tournait quand même. L’Église ne le réhabilitera officiellement qu’en 1992, soit un délibéré de 359 ans. La justice divine a le temps.
Le XVIIe et les Lumières : on sort du placard (par la porte de derrière)

Denis Diderot

Baron d’Holbach

Voltaire

Spinoza
Spinoza identifie Dieu à la Nature elle-même : un dieu sans barbe, sans colère, sans commandements, ce qui lui valut d’être excommunié par sa communauté et traité d’athée par à peu près tout le monde. Vient ensuite le plus étonnant de tous : Jean Meslier, curé d’Étrépigny, qui célébra la messe toute sa vie et laissa à sa mort, en 1729, un Mémoire expliquant qu’il n’avait jamais cru à rien. Un athée posthume : la prudence poussée jusqu’au bout.
Au XVIIIe siècle, on se met à le dire plus fort. Diderot et le baron d’Holbach reçoivent à dîner la moitié de l’intelligentsia européenne, et l’on y professe sans trembler que la nature se suffit à elle-même. David Hume démolit les miracles avec une politesse écossaise. Voltaire, lui, reste déiste : « si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer », écrit-il, ce qui est la plus belle manière de dire qu’on a bien remarqué que quelqu’un l’avait
fait.
La liberté de penser avait pourtant ses martyrs : en 1766, le chevalier de La Barre, 19 ans, fut torturé et décapité pour avoir manqué de respect à un crucifix. On jeta sur son bûcher le Dictionnaire philosophique de Voltaire, histoire d’être sûr que la leçon serait comprise. Elle le fut, mais pas dans le sens espéré : l’indignation fit avancer la tolérance plus sûrement que dix sermons.
Le XIXe siècle : Dieu est mort, longue vie aux footnotes

Bakounine par Nadar
Feuerbach soutient que ce n’est pas Dieu qui a créé l’homme, mais l’inverse : l’homme a projeté ce qu’il a de meilleur dans le ciel, puis a

Pierre Joseph Proudhon Par Nadar
oublié que c’était à lui. Marx y voit « l’opium du peuple », formule souvent citée à moitié : l’opium, à l’époque, était aussi un analgésique, et Marx parle autant de la détresse que de la drogue.
Proudhon et Bakounine (le grand ancêtre du courant libertaire) y vont franchement : pour ce dernier, si Dieu existait réellement, il faudrait l’abolir. Un fonctionnaire céleste inamovible, tout-puissant et non élu, ça ne passe plus.
Darwin publie en 1859 L’Origine des espèces, et la nature se met à s’expliquer toute seule, sans stagiaire divin. Nietzsche proclame « Dieu est mort », ce qui lui valut, selon la blague bien connue, un graffiti en réponse : « Nietzsche est mort. – Dieu ».
Freud, enfin, analyse la religion comme une grande névrose collective, avec la sérénité d’un monsieur qui fume le cigare en faisant la leçon sur les illusions.

LE JARDIN DES DÉLICES, JÉRÔME BOSCH
Du XXe siècle à nos jours : l’athéisme sort au grand jour (et en librairie)
Bertrand Russell imagine une théière en orbite autour du Soleil trop petite pour être vue par nos télescopes : on ne peut pas prouver qu’elle n’existe pas, mais on n’exige pas pour autant que les écoliers la prennent pour vérité. La charge de la preuve incombe à celui qui affirme, et non à celui qui hausse un sourcil.
Sartre en tire que l’homme est condamné à être libre, donc responsable, sans excuse divine.
Camus imagine Sisyphe heureux, ce qui prouve qu’on peut très bien pousser son rocher sans prier. Simone de Beauvoir fait observer que les religions ont rarement été tendres avec les femmes, ce qui reste une observation fort utile.
Plus près de nous, Richard Dawkins, Christopher Hitchens et, en France, Michel Onfray ont fait de l’athéisme un sujet de best-sellers.
Les croyants ont leurs textes sacrés ; les athées ont des tirages, ce qui est une forme de liturgie comme une autre.
Et n’oublions pas le pastafarisme, religion parodique du Monstre en spaghetti volant, dont le but est de rappeler, avec une passoire sur la tête, que toute croyance qui réclame un traitement de faveur doit pouvoir supporter qu’on la compare à un plat de pâtes.
La dangerosité des monothéismes (et des croyances en général)

Scène de l’Inquisition de Goya
Voici le moment où il faut être honnête, donc moins drôle quelques lignes. Les trois grands monothéismes ont tous, à un moment ou à un autre, tué au nom de leur dieu : les croisades, l’Inquisition, les guerres de religion et le massacre de la Saint-Barthélemy, les bûchers, les fatwas, les attentats. Le problème est structurel : un dieu unique, jaloux et détenteur de la Vérité, rend la nuance suspecte et le voisin d’une autre croyance potentiellement damné. Le polythéisme avait au moins l’élégance de pouvoir ajouter un dieu de plus sans faire de scandale : on ne se bat pas pour le trône de l’Olympe, il y a de la place.
Mais soyons rigoureux, puisque c’est la moindre des élégances pour un athée : le danger n’est pas seulement Dieu, c’est la certitude. Les régimes qui ont pratiqué l’athéisme d’État n’ont pas été plus doux, au contraire : ils ont simplement remplacé le clergé par un parti, le dogme par un autre dogme, et le saint par un portrait de dictateur. Ils fonctionnaient exactement comme une religion, à ceci près que le paradis y était reporté non plus au ciel mais « au prochain plan quinquennal ». La leçon est la même : dès qu’une idée n’a plus le droit d’être discutée, l’espèce humaine a un problème, qu’elle soit mystique, politique, sectaire ou complotiste.
L’athéisme n’est pas une garantie de vertu ; il est seulement une invitation à ne rien admettre sans examen, y compris ses propres idées. Et cela, pour un système de pensée, est déjà une assurance-vie.
Science et religions : un mariage compliqué, une séparation de corps
La science et la religion ont longtemps vécu comme un vieux couple qui ne partage plus la même chambre. La religion a longtemps expliqué le tonnerre, la maladie, l’origine du monde ; la science a repris les dossiers un à un, avec une patience d’huissier. C’est ce qu’on appelle parfois le « Dieu des lacunes » : on lui attribue tout ce qu’on ne comprend pas encore, et il se retrouve chaque siècle un peu plus au chômage technique.
Quand Napoléon demanda à Laplace pourquoi son système du monde ne mentionnait pas Dieu, celui-ci aurait répondu qu’il n’avait pas eu besoin de cette hypothèse. Quelle élégance dans l’économie de moyens !
Soyons toutefois justes : de nombreux scientifiques ont été croyants, et pas des moindres. Le chanoine Georges Lemaître, prêtre belge, fut l’un des pères de la théorie du Big Bang, ce qui prouve qu’on peut tout à fait faire de la physique le jour et dire la messe le dimanche.
Le paléontologue Stephen Jay Gould proposait même de séparer les deux domaines : à la science le « comment » du monde, à la religion le « pourquoi ». Beau compromis, que l’athée respecte en notant simplement que le « pourquoi » semble, lui aussi, avoir un air de famille avec le « comment » quand on creuse un peu.
La différence fondamentale tient en une phrase : la science se corrige, la religion se révèle. Quand un scientifique se trompe, il publie un erratum, et tout le monde applaudit. Quand un dogme se trompe, il lui faut parfois trois siècles et demi pour l’admettre, comme on l’a vu avec Galilée, et même l’Église d’Angleterre a fini par présenter, en 2008, des excuses à Darwin, près de cent trente ans après sa mort. Mieux vaut tard que jamais, mais pas beaucoup mieux.
Conclusion du chapitre 1 : une société laïque doit-elle céder la place aux religions ?
Non. Et pour une raison simple : la laïcité n’est pas l’ennemie des croyants, elle en est la meilleure alliée. C’est elle qui garantit à chacun le droit de croire, de ne pas croire ou de changer d’avis le mardi, sans que l’État, qui n’a pas d’âme, ne vienne arbitrer. Quand la loi de 1905, portée notamment par Aristide Briand, sépare les Églises et l’État, elle ne retire rien à personne : elle empêche simplement qu’une religion impose sa loi à celui qui n’en a pas.
Céder la place aux religions, ce serait confier les clés de la maison commune à des propriétaires qui ne sont d’accord ni sur le plan, ni sur le chef de chantier, ni sur le jour de la fermeture hebdomadaire. Un espace public neutre est le seul endroit où le croyant, l’athée et l’agnostique peuvent coexister sans que l’un doive payer le loyer spirituel de l’autre. La laïcité ne retire pas Dieu de la société ; elle le laisse chez lui, ce qui est généralement là que les dieux se sentent le mieux.
Chapitre 2 : Les religions face à l’intelligence artificielle, ou le retour du veau d’or en version cloud
Quand les machines se mettent à réfléchir, les cathédrales s’inquiètent
Voici le nouvel acteur de la scène : l’intelligence artificielle. Elle écrit, traduit, compose, répond à tout à toute heure, ne réclame ni congés ni encens, et elle n’a jamais prétendu parler au nom du Très-Haut. Évidemment, les religions s’y intéressent de près : le pape Léon XIV a lui-même fait de l’IA l’un des grands défis de notre temps, comme ses prédécesseurs avaient eu leurs révolutions industrielles. On a même vu des confessionnaux à intelligence artificielle installés dans des églises à titre expérimental : un « père confesseur » qui n’a jamais commis le moindre péché et n’a donc aucune raison de faire la morale.
Certains vont plus loin : l’ingénieur Anthony Levandowski a fondé en 2017 une Église de l’IA, la Way of the Future, destinée à vénérer une future divinité algorithmique (l’initiative fut dissoute depuis). C’est à la fois fascinant et inquiétant : après avoir créé des dieux à son image, l’homme semble envisager d’en fabriquer un en laboratoire. Le récit d’Isaac Asimov où un ordinateur finit par répondre à la question ultime avait au moins l’avantage de la fin de partie.
Ce que l’IA change, et ce qu’elle ne changera pas
Ce que l’IA change : elle met à la portée de tous, gratuitement, des connaissances que des siècles de clergé avaient parfois confisquées. Elle permet de comparer les textes, de détecter les contradictions, de lire l’ensemble des Écritures en trois minutes, et de découvrir que certains passages sont, disons, moins mis en avant lors des mariages. Elle peut aussi brouiller le jeu, en fabriquant des prophéties, des sectes, des gourous sur mesure et des fausses preuves à la chaîne. L’intelligence artificielle est un miroir : elle renvoie ce qu’on y met, y compris nos crédulités.
Ce qu’elle ne changera pas : le besoin humain de sens, de consolation et de rituel, la peur de la mort, l’envie de croire qu’on compte. Aucun algorithme, pour le moment, n’a jamais consolé quelqu’un à un enterrement aussi bien qu’un voisin avec un gâteau. Il y a là un territoire que les religions occupaient, que la laïcité laisse libre, et que les arts, l’amitié, la philosophie, la musique, la photographie et la contemplation d’un coucher de soleil sur la rade remplissent fort bien sans l’aide d’un clergé.
Conclusion du chapitre 2 : comment voir l’avenir des religions ?
Sans prophétie, forcément (nous ne sommes pas payés pour cela), voici trois scénarios. Le premier : les religions s’adaptent, comme elles l’ont toujours fait. Elles s’approprient l’IA, ouvrent des applications de prière, proposent des homélies générées à la demande, et préservent leur noyau de rites et de communauté. Le deuxième : l’IA devient elle-même un objet de croyance, avec ses prêtres en sweat à capuche, ses dogmes de la « singularité » et ses fidèles qui consultent l’oracle avant de choisir leur café. On aurait alors simplement changé de veau d’or, et le nouveau ne bêle même pas. Le troisième : le recul des religions continue en Europe là où l’éducation, la science et le bien-être progressent, tandis qu’elles restent vivaces ailleurs, souvent liées à l’identité et à la communauté plus qu’à la théologie.
Dans tous les cas, le vrai enjeu n’est pas de savoir si les dieux sont réels ou si les machines pensent, mais comment préserver ce que nous avons de plus précieux : l’esprit critique, la liberté de conscience et la capacité de rire de ce qu’on croit. Si une chose me semble devoir survivre à toutes les révolutions, qu’elles soient technologiques ou spirituelles, c’est bien celle-là. Un athée, au fond, n’est jamais qu’un croyant au doute : il croit qu’il faut vérifier, que la liberté vaut mieux que la soumission, et qu’une bonne blague a plus fait pour la tolérance que mille sermons.
