Le Piémont : au pied des montagnes, au cœur du monde

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Last Updated on 11/09/2026 – 16:15 by Frank César LOVISOLO

 

Piémont, Italie : histoire antique, géologie, terroirs viticoles (Barbera, Moscato) et villages secrets, Nizza Monferrato, Acqui Terme, Calamandrana, Perletto… Un voyage littéraire.

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  Il y a des pays qu’on ne quitte jamais tout à fait : récit d’un retour.  

Frank César Lovisolo avec Giulia Ferrante & Giuseppina Pavese, mes assistantes virtuelles :

Le Piémont :

Drapeau du Piémont

Un Voyage au pied des montagnes et au cœur du monde

 

Une verre de Barbera

Il est tard pour le café, disiez-vous.

Mais au Piémont, on ne boit pas le café à cette heure-là : on ouvre une bouteille de Barbera, on regarde la colline s’assombrir et on se met à raconter.

Drapeau ItalienVoici donc, non pas un exposé, mais un conte vrai, celui d’une terre qui porte un nom de géographe (« pied de mont ») et une âme de poète.

Quant au temps de lecture : nous l’estimons, à vue de verre, à la durée d’une ou deux bonnes bouteilles de Moscato débouchées entre amis. 

Les galeries photos dans cet article

( D’autres suivront un peu plus tard )

Fontanile

Santo Stefano Belbo

Perletto

Calamandrana

Cliquer sur le nom des villes pour accéder aux images

I. L’Antiquité, ou les premiers pas au pied des Alpes

Avant d’être une région, le Piémont fut un seuil. Un lieu de passage entre les brumes celtiques et la lumière méditerranéenne, entre les Liguri et les Gaulois cisalpins, entre les dieux des sources et ceux de Rome.

Les peuples ligures, les Liguri Statielli notamment, occupaient ces collines bien avant que Rome n’y songe. Puis, comme toujours, Rome songea.

C’est ainsi qu’au IIᵉ siècle avant notre ère, les légions fondent Acqui Terme, qu’elles baptisent Aquae Statiellae, les eaux des Statielli. Pline l’Ancien, dans son Histoire naturelle, place ces sources chaudes parmi les meilleures de l’Empire, aux côtés d’Aix-en-Provence et de Pouzzoles.

On raconte même, les Romains adoraient déjà les rumeurs people, que Cléopâtre appréciait particulièrement le vin doux produit dans cette région, le futur Brachetto, que César lui aurait fait porter. Vraie ou fausse, l’anecdote a ceci de piémontais : elle mêle sans complexe l’histoire, le vin et un soupçon de galanterie politique.

Aujourd’hui encore, la Bollente jaillit à 74,5 °C en plein centre d’Acqui, comme si le sous-sol refusait obstinément d’oublier les deux mille ans écoulés. Une eau qui n’a jamais pris sa retraite : voilà une leçon de philosophie stoïcienne offerte gratuitement par la géologie.

Plus au sud, entre Langhe et Monferrato, Santo Stefano Belbo porte elle aussi la trace des légionnaires: stèles et vestiges de voies romaines subsistent dans la vallée du Belbo, quoique son véritable âge d’or littéraire n’advienne que vingt siècles plus tard (nous y reviendrons, car un poète nous y attend).

Quant à Calamandrana, son sol a probablement connu, lui aussi, le pas romain, avant que le Moyen Âge n’y bâtisse châteaux et forteresses, mais nous garderons le meilleur pour plus tard : cette ville a une saveur toute particulière pour qui porte, comme notre lecteur, le nom de Lovisolo.

II. Géologie : quand deux océans se sont donné rendez-vous

Il y a de cela environ 150 millions d’années, une paille, à l’échelle de l’univers, mais une éternité pour nos pauvres existences bipèdes, s’ouvrait, entre les plaques européenne et adriatique, un bras de mer aujourd’hui disparu : l’océan liguro-piémontais.

Colle della Lombarda - Strade provenciale 255 - Vinadio (Coni)

Colle della Lombarda – Strade provenciale 255 – Vinadio (Coni)

Ses sédiments, ses radiolarites rouges, ses argiles noires, se sont trouvés broyés, plissés, métamorphisés lorsque, quelques dizaines de millions d’années plus tard, l’Afrique a poussé l’Europe dans ses retranchements, faisant surgir les Alpes à partir d’anciens sédiments déposés près du plancher de l’océan liguro-piémontais, métamorphisés et déplacés lors de la formation des Alpes en nappes de charriage.

Le Piémont est donc, littéralement, une cicatrice géologique, mais une cicatrice magnifiquement guérie.

Sa géographie reste aujourd’hui essentiellement montagneuse, à 43,3 %, mais comporte aussi de vastes espaces de collines représentant 30,3 % du territoire et de plaines pour 26,4 %.

Un vaste amphithéâtre naturel, où les Alpes et les Apennins se referment presque en cercle, laissant filer en son centre le fleuve Pô, qui naît dans l’ouest de la région et recueille l’eau de toutes les rivières comprises dans ce demi-cercle de montagnes.

Entre les hauteurs alpines et la plaine padane s’étend une zone charnière, faite de collines marneuses et calcaires : les Langhe, le Roero, le Monferrato.

Ce sont précisément ces sols, argilo-calcaires, riches en fossiles marins, souvenirs directs de cet océan disparu, qui font aujourd’hui le bonheur des vignerons.

Boire un verre de Barbera, c’est donc, sans le savoir, porter un toast à la tectonique des plaques. Il y a pire façon de rendre hommage à la science !

Le sous-sol du Monferrato recèle même une curiosité géologique et humaine : les infernot, petites caves creusées à la main dans la pierre de tuf (la pietra da cantoni), sans mortier ni ciment, uniquement pour la conservation du vin.

Ce patrimoine troglodytique, unique au monde, a valu à la région son inscription au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2014, aux côtés des Langhe et du Roero.

La carte officielle interactive (ARPA Piemonte / CNR IGG) : https://webgis.arpa.piemonte.it (rechercher « Carta Geologica Interattiva. del Piemonte »)

III. Industrie : de la terre à l’usine, sans jamais renier la terre

Le Piémont a ceci de singulier qu’il fut à la fois le grenier et l’atelier de l’Italie. Il a toujours été une région riche d’Italie, berceau de l’industrie italienne (Fiat, Iveco, Lancia, Alfa Romeo) bien plus industrialisée que le sud du pays.

Il recouvre les deux tiers du triangle industriel italien, dont Turin, sa capitale, constitue l’une des trois pointes, avec Milan et Gênes. Turin, précisément, fut au XXᵉ siècle la ville de l’automobile, du cinéma naissant et de l’ouvrier syndiqué, une modernité qui contrastait, à quelques kilomètres de là, avec le rythme immuable des vendanges.

Car c’est bien là le paradoxe piémontais, presque une élégance : la région qui a motorisé l’Italie n’a jamais renoncé à sa vigne. On y fabrique des voitures et des vermouths, des pneumatiques et des Barolo, comme si l’usine et le clos avaient conclu un pacte de non-agression tacite. Ailleurs, l’industrie dévore le paysage ; ici, elle a plutôt appris à composer avec lui, le triangle industriel s’arrête sagement aux portes des collines classées.

IV. Végétation naturelle : le tapis vert avant le tapis de vigne

Avant d’être un vignoble, le Piémont est une forêt. Les versants alpins et les vallées supérieures portent hêtraies, châtaigneraies et forêts de résineux, mélèzes et sapins qui montent jusqu’aux alpages où paissent encore quelques troupeaux fidèles à une transhumance millénaire.

Plus bas, sur les collines, le chêne pubescent et le charme cohabitent avec le noisetier, ce même noisetier dont le fruit, torréfié, finit immanquablement dans une pâte à tartiner devenue mondialement célèbre (le Piémont a inventé le gianduja avant que le monde entier ne s’en empare).

La plaine, elle, fut longtemps zone humide : les fontanili, résurgences naturelles d’eau, ont façonné un paysage de rizières, le Piémont est, avec la Lombardie voisine, le premier producteur de riz d’Europe, ce qui surprend toujours le voyageur venu chercher du vin et qui découvre des rizières scintillantes comme des miroirs brisés.

Mais la vraie signature végétale du Piémont, celle qui a conquis l’UNESCO, demeure la vigne elle-même, non pas plante sauvage, certes, mais tellement enracinée dans le paysage depuis des siècles qu’elle en est devenue, elle aussi, un fait de nature. Les ceps de Nebbiolo, de Barbera, de Moscato dessinent sur les collines des courbes de niveau plus sûres que n’importe quelle carte d’état-major.

V. Villes et villages : portraits d’un territoire bavard

Vue panoramique d'Acqui Terme au coucher du soleilAcqui Terme, la ville qui bout depuis deux mille ans

Nous l’avons dit : Acqui Terme fume encore de son passé romain.
On y vient pour les eaux thermales, on y reste pour le Brachetto d’Acqui, ce vin rouge doux et pétillant qui a la couleur d’un couchant de septembre.
Une ville qui a l’élégance de rester fidèle à ce qui a fait sa fortune depuis vingt siècles : l’eau chaude et le raisin sucré.
Il y a une sagesse là-dedans que Sénèque, qui évoqua ces sources, n’aurait pas reniée.

Asti, la cité aux cent tours

Asti - Piazza San Secondo - Piemont

Asti – Piazza San Secondo

Asti fut au Moyen Âge une puissante commune marchande, hérissée de tours nobiliaires comme un San Gimignano piémontais avant l’heure, il en reste aujourd’hui quelques-unes, fières et solitaires. Asti donne aujourd’hui son nom au Moscato d’Asti et à l’Asti Spumante, ces bulles douces qui accompagnent tant de desserts italiens.

Une ville qui, en somme, a troqué les tours de guerre contre les tours de fête, chaque année, son fameux Palio rappelle, avec panache, que la rivalité entre quartiers peut aussi se jouer à cheval plutôt qu’à l’épée.

 


Calamandrana, ou l’éloge de la fidélité (parenthèse Lovisolo)

Calamandrana : Parrocchia Maria Immacolata

Calamandrana : Parrocchia Maria Immacolata

Calamandrana est un petit comune d’un peu plus de 1 600 âmes, niché entre Nizza Monferrato et Canelli. Son territoire, habité dès l’époque romaine selon toute vraisemblance, se structure véritablement à partir du XIIᵉ siècle autour d’un château plusieurs fois détruit et reconstruit, signe, s’il en fallait un, que l’Histoire n’aime rien tant que recommencer.

Tombeau d'une des familles Lovisolo avec Gandolfi (Clin d'œil à Pagnol)Une parenthèse, donc, comme demandé, et non des moindres.

Calamandrana est aussi, et peut-être surtout pour qui porte ce nom, une terre Lovisolo.
La famille y est enracinée depuis des générations : elle y a bâti des carrosseries agricoles avant de tenir fourneaux, c’est ainsi que Maria Lovisolo, cuisinière légendaire du restaurant « Violetta », y a régné derrière ses fourneaux durant plus d’un demi-siècle, faisant de la traditionnelle « finanziera » piémontaise une signature familiale transmise de génération en génération.
La commune elle-même est aujourd’hui administrée par une maire portant ce même patronyme, Giuseppina Lovisolo, tandis que des exploitations agricoles Lovisolo travaillent encore la vigne alentour.
Le cimetière de Calamandrana, comme tant de cimetières piémontais accrochés au flanc des collines, garde en ses pierres la mémoire de ces générations : les Lovisolo n’y sont pas de passage, ils y sont chez eux, entre les rangs de vigne et les rangs de tombes, dans cette continuité si typiquement piémontaise où la terre qui nourrit est aussi celle qui accueille au repos.

On pourrait y voir une allégorie : ici, on ne quitte jamais vraiment sa colline, on l’habite, on la cultive, on y demeure.

 


Fontanile, le village qui peint ses murs

Fontanile : Chiesa di San Giovanni Battista

Fontanile : Chiesa di San Giovanni Battista

Fontanile, dont le nom même signifie « terre riche en sources », est un modeste bourg du Monferrato astesan, jadis protégé par deux enceintes fortifiées dont subsiste la tour des Ansaldi.

Mais Fontanile a trouvé, au XXIᵉ siècle, une manière singulière de raconter son histoire : depuis 2018, le

Alessandro Leiduan et sa fille Sylvia lors d'un aperitivo à Fontanile

Alessandro et Sylvia Leiduan – Magalie Campos

peintre Luigi Amerio orne les façades des maisons de fresques narrant huit siècles de vie villageoise, un projet primé par la Région Piémont sous le nom poétique de « I muri raccontano » (« les murs racontent »).

Ajoutons que l’église Saint-Jean-Baptiste (Chiesa di San Giovanni Battista) y arbore la plus haute coupole de toute la province d’Asti.

Cinquante-deux mètres de brique pointés vers le ciel comme un défi d’architecte de village à cathédrale.

È in questo villaggio che, insieme ai miei compagni di strada, abbiamo fatto sosta per un aperitivo salvifico, quasi una piccola grazia laica, dopo aver percorso, tra i filari di vigne assopite nella luce del pomeriggio, gli stretti sentieri che, come vene silenziose, uniscono l’uno all’altro tutti questi villaggi sospesi sulla collina.


Nizza Monferrato, la capitale (auto-proclamée, mais méritée) du Barbera

Nizza Monferrato : Piazza Martiri di Alessandria

Nizza Monferrato : Piazza Martiri di Alessandria

Nizza Monferrato porte bien son ambition : devenue « città » en 1704, passée aux Savoie en 1708.

Elle a fait du cépage Barbera une religion civique.

Depuis 2014, le « Nizza DOCG », Barbera vinifié à 100 %, aux règles de production plus strictes que sa cousine la Barbera d’Asti, porte fièrement le nom de la ville jusque sur les cartes des sommeliers du monde entier.

On y cultive aussi, avec une tendresse toute locale, le « cardo gobbo », ce cardon « bossu » que l’on courbe artificiellement en le couchant sous terre, comme si même les légumes, ici, devaient apprendre l’humilité avant de mériter l’assiette.

 


Perletto, ou l’évêque qui n’aimait pas les abstinents

Perletto : La Torre e la chiesa parrochiale di San Vittore

Perletto : La Torre e la chiesa parrochiale di San Vittore

Perletto est un hameau de moins de trois cents âmes dont le nom même, du latin Perlaetum, « pays riant et heureux », annonce le programme.

Dominé par une tour médiévale de trente-six mètres, le village fut aussi le théâtre d’amours royales discrètes : le roi Victor-Emmanuel II y possédait un pavillon de chasse où il retrouvait, dit-on, sa maîtresse bien connue, la « Bela Rosin ».

Mais le trait le plus savoureux revient à l’enfant du pays devenu évêque, surnommé avec affection le « Vescovo del Bicerin » (« l’évêque du petit verre ») pour son peu de sympathie envers les abstinents.

Un saint homme, donc, mais de la meilleure espèce piémontaise : celle qui sait qu’un verre partagé vaut parfois mieux qu’un sermon.

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C’est dans ce village qu’est né mon arrière grand-père Segoundin Lovisolo (1876-1946)…

 

Mon père, André Lovisolo (1931-2014) avait écrit un petit texte quant à cet homme que je n’ai pas connu:

Segoundin Lovisolo - Photo

Segoundin Lovisolo

« Mon grand-père paternel de son nom de famille LOVISOLO, de ses prénoms Segond ou Segoundin, parce que le second garçon de sa famille, Antonin (du nom du saint patron de son village natal et par conséquent mon second prénom, Antoine, vu que Segond fut mon parrain) et Jérôme, son troisième petit nom (je ne sais pas pourquoi). 

Le père de mon père est donc né en Italie, le 8 octobre 1876, au Piémont dans le petit village de Perletto, (actuellement 340 habitants) région de Cuneo, à droite du fleuve Bormida, au nord de Cortemiglia, dans le centre des Langhe, pays “sourisant et felice” comme nous l’apprend Internet.

Dans les années 1804 y vécut un évêque surnommé “Évêque du petit verre” — on devine aisément pourquoi — par les habitants (notre Segoudin en fut un ardent émule). On raconte qu’un certain Vittorio Emanuele II y avait loué les restes d’un château qu’il utilisait comme maison de chasse, mais surtout pour y passer de chaudes nuits d’amour avec son amoureuse, la Bella Rosin, en français, la Belle Rose. Internet dixit.

Segundo-Lovisolo-Portrait.jpg

Segundo Lovisolo – Portrait réalisé à La Seyne sur Mer

Mais revenons à mon grand-père. Celui-ci, après quelques études assez rapidement abandonnées dans un séminaire, fit son service militaire dans la musique.

Il y jouait du tambour, paraît-il ! Et puis, comme beaucoup d’Italiens, il émigra en France et vint s’installer à La Seyne-sur-Mer (Var).

Cet exil dut se faire dans les années 1905, je pense. Jouant de la grosse caisse à l’Orphéon Gaudemard, il rencontra dans un bal

Clotilde Clémentine Umido, de dix ans plus jeune que lui.
Il l’épousa en 1907, car elle était enceinte de mon père (Jean Lovisolo) qui, lui, est né le 2 janvier 1908.

Mais ça, je ne l’ai su que bien plus tard. Clémentine et Segoundin se firent naturaliser le 20 septembre 1930, pratiquement un an avant ma joyeuse naissance.
Mon brave grand-père passa plus de 50 ans comme ouvrier aux F. C. M. de La Seyne.

Il obtint en 1933 la Médaille du Travail en argent, et la même distinction, en or cette fois, en 1943.

Mais son salaire, et plus tard sa retraite, furent si modestes que ma grand-mère ne s’est pratiquement jamais arrêtée de travailler pour subvenir aux besoins de son foyer. 

Malgré tout, à la Seyne, au bas du Chemin des Isnard, le grand-père avait loué un petit terrain boisé avec cabanon où il allait, avec sa femme et ses enfants Jean, Joséphine et Emile (dis Mimi décédée à 6 ans des suites d’une péritonite), passer ses dimanches et surtout chasser, mettre des pièges à rigau (rouge-gorge comme tout un chacun le sait), tout en cueillant des pêches de vigne.
Quelle joie lorsqu’il rentrait chez lui, très fier, le carnier remplit de petits oiseaux que “Nande” (ma mère qu’il aimait bien) et mon petit frère Guy s’empressaient de plumer. C’est à cette époque, je pense, que mon frangin (Guy Lovisolo), en plumant ses premiers oiseaux, a contracté inconsciemment le virus de la chasse qui le poursuit encore aujourd’hui ! Ce que, d’ailleurs, nous ne lui reprochons en aucune façon. Je n’en dirai pas plus. »
André Lovisolo

Santo Stefano Belbo, le pays des quatre toits

 

Santo Stefano Belbo mérite qu’on s’y attarde, car c’est ici, le 9 septembre 1908, que naquit Cesare Pavese, nous y reviendrons dans la galerie de portraits ci-dessous.

Le village, dont les origines remontent à l’époque romaine et dont le nom actuel n’apparaît qu’après l’an mille, se love au confluent des Langhe et du Monferrato, au cœur même de la zone de production du Moscato.

Pavese, avec une pudeur toute piémontaise, décrivait son pays natal comme « quatre baraques et beaucoup de boue », mais un pays qu’il portait, disait-il, partout avec lui, jusqu’aux confins du monde.

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Moncalvo, la plus petite « ville » d’Italie

 

Moncalvo

Moncalvo par Davide Papalini

Il fallait bien, parmi « quelques villages ayant une particularité exceptionnelle », évoquer Moncalvo.

La ville s’enorgueillit, à raison, du titre facétieux de plus petite ville d’Italie. Comprenez : la plus petite commune à porter officiellement le titre de città.

Perchée sur sa colline, elle domine le Basso Monferrato de son campanile détaché, le plus haut édifice du village, pendant que ses ruelles pentues, la fracia, alignent d’anciennes enseignes et l’atelier où naquit le peintre baroque Guglielmo Caccia, dit « il Moncalvo ».

Une leçon d’humilité pour toutes les mégalopoles du monde : on peut être minuscule et posséder, tout de même, un titre de noblesse urbaine.


VI. Cultures viticole et agroalimentaire : le sacre du terroir

Coteaux viticoles du Piémont, rangs de vigne sur les collines du Monferrato

Il faut ici rendre justice à ce que le Piémont fait, sans doute, mieux que quiconque : transformer un coteau en poème et une vendange en patrimoine mondial. Depuis 2014, le paysage viticole des Langhe-Roero et du Monferrato figure sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, reconnaissance rare pour un vignoble, plus rare encore pour un vignoble qui n’a jamais cherché à être spectaculaire, seulement juste.

Le Nebbiolo y donne naissance au Barolo et au Barbaresco, rois incontestés capables de vieillir plusieurs décennies sans jamais perdre leur superbe, des vins philosophes, qui prennent leur temps parce qu’ils savent que la précipitation est l’ennemie du sens.

Le Barbera, lui, cépage du peuple devenu cépage d’exception grâce à Nizza Monferrato, incarne une autre sagesse : celle de la générosité sans prétention.

Le Moscato d’Asti et l’Asti Spumante, doux et festifs, rappellent que le sérieux n’est pas incompatible avec la joie, Santo Stefano Belbo en est l’un des cœurs battants, avec près de la moitié de son territoire planté en vignes à Moscato. Le Brachetto d’Acqui, enfin, boucle la boucle jusqu’à Cléopâtre, pour qui aime les récits qui reviennent sur leurs pas.

Autour du vin gravite tout un cortège agroalimentaire : la truffe blanche d’Alba, dont le parfum entêtant justifierait à lui seul un poème entier (on s’abstiendra, faute de place) ; le fromage, Castelmagno, Robiola, Bra, patiemment affiné dans des caves qui sentent la pierre humide et le temps qui passe ; la noisette Tonda Gentile, matière première du fameux gianduja ; le riz des plaines vercellaises, cousin padan du Piémont montagnard.

Une région qui, décidément, ne fait jamais les choses à moitié : quand elle cultive, elle cultive une civilisation entière.

Les principaux vins du Piémont, en un coup d’œil

Vin Type Statut Cépage principal Terroir de prédilection
Barolo Rouge DOCG Nebbiolo Langhe (autour de la commune de Barolo)
Barbaresco Rouge DOCG Nebbiolo Langhe, à l’est d’Alba
Barbera d’Asti Rouge DOCG Barbera Provinces d’Asti et d’Alexandrie, dont Nizza Monferrato
Moscato d’Asti Blanc doux pétillant DOCG Moscato bianco Autour d’Asti, dont Calamandrana, Fontanile, Santo Stefano Belbo, Perletto
Brachetto d’Acqui Rouge doux DOCG Brachetto Autour d’Acqui Terme, dont Calamandrana et Fontanile
Cortese di Gavi (Gavi) Blanc DOCG Cortese Province d’Alexandrie, autour de Gavi
Roero Rouge et blanc (Arneis) DOCG Nebbiolo / Arneis Rive gauche du Tanaro, province de Coni
Dolcetto d’Acqui Rouge DOC Dolcetto Collines autour d’Acqui Terme

(Une précision toute piémontaise : ces frontières d’appellation se chevauchent parfois sur une même commune: ainsi Calamandrana et Fontanile, déjà croisées plus haut, produisent à la fois du Moscato d’Asti et du Brachetto d’Acqui. Le terroir, ici, ne connaît pas la frontière nette ; il préfère la nuance, comme un bon vin.)

VII. Galerie de portraits : ceux qui ont fait vibrer ces collines

Une région se juge aussi aux êtres qu’elle façonne, ou qui la façonnent en retour. Voici quelques figures, parmi tant d’autres, dont l’âme reste attachée à ces coteaux.

    • Cesare Pavese (1908-1950), Né à Santo Stefano Belbo, mort à Turin. L’un des plus grands écrivains italiens du XXᵉ siècle, poète et romancier (La Lune et les Feux), traducteur de Melville et de Faulkner, cofondateur des éditions Einaudi. Son œuvre entière est une longue lettre d’amour, mélancolique et lucide, adressée à ses collines natales, qu’il n’a jamais cessé de fuir ni jamais cessé d’aimer.
    • Camillo Cavour (1810-1861), Né et mort à Turin. Homme d’État piémontais, artisan majeur de l’unité italienne aux côtés de Garibaldi, Mazzini et Victor-Emmanuel II. Diplomate habile, il sut convaincre Napoléon III de soutenir l’unification, quitte à céder Nice et la Savoie à la France en échange. La preuve que la grande Histoire, parfois, se négocie comme un bon contrat de vin.
    • Primo Levi (1919-1987), Né et mort à Turin. Chimiste et écrivain, rescapé d’Auschwitz, auteur de Si c’est un homme, témoignage bouleversant devenu l’un des textes essentiels de la littérature sur la Shoah. Sa lucidité tranquille, toute piémontaise dans sa retenue, n’a jamais cédé au pathos facile.
    • Umberto Eco (1932-2016), Né à Alessandria, dans le Piémont historique. Sémiologue, philosophe et romancier (Le Nom de la rose), esprit encyclopédique et facétieux, capable de faire dialoguer Guillaume d’Occam et la culture populaire dans un même souffle.
    • Guglielmo Caccia, dit « il Moncalvo » (1568-1625), Né à Montabone, actif principalement à Moncalvo, dont il tira son surnom. Peintre baroque piémontais prolifique, ses toiles religieuses ornent encore aujourd’hui les églises de la région, notamment à Moncalvo même.
    • Victor-Emmanuel II de Savoie (1820-1878), Premier roi d’Italie unifiée, dont le pavillon de chasse de Perletto garde le souvenir d’amours moins protocolaires que sa couronne.
    • LEIDUAN Alessandro Maître de Conférences – Docteur en Langue, littérature et civilisation italiennes de l’Université de Nice (en 2005). – Agrégé d’italien. – Enseignant chercheur, Université de Toulon et membre du laboratoire Babel (en 2011) et fondateur du « Réseau pour l’étude du complotisme » (en 2019, en 2024)
      Domaines de recherche : Formes fictionnelles de l’ère digitale (fictions transmédiatiques, interactives, sérielles), Narratologie, Critique philosophique des croyances sociales (complotisme).
Bouteille de Barbera d'Asti DOCG Superiore

Bouteille de Barbera
d’Asti DOCG Superiore

VIII. En guise de brindisi

Le Piémont n’est pas seulement une région : c’est une manière de tenir ensemble la roche et la vigne, l’usine et le clos, l’évêque facétieux et le poète mélancolique, Cléopâtre et le cardon bossu.
Une terre qui, depuis vingt-deux siècles, prend son temps, celui du vin qui vieillit, celui de l’eau qui continue de bouillir, celui des collines qui, patiemment, refusent de se presser vers rien.

Alors non, il n’est jamais trop tard pour le café. Mais au Piémont, on vous pardonnera si, ce soir, vous préférez lever un verre de Barbera à la santé de toutes ces collines, et à celle, un peu plus particulièrement, de Calamandrana.

Salute.

_________________________

Bibliographie et sources pour aller plus loin

Institutions et références officielles

Histoire et Antiquité

Villes et villages

Vins et terroir (voir aussi le tableau ci-dessus)

Personnages

(Les liens de cette bibliographie renvoient tous vers des pages consultées et vérifiées ; les articles Wikipédia évoluant, leur contenu peut être mis à jour après la publication de cet article.
Giuseppina Pavese)

FAQ pour le tourisme : ( Page 7 ) :

C’est par là >>>>>

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