Last Updated on 25/09/2026 – 09:12 by Frank César LOVISOLO
« Sauvage » pour Isidore Ducasse alias Comte de Lautréamont
Treize Épisodes musiqués des Six Chants de Maldoror – Chant 03 interprété par Christine Pasquier
Analyse des textes : Frank César Lovisolo assisté de Soliyana Tesfaye pour la documentation littéraire
|
|
| 01 – Rappelons les noms | 02 – C’était une journée de Printemps |

Portrait présumé d’Isidore Ducasse par Charles Reutlinger. (colorisé)
Chants de Maldoror — Isidore Ducasse / Lautréamont
Les Chants de Maldoror s’imposent comme une œuvre de rupture, tant par leur violence thématique que par leur remise en cause des cadres traditionnels de la lisibilité littéraire.
L’extrait étudié, qui tient lieu de seuil textuel, ne relève ni de la préface ni de l’avertissement moral au sens classique : il constitue plutôt une scénographie de la lecture, où le texte anticipe, conditionne et met en crise sa propre réception.
En construisant la lecture comme une expérience périlleuse, voire toxique, Lautréamont ne se contente pas de provoquer : il élabore une véritable poétique de l’épreuve, fondée sur la dissolution du sujet lecteur et sur l’instabilité du sens.
On peut dès lors se demander comment cet incipit met en place une conception radicale de la lecture comme processus de contamination et de désorientation, tout en proposant une réflexion implicite sur l’acte interprétatif lui-même.
![]()
Chant 003a – Rappelons les noms
|
|
–
Rappelons les noms de ces êtres imaginaires, à la nature d’ange, que ma plume, pendant le deuxième chant, a tirés d’un cerveau, brillant d’une lueur émanée d’eux-mêmes. Ils meurent, dès leur naissance, comme ces étincelles dont l’œil a de la peine à suivre l’effacement rapide, sur du papier brûlé. Léman !… Lohengrin !… Lombano !… Holzer !…–
Un instant, vous apparûtes, recouverts des insignes de la jeunesse, à mon horizon charmé ; mais, je vous ai laissés retomber dans le chaos, comme des cloches de plongeur. Vous n’en sortirez plus. Il me suffit que j’aie gardé votre souvenir ; vous devez céder la place à d’autres substances, peut-être moins belles, qu’enfantera le débordement orageux d’un amour qui a résolu de ne pas apaiser sa soif auprès de la race humaine.
–
Amour affamé, qui se dévorerait lui-même, s’il ne cherchait sa nourriture dans des fictions célestes : créant, à la longue, une pyramide de séraphins, plus nombreux que les insectes qui fourmillent dans une goutte d’eau, il les entrelacera dans une ellipse qu’il fera tourbillonner autour de lui.
Pendant ce temps, le voyageur, arrêté contre l’aspect d’une cataracte, s’il relève le visage, verra, dans le lointain, un être humain, emporté vers la cave de l’enfer par une guirlande de camélias vivants !
–
Mais… silence ! l’image flottante du cinquième idéal se dessine lentement, comme les replis indécis d’une aurore boréale, sur le plan vaporeux de mon intelligence, et prend de plus en plus une consistance déterminée…
–
Mario et moi nous longions la grève. Nos chevaux, le cou tendu, fendaient les membranes de l’espace, et arrachaient des étincelles aux galets de la plage.
–
La bise, qui nous frappait en plein visage, s’engouffrait dans nos manteaux, et faisait voltiger en arrière les cheveux de nos têtes jumelles. La mouette, par ses cris et ses mouvements d’aile, s’efforçait en vain de nous avertir de la proximité possible de la tempête, et s’écriait : « Où s’en vont-ils, de ce galop insensé ? » –
Nous ne disions rien ; plongés dans la rêverie, nous nous laissions emporter sur les ailes de cette course furieuse ; le pêcheur, nous voyant passer, rapides comme l’albatros, et croyant apercevoir, fuyant devant lui, les deux frères mystérieux, comme on les avait ainsi appelés, parce qu’ils étaient toujours ensemble, s’empressait de faire le signe de la croix, et se cachait, avec son chien paralysé, sous quelque roche profonde.
–
Les habitants de la côte avaient entendu raconter des choses étranges sur ces deux personnages, qui apparaissaient sur la terre, au milieu des nuages, aux grandes époques de calamité, quand une guerre affreuse menaçait de planter son harpon sur la poitrine de deux pays ennemis, ou que le choléra s’apprêtait à lancer, avec sa fronde, la pourriture et la mort dans des cités entières.
–
Les plus vieux pilleurs d’épaves fronçaient le sourcil, d’un air grave, affirmant que les deux fantômes, dont chacun avait remarqué la vaste envergure des ailes noires, pendant les ouragans, au-dessus des bancs de sable et des écueils, étaient le génie de la terre et le génie de la mer, qui promenaient leur majesté, au milieu des airs, pendant les grandes révolutions de la nature, unis ensemble par une amitié éternelle, dont la rareté et la gloire ont enfanté l’étonnement du câble indéfini des générations.
–
On disait que, volant côte à côte comme deux condors des Andes, ils aimaient à planer, en cercles concentriques, parmi les couches d’atmosphères qui avoisinent le soleil ; qu’ils se nourrissaient, dans ces parages, des plus pures essences de la lumière ; mais, qu’ils ne se décidaient qu’avec peine à rabattre l’inclinaison de leur vol vertical, vers l’orbite épouvanté où tourne le globe humain en délire, habité par des esprits cruels qui se massacrent entre eux dans les champs où rugit la bataille (quand ils ne se tuent pas perfidement, en secret, dans le centre des villes, avec le poignard de la haine ou de l’ambition), et qui se nourrissent d’êtres pleins de vie comme eux et placés quelques degrés plus bas dans l’échelle des existences.
–
Ou bien, quand ils prenaient la ferme résolution, afin d’exciter les hommes au repentir par les strophes de leurs prophéties, de nager, en se dirigeant à grandes brassées, vers les régions sidérales où une planète se mouvait au milieu des exhalaisons épaisses d’avarice, d’orgueil, d’imprécation et de ricanement qui se dégageaient, comme des vapeurs pestilentielles, de sa surface hideuse et paraissait petite comme une boule, étant presque invisible, à cause de la distance, ils ne manquaient pas de trouver des occasions où ils se repentaient amèrement de leur bienveillance, méconnue et conspuée, et allaient se cacher au fond des volcans, pour converser avec le feu vivace qui bouillonne dans les cuves des souterrains centraux, ou au fond de la mer, pour reposer agréablement leur vue désillusionnée sur les monstres les plus féroces de l’abîme, qui leur paraissaient des modèles de douceur, en comparaison des bâtards de l’humanité…
Frank César Lovisolo & Soliyana Tesfaye Dans ce texte, Lautréamont met en scène un moment de création poétique……où surgissent et s’abolissent des figures imaginaires, aussitôt remplacées par une vision plus vaste : celle des « deux frères mystérieux », génies ailés associés aux catastrophes cosmiques et humaines. Le texte articule ainsi poétique de l’invention, mythologie personnelle et méditation apocalyptique sur l’humanité.On peut se demander comment ce fragment met en abyme le pouvoir créateur du poète tout en élaborant une mythologie de la fraternité sublime, opposée à la déchéance du monde humain. Nous verrons d’abord comment le texte dramatise l’acte créateur comme surgissement et destruction d’êtres imaginaires, puis comment il élabore une épopée visionnaire des « deux frères », avant d’analyser la portée métaphysique et morale de cette mythologie. Poétique de l’apparition et de l’anéantissementL’ouverture du passage rappelle des figures antérieures — « Léman, Lohengrin, Lombano, Holzer » — qui apparaissent comme des créations éphémères. La comparaison avec des « étincelles » sur du papier brûlé souligne leur brièveté : la création est fulgurance et disparition. La plume est ici puissance démiurgique : elle « tire » ces êtres « d’un cerveau brillant d’une lueur émanée d’eux-mêmes ». L’expression inverse la causalité habituelle : les créatures semblent produire leur propre lumière. Le poète n’est pas simple auteur, mais médium d’énergies autonomes. Cependant, ces figures retombent « dans le chaos, comme des cloches de plongeur ». L’image est remarquable : la création n’est pas seulement fragile, elle est engloutie. Le chaos constitue le réservoir matriciel d’où surgissent les formes et où elles retournent. Le mouvement créateur est donc cyclique et excessif : « amour affamé » qui « se dévorerait lui-même » s’il ne produisait sans cesse de nouvelles fictions. La métaphore alimentaire traduit une nécessité organique : créer, c’est survivre. Les deux frères mystérieux : naissance d’une épopée visionnaire
Les deux personnages deviennent bientôt des figures légendaires : les habitants les perçoivent comme des « fantômes », des « génies », dotés d’ailes noires. Ils apparaissent aux « grandes époques de calamité » — guerre, choléra — et incarnent les forces cosmiques de la terre et de la mer. L’imaginaire se déploie à une échelle cosmique : ils planent « parmi les couches d’atmosphères qui avoisinent le soleil », se nourrissent « des plus pures essences de la lumière ». L’hyperbole sublime contraste violemment avec la description du globe humain, réduit à une « orbite épouvantée » où règnent massacre et perfidie. La fraternité des deux génies est qualifiée d’« éternelle » et célébrée pour sa « rareté ». Elle apparaît comme contre-modèle à l’humanité divisée. Ainsi, l’amitié mythique devient symbole d’un idéal supérieur. Une satire métaphysique de l’humanitéLe regard des génies sur la terre est profondément désabusé. La planète est décrite comme un lieu d’« exhalaisons épaisses d’avarice, d’orgueil, d’imprécation et de ricanement ». Le lexique pathologique (« vapeurs pestilentielles ») suggère une corruption morale universelle. L’humanité est accusée de se massacrer et de se nourrir d’êtres vivants « placés quelques degrés plus bas dans l’échelle des existences ». Cette remarque introduit une critique implicite de la violence et de la prédation humaines. Le contraste final est saisissant : les monstres de l’abîme paraissent « des modèles de douceur » en comparaison des hommes. La hiérarchie morale est inversée : le bestial devient plus noble que l’humain. Cette vision participe de l’esthétique lautréamontienne de l’excès et de la provocation. Le sublime cosmique sert à révéler l’abjection terrestre. La mythologie personnelle du poète devient instrument d’une satire métaphysique.
|
Chant 003b – C’était une journée de Printemps
|
C’était une journée de printemps. Les oiseaux répandaient leurs cantiques en gazouillements, et les humains, rendus à leurs différents devoirs, se baignaient dans la sainteté de la fatigue.Tout travaillait à sa destinée : les arbres, les planètes, les squales. Tout, excepté le Créateur ! Il était étendu sur la route, les habits déchirés.
Sa lèvre inférieure pendait comme un câble somnifère ; ses dents n’étaient pas lavées, et la poussière se mêlait aux ondes blondes de ses cheveux. Engourdi par un assoupissement pesant, broyé contre les cailloux, son corps faisait des efforts inutiles pour se relever. Ses forces l’avaient abandonné, et il gisait, là, faible comme le ver de terre, impassible comme l’écorce. Des flots de vin remplissaient les ornières, creusées par les soubresauts nerveux de ses épaules. –
L’abrutissement, au groin de porc, le couvrait de ses ailes protectrices, et lui jetait un regard amoureux. Ses jambes, aux muscles détendus, balayaient le sol, comme deux mâts aveugles. Le sang coulait de ses narines : dans sa chute, sa figure avait frappé contre un poteau…
Il était soûl ! Horriblement soûl ! Soûl comme une punaise qui a mâché pendant la nuit trois tonneaux de sang ! Il remplissait l’écho de paroles incohérentes, que je me garderai de répéter ici ; si l’ivrogne suprême ne se respecte pas, moi, je dois respecter les hommes.
Saviez-vous que le Créateur… se soûlât ! Pitié pour cette lèvre, souillée dans les coupes de l’orgie ! –
Le hérisson, qui passait, lui enfonça ses pointes dans le dos, et dit : « Ça, pour toi. Le soleil est à la moitié de sa course : travaille, fainéant, et ne mange pas le pain des autres. Attends un peu, et tu vas voir, si j’appelle le kakatoès, au bec crochu. »
–
Le pivert et la chouette, qui passaient, lui enfoncèrent le bec entier dans le ventre, et dirent : « Ça, pour toi. Que viens-tu faire sur cette terre ? Est-ce pour offrir cette lugubre comédie aux animaux ? Mais, ni la taupe, ni le casoar, ni le flamant ne t’imiteront, je te le jure. »
–
L’âne, qui passait, lui donna un coup de pied sur la tempe, et dit : « Ça, pour toi. Que t’avais-je fait pour me donner des oreilles si longues ? Il n’y a pas jusqu’au grillon qui ne me méprise. »
–
Le crapaud, qui passait, lança un jet de bave sur son front, et dit : « Ça, pour toi. Si tu ne m’avais fait un oeil si gros, et que je t’eusse aperçu dans l’état où je te vois, j’aurais chastement caché la beauté de tes membres sous une pluie de renoncules, de myosotis et de camélias, afin que nul ne te vît. »
–
Le lion, qui passait, inclina sa face royale, et dit : « Pour moi, je le respecte, quoique sa splendeur nous paraisse pour le moment éclipsée. Vous autres, qui faites les orgueilleux, et n’êtes que des lâches, puisque vous l’avez attaqué quand il dormait, seriez-vous contents, si, mis à sa place, vous supportiez, de la part des passants, les injures que vous ne lui avez pas épargnées ? »
–
L’homme, qui passait, s’arrêta devant le Créateur méconnu ; et, aux applaudissements du morpion et de la vipère, fienta, pendant trois jours, sur son visage auguste !
Malheur à l’homme, à cause de cette injure ; car, il n’a pas respecté l’ennemi, étendu dans le mélange de boue, de sang et de vin ; sans défense et presque inanimé ! … –
Alors, le Dieu souverain, réveillé, enfin, par toutes ces insultes mesquines, se releva comme il put ; en chancelant, alla s’asseoir sur une pierre, les bras pendants, comme les deux testicules du poitrinaire ; et jeta un regard vitreux, sans flamme, sur la nature entière, qui lui appartenait.
O humains, vous êtes les enfants terribles ; mais, je vous en supplie, épargnons cette grande existence, qui n’a pas encore fini de cuver la liqueur immonde, et, n’ayant pas conservé assez de force pour se tenir droite, est retombée, lourdement, sur cette roche, où elle s’est assise, comme un voyageur. Faites attention à ce mendiant qui passe ; il a vu que le derviche tendait un bras affamé, et, sans savoir à qui il faisait l’aumône, il a jeté un morceau de pain dans cette main qui implore la miséricorde. –
Le Créateur lui a exprimé sa reconnaissance par un mouvement de tête.
Oh ! Vous ne saurez jamais comme de tenir constamment les rênes de l’univers devient une chose difficile ! Le sang monte quelquefois à la tête, quand on s’applique à tirer du néant une dernière comète, avec une nouvelle race d’esprits. L’intelligence, trop remuée de fond en comble, se retire comme un vaincu, et peut tomber, une fois dans la vie, dans les égarements dont vous avez été témoins ! Frank César Lovisolo & Soliyana TesfayeCe passage propose l’une des scènes les plus violemment blasphématoires……de Maldoror : le Créateur y apparaît ivre, avili, battu par les animaux et humilié par l’homme. Loin de la majesté théologique traditionnelle, Dieu est réduit à une figure grotesque et déchue. Il s’agit donc de comprendre comment cette scène de profanation construit une satire métaphysique où l’abaissement du divin sert à dénoncer à la fois l’ordre du monde et la cruauté humaine. Une dégradation carnavalesque du divin
![]() Tribunal des animaux – Le roman de Renard (qui est jugé) Le tribunal des animaux : inversion des hiérarchiesLes animaux, successivement, châtient le Créateur. Chacun prononce une brève sentence accusatrice : le hérisson condamne la paresse, l’âne reproche ses longues oreilles, le crapaud évoque la laideur de sa condition. Cette scène inverse radicalement la Genèse : les créatures jugent leur auteur. Elles dénoncent leurs imperfections physiques comme des fautes de fabrication. L’acte créateur devient responsabilité morale. Seul le lion adopte une posture plus noble, rappelant une éthique chevaleresque : on n’attaque pas un adversaire sans défense. Cette exception renforce la bassesse générale. L’homme, enfin, accomplit l’ultime profanation en souillant le visage divin. Pourtant, le narrateur condamne ce geste : « Malheur à l’homme ». La satire ne se réduit donc pas à une jubilation blasphématoire ; elle vise aussi la cruauté humaine.
Une théologie paradoxale : fatigue du créateur et faillibilité cosmiqueAprès l’humiliation, Dieu se relève difficilement. L’image demeure dégradante (« bras pendants »), mais le ton évolue : une forme de compassion apparaît. Le narrateur implore d’« épargner cette grande existence ». La chute divine est expliquée par l’épuisement : « tenir constamment les rênes de l’univers devient une chose difficile ». La création est décrite comme un travail intellectuel exténuant. L’égarement de Dieu devient faiblesse ponctuelle, non malveillance absolue. Cette justification paradoxale introduit une vision moderne du divin : non plus omnipotence sereine, mais puissance vulnérable, sujette à la fatigue et à la défaillance. L’univers apparaît comme une œuvre instable, issue d’un esprit trop « remué ». Ainsi, le blasphème se double d’une interrogation métaphysique : si Dieu chancelle, l’ordre du monde est fondamentalement fragile.
Dans cette scène spectaculaire des Chants de Maldoror, Lautréamont met en œuvre une stratégie d’abaissement grotesque pour désacraliser la figure du Créateur. Par l’inversion des hiérarchies et la violence satirique, il soumet le divin au jugement des créatures. Mais la profanation n’est pas pure négation : elle ouvre sur une réflexion plus troublante encore, celle d’un Dieu faillible, épuisé par l’acte même de créer. Loin d’un athéisme simple, le texte propose une théologie inversée, où le désordre cosmique trouve son origine dans la faiblesse même du principe suprême. ![]() Baudelaire par Nadar (colorisé) Parallèle avec Charles BaudelaireDans Les Fleurs du mal, Baudelaire met déjà en crise la transcendance. Le poème « Abel et Caïn » ou encore « Les Litanies de Satan » témoignent d’une révolte contre un Dieu jugé injuste ou silencieux. Toutefois, chez Baudelaire, la tension demeure tragique : Dieu est accusé, mais il conserve une hauteur métaphysique. Le poète baudelairien oscille entre blasphème et aspiration à l’idéal. ![]() Nerval par Nadar (colorisé) Chez Lautréamont, la rupture est plus radicale. Il ne se contente pas d’interroger la justice divine : il met en scène la déchéance physique de Dieu. Là où Baudelaire dramatise la distance entre ciel et terre, Lautréamont abolit cette distance par l’abaissement grotesque. Le sublime devient bouffon. La contestation n’est plus métaphysique seulement ; elle est spectaculaire et iconoclaste. Parallèle avec Gérard de NervalDans Aurélia, Nerval explore lui aussi une crise du divin : le monde spirituel vacille, les figures célestes se fragmentent, la révélation devient incertaine. Cependant, chez Nerval, cette crise prend la forme d’un drame intérieur. La vision conserve une dimension mystique et douloureuse : la chute du sacré est vécue comme perte et quête. Chez Lautréamont, au contraire, la déchéance divine n’est pas plainte mais mise en accusation théâtrale. Le narrateur ne cherche pas la réconciliation avec le sacré ; il expose sa corruption. Là où Nerval spiritualise la crise, Lautréamont la matérialise brutalement.
|
|
Lire:
|

Christine Pasquier
Rappelons les noms de ces êtres imaginaires, à la nature d’ange, que ma plume, pendant le deuxième chant, a tirés d’un cerveau, brillant d’une lueur émanée d’eux-mêmes. Ils meurent, dès leur naissance, comme ces étincelles dont l’œil a de la peine à suivre l’effacement rapide, sur du papier brûlé. Léman !… Lohengrin !… Lombano !… Holzer !…
Le passage opère alors un glissement vers une vision plus structurée : « Mario et moi nous longions la grève. » Le récit adopte une tonalité épique. La chevauchée au bord de la mer, le vent, la mouette prophétique, les chevaux arrachant des « étincelles aux galets » composent un tableau dynamique et quasi surnaturel.
C’était une journée de printemps. Les oiseaux répandaient leurs cantiques en gazouillements, et les humains, rendus à leurs différents devoirs, se baignaient dans la sainteté de la fatigue.


