Last Updated on 11/09/2026 – 16:15 by Frank César LOVISOLO
Piémont, Italie : histoire antique, géologie, terroirs viticoles (Barbera, Moscato) et villages secrets, Nizza Monferrato, Acqui Terme, Calamandrana, Perletto… Un voyage littéraire.
Cet article comporte 7 pages
Il y a des pays qu’on ne quitte jamais tout à fait : récit d’un retour.
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Frank César Lovisolo avec Giulia Ferrante & Giuseppina Pavese, mes assistantes virtuelles : Le Piémont :
Un Voyage au pied des montagnes et au cœur du monde
![]() Il est tard pour le café, disiez-vous. Mais au Piémont, on ne boit pas le café à cette heure-là : on ouvre une bouteille de Barbera, on regarde la colline s’assombrir et on se met à raconter.
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Les galeries photos dans cet article |
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| ( D’autres suivront un peu plus tard ) | |||
Fontanile |
Santo Stefano Belbo |
Perletto |
Calamandrana |
| Cliquer sur le nom des villes pour accéder aux images | |||
I. L’Antiquité, ou les premiers pas au pied des AlpesAvant d’être une région, le Piémont fut un seuil. Un lieu de passage entre les brumes celtiques et la lumière méditerranéenne, entre les Liguri et les Gaulois cisalpins, entre les dieux des sources et ceux de Rome. Les peuples ligures, les Liguri Statielli notamment, occupaient ces collines bien avant que Rome n’y songe. Puis, comme toujours, Rome songea. C’est ainsi qu’au IIᵉ siècle avant notre ère, les légions fondent Acqui Terme, qu’elles baptisent Aquae Statiellae, les eaux des Statielli. Pline l’Ancien, dans son Histoire naturelle, place ces sources chaudes parmi les meilleures de l’Empire, aux côtés d’Aix-en-Provence et de Pouzzoles. On raconte même, les Romains adoraient déjà les rumeurs people, que Cléopâtre appréciait particulièrement le vin doux produit dans cette région, le futur Brachetto, que César lui aurait fait porter. Vraie ou fausse, l’anecdote a ceci de piémontais : elle mêle sans complexe l’histoire, le vin et un soupçon de galanterie politique. Aujourd’hui encore, la Bollente jaillit à 74,5 °C en plein centre d’Acqui, comme si le sous-sol refusait obstinément d’oublier les deux mille ans écoulés. Une eau qui n’a jamais pris sa retraite : voilà une leçon de philosophie stoïcienne offerte gratuitement par la géologie. Plus au sud, entre Langhe et Monferrato, Santo Stefano Belbo porte elle aussi la trace des légionnaires: stèles et vestiges de voies romaines subsistent dans la vallée du Belbo, quoique son véritable âge d’or littéraire n’advienne que vingt siècles plus tard (nous y reviendrons, car un poète nous y attend). Quant à Calamandrana, son sol a probablement connu, lui aussi, le pas romain, avant que le Moyen Âge n’y bâtisse châteaux et forteresses, mais nous garderons le meilleur pour plus tard : cette ville a une saveur toute particulière pour qui porte, comme notre lecteur, le nom de Lovisolo. II. Géologie : quand deux océans se sont donné rendez-vousIl y a de cela environ 150 millions d’années, une paille, à l’échelle de l’univers, mais une éternité pour nos pauvres existences bipèdes, s’ouvrait, entre les plaques européenne et adriatique, un bras de mer aujourd’hui disparu : l’océan liguro-piémontais. ![]() Colle della Lombarda – Strade provenciale 255 – Vinadio (Coni) Ses sédiments, ses radiolarites rouges, ses argiles noires, se sont trouvés broyés, plissés, métamorphisés lorsque, quelques dizaines de millions d’années plus tard, l’Afrique a poussé l’Europe dans ses retranchements, faisant surgir les Alpes à partir d’anciens sédiments déposés près du plancher de l’océan liguro-piémontais, métamorphisés et déplacés lors de la formation des Alpes en nappes de charriage. Le Piémont est donc, littéralement, une cicatrice géologique, mais une cicatrice magnifiquement guérie. Sa géographie reste aujourd’hui essentiellement montagneuse, à 43,3 %, mais comporte aussi de vastes espaces de collines représentant 30,3 % du territoire et de plaines pour 26,4 %. Un vaste amphithéâtre naturel, où les Alpes et les Apennins se referment presque en cercle, laissant filer en son centre le fleuve Pô, qui naît dans l’ouest de la région et recueille l’eau de toutes les rivières comprises dans ce demi-cercle de montagnes. Entre les hauteurs alpines et la plaine padane s’étend une zone charnière, faite de collines marneuses et calcaires : les Langhe, le Roero, le Monferrato. Ce sont précisément ces sols, argilo-calcaires, riches en fossiles marins, souvenirs directs de cet océan disparu, qui font aujourd’hui le bonheur des vignerons. Boire un verre de Barbera, c’est donc, sans le savoir, porter un toast à la tectonique des plaques. Il y a pire façon de rendre hommage à la science ! Le sous-sol du Monferrato recèle même une curiosité géologique et humaine : les infernot, petites caves creusées à la main dans la pierre de tuf (la pietra da cantoni), sans mortier ni ciment, uniquement pour la conservation du vin. Ce patrimoine troglodytique, unique au monde, a valu à la région son inscription au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2014, aux côtés des Langhe et du Roero. La carte officielle interactive (ARPA Piemonte / CNR IGG) : https://webgis.arpa.piemonte.it (rechercher « Carta Geologica Interattiva. del Piemonte ») III. Industrie : de la terre à l’usine, sans jamais renier la terreLe Piémont a ceci de singulier qu’il fut à la fois le grenier et l’atelier de l’Italie. Il a toujours été une région riche d’Italie, berceau de l’industrie italienne (Fiat, Iveco, Lancia, Alfa Romeo) bien plus industrialisée que le sud du pays. Il recouvre les deux tiers du triangle industriel italien, dont Turin, sa capitale, constitue l’une des trois pointes, avec Milan et Gênes. Turin, précisément, fut au XXᵉ siècle la ville de l’automobile, du cinéma naissant et de l’ouvrier syndiqué, une modernité qui contrastait, à quelques kilomètres de là, avec le rythme immuable des vendanges. Car c’est bien là le paradoxe piémontais, presque une élégance : la région qui a motorisé l’Italie n’a jamais renoncé à sa vigne. On y fabrique des voitures et des vermouths, des pneumatiques et des Barolo, comme si l’usine et le clos avaient conclu un pacte de non-agression tacite. Ailleurs, l’industrie dévore le paysage ; ici, elle a plutôt appris à composer avec lui, le triangle industriel s’arrête sagement aux portes des collines classées. IV. Végétation naturelle : le tapis vert avant le tapis de vigneAvant d’être un vignoble, le Piémont est une forêt. Les versants alpins et les vallées supérieures portent hêtraies, châtaigneraies et forêts de résineux, mélèzes et sapins qui montent jusqu’aux alpages où paissent encore quelques troupeaux fidèles à une transhumance millénaire. Plus bas, sur les collines, le chêne pubescent et le charme cohabitent avec le noisetier, ce même noisetier dont le fruit, torréfié, finit immanquablement dans une pâte à tartiner devenue mondialement célèbre (le Piémont a inventé le gianduja avant que le monde entier ne s’en empare). La plaine, elle, fut longtemps zone humide : les fontanili, résurgences naturelles d’eau, ont façonné un paysage de rizières, le Piémont est, avec la Lombardie voisine, le premier producteur de riz d’Europe, ce qui surprend toujours le voyageur venu chercher du vin et qui découvre des rizières scintillantes comme des miroirs brisés. Mais la vraie signature végétale du Piémont, celle qui a conquis l’UNESCO, demeure la vigne elle-même, non pas plante sauvage, certes, mais tellement enracinée dans le paysage depuis des siècles qu’elle en est devenue, elle aussi, un fait de nature. Les ceps de Nebbiolo, de Barbera, de Moscato dessinent sur les collines des courbes de niveau plus sûres que n’importe quelle carte d’état-major. V. Villes et villages : portraits d’un territoire bavard
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| Vin | Type | Statut | Cépage principal | Terroir de prédilection |
|---|---|---|---|---|
| Barolo | Rouge | DOCG | Nebbiolo | Langhe (autour de la commune de Barolo) |
| Barbaresco | Rouge | DOCG | Nebbiolo | Langhe, à l’est d’Alba |
| Barbera d’Asti | Rouge | DOCG | Barbera | Provinces d’Asti et d’Alexandrie, dont Nizza Monferrato |
| Moscato d’Asti | Blanc doux pétillant | DOCG | Moscato bianco | Autour d’Asti, dont Calamandrana, Fontanile, Santo Stefano Belbo, Perletto |
| Brachetto d’Acqui | Rouge doux | DOCG | Brachetto | Autour d’Acqui Terme, dont Calamandrana et Fontanile |
| Cortese di Gavi (Gavi) | Blanc | DOCG | Cortese | Province d’Alexandrie, autour de Gavi |
| Roero | Rouge et blanc (Arneis) | DOCG | Nebbiolo / Arneis | Rive gauche du Tanaro, province de Coni |
| Dolcetto d’Acqui | Rouge | DOC | Dolcetto | Collines autour d’Acqui Terme |
(Une précision toute piémontaise : ces frontières d’appellation se chevauchent parfois sur une même commune: ainsi Calamandrana et Fontanile, déjà croisées plus haut, produisent à la fois du Moscato d’Asti et du Brachetto d’Acqui. Le terroir, ici, ne connaît pas la frontière nette ; il préfère la nuance, comme un bon vin.)
VII. Galerie de portraits : ceux qui ont fait vibrer ces collines
Une région se juge aussi aux êtres qu’elle façonne, ou qui la façonnent en retour. Voici quelques figures, parmi tant d’autres, dont l’âme reste attachée à ces coteaux.
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Cesare Pavese (1908-1950), Né à Santo Stefano Belbo, mort à Turin. L’un des plus grands écrivains italiens du XXᵉ siècle, poète et romancier (La Lune et les Feux), traducteur de Melville et de Faulkner, cofondateur des éditions Einaudi. Son œuvre entière est une longue lettre d’amour, mélancolique et lucide, adressée à ses collines natales, qu’il n’a jamais cessé de fuir ni jamais cessé d’aimer.
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Camillo Cavour (1810-1861), Né et mort à Turin. Homme d’État piémontais, artisan majeur de l’unité italienne aux côtés de Garibaldi, Mazzini et Victor-Emmanuel II. Diplomate habile, il sut convaincre Napoléon III de soutenir l’unification, quitte à céder Nice et la Savoie à la France en échange. La preuve que la grande Histoire, parfois, se négocie comme un bon contrat de vin.
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Primo Levi (1919-1987), Né et mort à Turin. Chimiste et écrivain, rescapé d’Auschwitz, auteur de Si c’est un homme, témoignage bouleversant devenu l’un des textes essentiels de la littérature sur la Shoah. Sa lucidité tranquille, toute piémontaise dans sa retenue, n’a jamais cédé au pathos facile.
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Umberto Eco (1932-2016), Né à Alessandria, dans le Piémont historique. Sémiologue, philosophe et romancier (Le Nom de la rose), esprit encyclopédique et facétieux, capable de faire dialoguer Guillaume d’Occam et la culture populaire dans un même souffle.
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Guglielmo Caccia, dit « il Moncalvo » (1568-1625), Né à Montabone, actif principalement à Moncalvo, dont il tira son surnom. Peintre baroque piémontais prolifique, ses toiles religieuses ornent encore aujourd’hui les églises de la région, notamment à Moncalvo même.
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Victor-Emmanuel II de Savoie (1820-1878), Premier roi d’Italie unifiée, dont le pavillon de chasse de Perletto garde le souvenir d’amours moins protocolaires que sa couronne.
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LEIDUAN Alessandro Maître de Conférences – Docteur en Langue, littérature et civilisation italiennes de l’Université de Nice (en 2005). – Agrégé d’italien. – Enseignant chercheur, Université de Toulon et membre du laboratoire Babel (en 2011) et fondateur du « Réseau pour l’étude du complotisme » (en 2019, en 2024)Domaines de recherche : Formes fictionnelles de l’ère digitale (fictions transmédiatiques, interactives, sérielles), Narratologie, Critique philosophique des croyances sociales (complotisme).
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VIII. En guise de brindisi
Le Piémont n’est pas seulement une région : c’est une manière de tenir ensemble la roche et la vigne, l’usine et le clos, l’évêque facétieux et le poète mélancolique, Cléopâtre et le cardon bossu.
Une terre qui, depuis vingt-deux siècles, prend son temps, celui du vin qui vieillit, celui de l’eau qui continue de bouillir, celui des collines qui, patiemment, refusent de se presser vers rien.
Alors non, il n’est jamais trop tard pour le café. Mais au Piémont, on vous pardonnera si, ce soir, vous préférez lever un verre de Barbera à la santé de toutes ces collines, et à celle, un peu plus particulièrement, de Calamandrana.
Salute.
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Bibliographie et sources pour aller plus loin
- Wikipédia (articles cités en liens)
- Fondazione Cesare Pavese, UNESCO (Paysages viticoles du Piémont : Langhe-Roero et Monferrato)
- Pline l’Ancien (Naturalis Historia)
- Presse locale piémontaise (La Stampa, Gazzetta d’Alba, L’Ancora)
Institutions et références officielles
- UNESCO — Vineyard Landscape of Piedmont: Langhe-Roero and Monferrato — fiche officielle du site inscrit au patrimoine mondial en 2014
- ARPA Piemonte — Cartografia geologica du Piémont, Progetto GeoPiemonte Map — carte géologique régionale de référence (échelle 1:250 000)
- Regione Piemonte — Portale ufficiale della Regione Piemonte
- Fondazione Cesare Pavese — fondazionecesarepavese.it — musée, maison natale et centre d’études consacrés à l’écrivain, à Santo Stefano Belbo
Histoire et Antiquité
- Wikipédia — Acqui Terme — fondation romaine, Aquae Statiellae
- Wikipédia — Camillo Cavour — artisan du Risorgimento
- Wikipédia — Victor-Emmanuel II — premier roi d’Italie unifiée
- Wikipédia — Denominazione di origine controllata e garantita — système des appellations viticoles italiennes
Villes et villages
- Wikipédia — Asti · Calamandrana · Fontanile · Nizza Monferrato · Perletto · Santo Stefano Belbo · Moncalvo · Cocconato
Vins et terroir (voir aussi le tableau ci-dessus)
- Wikipédia — Barolo (DOC) · Barbaresco (DOCG) · Barbera d’Asti (DOCG) · Moscato d’Asti (DOCG) · Brachetto d’Acqui (DOCG) · Cortese di Gavi (DOCG) · Roero · Dolcetto d’Acqui
Personnages
- Wikipédia — Cesare Pavese · Primo Levi · Umberto Eco · Guglielmo Caccia
(Les liens de cette bibliographie renvoient tous vers des pages consultées et vérifiées ; les articles Wikipédia évoluant, leur contenu peut être mis à jour après la publication de cet article.
Giuseppina Pavese)
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Voici donc, non pas un exposé, mais un conte vrai, celui d’une terre qui porte un nom de géographe (« pied de mont ») et une âme de poète.

















