Last Updated on 06/10/2026 – 09:14 by Frank César LOVISOLO
« Qui dit romantisme dit art moderne, c’est-à-dire intimité, spiritualité, couleur, aspiration vers l’infini. »
(Charles Baudelaire – Salon de 1846)
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Création Octobre 2026 – ©Frank César Lovisolo |
Note sur la série « Quand le ciel bas et lourd… »
Avant-propos : une musique en quête d’image
Tout est parti du son, et non de l’image. Dans mon album Charles B, consacré à sept compositions sur des poèmes de Baudelaire, « Spleen » occupe la septième place, celle où l’on pose ses valises quand le voyage a été long et que le ciel, lui, n’a pas bougé. La musique existait, le texte aussi. Il manquait une image qui puisse lui tenir compagnie.
Chercher une illustration pour une musique, c’est un peu commander un portrait à quelqu’un qui n’a jamais vu le modèle, mais qui en a beaucoup entendu parler. Les premières pistes étaient trop sages, trop jolies, trop « poème de calendrier ».
Or le spleen de Baudelaire n’a rien d’une carte postale : il fallait un ciel qui pèse, des murs qui se resserrent et une lueur qui s’obstine. De ces tâtonnements est née cette série, intitulée Quand le ciel bas et lourd…, qui était d’abord un décor pour une musique et qui a fini par réclamer sa propre page, comme le font toujours les invités qui se plaisent trop.
Spleen, ou l’art de commander un ciel bas à une machine
Note sur une série d’illustrations
Le couvercle du Spleen de Baudelaire
Baudelaire écrit que le ciel bas et lourd « pèse comme un couvercle ». Le poète parle de marmite et de mijotage de l’âme, et l’on mesure le temps qu’il faut pour réduire un esprit à feu doux, avec un peu de laurier et beaucoup d’ennui.
J’ai voulu voir ce couvercle. La difficulté est que le spleen de Baudelaire ne se montre pas : c’est un climat intérieur, un baromètre de l’âme qui reste obstinément sur « variable, tendance nuageuse ». Je l’ai donc confié à une machine, ce qui est assez cohérent pour un sujet qui parle d’enfermement.
J’ai dit à l’intelligence artificielle d’être sombre, et elle m’a répondu avec une docilité exemplaire.
Elle n’a pas la moindre mélancolie à offrir, mais elle sait la fabriquer à la demande, ce qui est plus que je ne peux en dire de certains poètes un lendemain de fête.
Le prompt comme exercice spirituel
Baudelaire, qui n’aimait guère les machines à images de son temps, leur accordait pourtant une place : celle de « très humble servante » des arts. Je souscris à cette hiérarchie. Mon outil me sert sans jamais s’asseoir à ma table, et si quelqu’un s’écriait « l’art, c’est le prompt », le poète se retournerait dans sa tombe où l’on entendrait claquer ses os et grincer ses dents.
« Il faut donc qu’elle (la photographie) rentre dans son véritable devoir, qui est d’être la servante des sciences et des arts, mais la très humble servante, comme l’imprimerie et la sténographie, qui n’ont ni créé ni suppléé la littérature. »
Le public moderne et la photographie Charles Baudelaire
Mon prompt est long, et ce n’est pas un hasard. Il y a quelque chose de comique et de profond à dépenser quatre cents mots pour obtenir une image qui dit simplement « il fait gris, et je n’en peux plus ». Écrire un prompt, c’est faire de la poésie en trichant : on ne dit pas la chose, on décrit les conditions pour qu’elle apparaisse. Un spleen administratif, en quelque sorte, avec cahier des charges et palette de gris plombés, de noirs profonds, de bleus nocturnes.
Trois ou quatre touches d’ocre, de rouge sombre et de lumière dorée traversent pourtant cette nuit. Je les ai demandées avec insistance, comme on laisse une fenêtre entrouverte dans une chambre close. Baudelaire sait que la beauté naît de la détresse, que l’idéal ne s’éteint jamais tout à fait et qu’il vaut mieux garder une lueur pour avoir de quoi se plaindre de l’obscurité. Dans mes images, cette lumière dorée est la dernière trace d’un idéal inaccessible, et je tiens à lui conserver ce rôle de créancier qui ne se laisse jamais oublier.
Ce que l’on ne dit pas : la filiation secrète

Une de la série : Quand un ciel bas et lourd
Chacune de ces images repose sur une image de référence, une sorte de graine visuelle déposée en amont. On ne les devine pas d’emblée, et c’est voulu : un bon plagiat se cache, mais une bonne filiation se reconnaît à la deuxième lecture. Je ne nommerai personne. Ceux qui sont passés par là n’ont pas besoin de ma publicité, et les images sont là pour qui veut les interroger.
Je peux cependant dire ce qu’elles doivent à leurs aînés, en désignant les gestes plutôt que les signatures.
Le bleu qui ne voulait appartenir à rien
Certaines compositions s’ouvrent sur un bleu si profond, si dense, qu’il cesse d’être une couleur pour devenir un état.
C’est un bleu qui a décidé que le ciel ne suffisait pas et qu’il fallait en faire une substance.
Il s’est approprié l’immensité avec le calme d’un propriétaire foncier du vide, et il me fallait cette nuit-là pour que mon ciel bas ait de quoi peser.
Les cylindres et les tubes
« Le beau est toujours bizarre. » (Charles Baudelaire – Exposition universelle de 1855)
D’autres images construisent le monde en volumes durs, métalliques, presque industriels, où l’homme n’est plus qu’un mécanisme parmi les mécanismes. Les architectures y ont la solidité des pièces d’usine, et la ville s’y comporte comme un moteur qui aurait oublié sa fonction.
C’est exactement l’enfermement moderne : on n’est plus écrasé par un ciel, on est engrené dans un décor. Il y a là une ironie que j’apprécie, car cette forme de modernité enthousiaste, qui célébrait la machine, devient ici la cellule la plus propre qui soit.
Entracte Musical : Spleen 2008 ♠ 05:30
![]() Illustration pour bandcamp |
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| Extrait – Voir la vidéo (car il y a aussi une vidéo !)
Composition pour :
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Illustration du Spleen de Baudelaire pour l’album Charles B
Charles B : les sept titres de l’album
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SpleenQuand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle Quand la terre est changée en un cachot humide, Quand la pluie étalant ses immenses traînées Des cloches tout à coup sautent avec furie — Et de longs corbillards, sans tambours ni musique, Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, 1857 |
Le flou comme vérité
Plus loin, l’image semble tirée d’un seul geste, étirée, raclée, comme si un souvenir avait été essuyé d’un revers de main avant d’être tout à fait compris. Les formes se diluent en traînées et le net devient suspect. C’est la mémoire telle qu’elle fonctionne dans les mauvaises nuits : on se rappelle très précisément que l’on a oublié quelque chose.
Les cercles qui tournent sans nous
Certaines compositions vibrent en disques et en arcs colorés, où la lumière se décompose et danse sur des formes qui n’ont aucun besoin de nous. Cette ivresse du mouvement pur, du rythme et de la couleur, je l’ai voulue enchaînée, ralentie, assombrie. Le cercle, qui annonçait jadis la joie, tourne ici à vide, comme une roue de hamster métaphysique.
La ligne qui promène son inquiétude
Enfin, quelques images reposent sur un tracé léger, presque enfantin, qui se contente de marcher sur la surface comme on marche sur un fil. Des signes, des grilles, des fragments d’écriture presque musicale s’y croisent.
Cette ligne sait que l’on peut dire des choses graves avec un trait minuscule, et qu’un point posé au bon endroit pèse plus lourd que toute une cathédrale. J’y vois le contrepoint dont le spleen de Baudelaire avait besoin : un peu de fragilité dans la masse.
Les revenants du couvercle
Ces paysages ne sont pas déserts. Des personnages les traversent : tantôt de simples silhouettes, ombres mouvantes qui hésitent entre le passant et le fantôme, tantôt des visages d’inconnus, apparus sans prévenir, que l’on croit avoir déjà croisés sans pouvoir dire où.
Ils n’ont pas de nom, et c’est peut-être pourquoi ils nous ressemblent : le spleen de Baudelaire est une foule de solitudes qui marchent dans la même direction sans se regarder.
J’ai tenté un portrait, celui d’un Baudelaire idéalisé, jeune, beau, charmant, tel que la machine, flatteuse comme un photographe de mariage, a bien voulu me le rendre.
Le vrai poète n’avait pas toujours cet air-là, lui qui posait devant les objectifs avec une mine à faire envoler les pavés, celle d’un homme à qui l’on vient de présenter une addition astronomique, pour un bout de pain, un quart de clacos et un fond de picrate.
Mais la poésie a ses droits sur la ressemblance : si le spleen de Baudelaire est la tristesse d’un homme qui rêve d’un idéal, il n’est pas absurde qu’il lui prête, pour une fois, un visage qui n’a pas à s’en plaindre.
Le paradoxe de la fabrication

Exemple : Une Charogne – Illustration de couverture FCL
« L’imagination est la reine du vrai, et le possible est une des provinces du vrai. » (Charles Baudelaire – Salon de 1859).
Reste la question qui fâche. Peut-on exprimer le spleen de Baudelaire avec un outil qui ne s’ennuie jamais ?
Une machine ne connaît ni la longueur des dimanches ni l’inertie des fins d’après-midi.
Elle ne soupire pas, elle calcule. Mais c’est peut-être pourquoi elle convient.
Le spleen de Baudelaire est un face-à-face avec le vide, et il n’y a pas de meilleur miroir du vide qu’un système qui fait surgir mille formes à partir de rien, à partir d’une phrase.
Je ne prétends donc pas que ces images soient l’âme de Baudelaire passée au filtre d’un algorithme.
Je dis seulement que le poète a décrit une prison dont les murs sont invisibles et que, pour la première fois, nous disposons d’un outil capable de construire des murs sur commande.
Dès lors, la seule liberté qui me reste est d’y laisser une lueur dorée, par pure obstination, et d’y glisser un sourire discret, parce qu’il faut bien que quelqu’un, dans cette cellule, ait de l’humour.
Le spleen n’a jamais empêché personne de faire une exposition.

Illustration Don Juan aux Enfers – Octobre 2026
Bibliographie pour le Spleen de Baudelaire
Œuvres de Charles Baudelaire
- Baudelaire, Charles, Les Fleurs du mal, seconde édition augmentée, Paris, Poulet-Malassis et de Broise, 1861, section « Spleen et Idéal ». Consultable sur Gallica (BnF) et sur Wikisource (texte entier).
- Baudelaire, Charles, Le Spleen de Paris (Petits poèmes en prose), édition posthume, Paris, Michel Lévy frères, 1869. Présentation sur Wikipédia ; l’œuvre est aussi accessible dans la sélection Baudelaire de Gallica.
- Baudelaire, Charles, Curiosités esthétiques (Salon de 1846, Exposition universelle de 1855, Salon de 1859), Paris, Michel Lévy frères, 1868. Texte en ligne sur le corpus OBVIL.
Études critiques
- Benjamin, Walter, Charles Baudelaire. Un poète lyrique à l’apogée du capitalisme, traduit de l’allemand par Jean Lacoste, Paris, Payot, « Petite Bibliothèque Payot » n° 39. Fiche de l’édition de 1990 et de la nouvelle édition de 2021.
- Starobinski, Jean, La Mélancolie au miroir : trois lectures de Baudelaire, Paris, Julliard, « Conférences, essais et leçons du Collège de France », 1989. Notice sur WorldCat.




