Last Updated on 11/09/2026 – 08:03 by Frank César LOVISOLO
Nizza Monferrato : histoire, géologie, vin Barbera, industrie et légendes du Piémont, en texte et en images.
Un voyage à savourer.
Les photographies
Frank César Lovisolo assisté par Giuseppina Pavese, ma succulente secrétaire virtuelle :
Petite promenade champêtre au pays du Barbera, où la terre elle-même a un caractère.
Il existe des villes qui crient leur importance depuis des siècles, à grand renfort de dômes, de flèches et de guides touristiques haletants. Et puis il y a Nizza Monferrato, qui n’a jamais rien demandé à personne, si ce n’est qu’on lui laisse le temps de faire mûrir son vin et de laisser passer, tranquillement, les millénaires.
C’est une ville qui a l’élégance discrète du bon vivant : elle ne s’impose pas, elle se mérite. On y arrive souvent sans le vouloir vraiment, en cherchant Asti, ou Alba, ou une simple route de vin, et l’on y reste plus longtemps que prévu, ce qui est peut-être la définition la plus honnête d’un endroit réussi.
Alors, installons-nous, prenons un verre (de Barbera, cela va de soi, on y reviendra), et laissons défiler devant nous vingt millions d’années de patience géologique, huit siècles d’histoire mouvementée, quelques saints, quelques industriels visionnaires, et au moins une légende de cheval affolé qui a, dit-on, donné son nom à toute une région.
I. La géologie, ou l’art d’avoir été une mer avant d’être une colline
Commençons par le commencement, c’est-à-dire par un moment où Nizza Monferrato n’existait pas, ni personne d’ailleurs, ni les Romains, ni les Ligures, ni même les dinosaures les plus tardifs. Il y a environ trente millions d’années, à l’ère tertiaire, ce que nous appelons aujourd’hui le Piémont était recouvert par une mer.
Le sol sur lequel s’élèvent aujourd’hui les vignobles de la ville est en réalité le fond d’un ancien océan, un empilement patient de sédiments marins, de sables et de boues qui se sont solidifiés au fil des ères en marnes, en grès et en calcaires.
Les géologues appellent cet ensemble le Bassin tertiaire piémontais (Tertiary Piedmont Basin), et le Monferrato en constitue l’une des unités structurales les plus étudiées, avec ses strates plissées par les poussées alpines et apenninnes qui se sont disputé le terrain comme deux lutteurs indécis pendant des millions d’années.
Il y a là une leçon d’humilité géologique assez savoureuse : ce vignoble qui produit aujourd’hui l’un des vins rouges les plus courtisés d’Italie repose sur les cadavres compressés de créatures marines disparues depuis l’éternité.
Boire un verre de Barbera, c’est donc, techniquement, porter un toast à des fossiles. Les experts en sédimentologie qui étudient la région, on en croise notamment dans les travaux publiés sur les geological tours du Monferrato oriental, décrivent des sols composés d’alternances de marnes argileuses et de bancs calcaires, avec cette fameuse Pietra da Cantoni, une pierre calcaire locale utilisée depuis des siècles pour bâtir les maisons et creuser les caves troglodytes appelées infernot, littéralement de petits enfers souterrains où l’on entrepose le vin, ce qui prouve que même la damnation, ici, sert à quelque chose de délicieux.
Cette terre calcaire, drainante, pauvre en matière organique, mais riche en minéraux, est précisément ce qui donne au raisin Barbera sa tension acide caractéristique. La géologie, en somme, ne s’est pas contentée de façonner le paysage : elle a écrit, sans le savoir, la première ligne de la carte des vins.
II. L’histoire, ou l’art de renaître après chaque catastrophe
Il faut le dire tout net : la ville a eu, au fil des siècles, une fréquentation assez déplorable, une longue liste de seigneurs, comtes et généraux venus principalement pour piller, incendier ou rançonner. Voici, dans l’ordre, le défilé.
Si la géologie nous enseigne la patience, l’histoire de Nizza Monferrato enseigne plutôt la résilience, une résilience presque comique tant elle se répète.

Abbaye de San Giovanni in Lanero
La ville, telle que nous la connaissons, serait née vers 1225, fondée par des habitants ayant fui la destruction de certains châteaux dans la région d’Alessandria, et regroupée autour de l’abbaye de San Giovanni in Lanero, au bord de la rivière Belbo (Wikipédia).
Elle devient commune dix ans plus tard et rejoint en 1264 le puissant Marquisat du Monferrato, cette entité féodale gouvernée par les Aleramici puis par les Paléologues, oui, les mêmes Paléologues que ceux de Byzance, arrivé ici par un mariage dynastique aussi improbable qu’un empereur byzantin égaré dans les collines piémontaises.
S’ensuit alors une histoire que l’on pourrait résumer ainsi : Nizza Monferrato passe le Moyen Âge et l’époque moderne à se faire assiéger, incendier, piller et rançonner par à peu près tout le monde. En 1268, elle résiste quarante jours à un siège de Charles Ier d’Anjou.
En 1391, elle est dévastée par les milices du comte d’Armagnac. Elle tombe ensuite sous la coupe des Gonzague, qui s’empressent de la vider de ses ressources, l’équivalent médiéval d’un actionnaire peu scrupuleux. Elle repousse une attaque de Charles-Emmanuel Ier de Savoie en 1613, puis se fait attaquer par les Français et les Espagnols en 1625, 1628 et 1629, avant d’être achevée par la famine et la peste en 1630.
En 1647, une armée aragonaise rase carrément les murailles de la ville. Le duc Charles IV de Mantoue, ruiné par sa propre mauvaise gestion, finit le travail en pillant systématiquement ce qu’il en reste.
On pourrait croire la ville définitivement condamnée. C’est le contraire qui se produit.
En 1703, Nizza Monferrato passe sous la maison de Savoie, et, miracle typiquement piémontais, se met alors à prospérer.
Le XVIIIe siècle voit l’essor d’une industrie de la soie florissante ; en 1799, quand les « vents révolutionnaires » soufflent sur l’Italie, les habitants répondent aux bandes insurgées par le cri contre-révolutionnaire « Vive le roi, vive la Savoie », un slogan qui sent bon le vin et la tradition.
Après le Congrès de Vienne, sous l’administration éclairée du maire Pio Corsi, la ville s’équipe de lampes à huile, d’un réseau routier urbain et d’un système d’égouts : le progrès, enfin, à défaut de la gloire.
Le XXe siècle apporte son lot de drames et d’honneurs mêlés : en 1944, Nizza Monferrato devient la capitale de la République partisane du Haut-Monferrato, et se voit décerner la Médaille d’argent de la Valeur militaire pour le sacrifice de ses habitants dans la lutte contre le fascisme.
En 1968, puis en 1994, les rivières Belbo et Nizza sortent de leur lit et inondent gravement la ville, la même eau qui, patiemment, façonne depuis trente millions d’années les collines alentour, rappelant ici avec moins de douceur qu’elle reste maîtresse du jeu.
Enfin, en 2014, la ville entre dans le prestigieux patrimoine mondial de l’UNESCO, au titre du paysage viticole du Piémont, la consécration ultime pour une cité qui, après huit siècles d’incendies et de sièges, a fini par comprendre qu’on ne conquiert pas éternellement, mais qu’on peut, en revanche, cultiver éternellement.
III. L’agriculture, ou le Barbera comme philosophie de vie
Il serait malhonnête de parler de Nizza Monferrato sans en faire, très vite, une affaire de vin. Car ici, le raisin n’est pas une culture parmi d’autres : c’est une manière d’habiter le monde.
La ville est aujourd’hui considérée comme la capitale du Barbera (Wikipédia anglais), et se trouve au cœur de l’appellation Nizza DOCG, un vin rouge fait exclusivement de cépage Barbera cultivé sur les collines environnantes. L’appellation a obtenu le statut DOC en 2000, puis a été élevée au rang suprême de DOCG en 2014, la même année, notons-le avec un brin de malice, que l’inscription au patrimoine UNESCO, comme si la reconnaissance internationale avait décidé de venir en duo, tel un couple bien assorti.
Il existe, à propos de ce vin, une formule attribuée à Arturo Bersano, l’un des pères fondateurs de l’œnologie piémontaise moderne, dont l’entreprise se trouve précisément à Nizza Monferrato, juste en face de la gare :
« Si tu veux bien boire, achète-toi un vignoble » (Visit Monferrato).
C’est un aphorisme qui a le mérite de la franchise : ici, on ne se contente pas d’aimer le vin, on en devient, plus ou moins directement, complice.
Mais l’agriculture ne s’arrête pas au raisin.
La ville est également le berceau reconnu par le mouvement Slow Food du Cardo Gobbo di Nizza Monferrato, le fameux « cardon bossu », un légume d’hiver dont le nom vient, précision d’un charme un peu macabre, de la démarche voûtée des fossoyeurs locaux, qui inspirait, dit-on, la technique de buttage courbant les tiges du cardon.
Ce légume est l’ingrédient roi de la bagna cauda, cette sauce à l’ail et à l’anchois dans laquelle tout le Piémont trempe, l’hiver venu, sa dignité et ses crudités. On y ajoute la belecàuda (ressemble à la Socca de Nice), une spécialité à base de farine de pois chiches cuite au four à bois, d’origine génoise, apportée par les anciennes routes commerciales du sel qui reliaient jadis la Ligurie à ces collines de l’intérieur.
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IV. La gare, ou quand le rail a rencontré la vigne
Il y a quelque chose d’assez émouvant dans une gare de province : moins spectaculaire qu’une grande verrière métropolitaine, mais tout aussi révélatrice d’un territoire. Celle de Nizza Monferrato raconte comment, au XIXe siècle, la vapeur et le fer ont changé la manière dont la ville vendait son vin — et donc, plus profondément, sa manière d’exister dans le monde.
Une ville que le rail a placée au centre du jeu
Nizza Monferrato n’a jamais été une capitale au sens administratif. Mais sur le plan ferroviaire, elle a longtemps occupé une position stratégique enviable : celle d’un nœud de correspondance, où se croisaient les lignes reliant Asti, Alessandria, Acqui Terme et Canelli — un point de passage obligé entre les collines viticoles de l’intérieur et les marchés urbains.
La ligne Cavallermaggiore-Nizza a compté parmi les toutes premières du Royaume de Sardaigne, puis d’Italie (Visit Monferrato). Être desservi si tôt n’était pas un simple confort : c’était un avantage décisif pour une région agricole qui devait écouler rapidement des denrées périssables vers les grandes villes.
Les photographies
Face à la gare, l’empire du vin
Juste en face des quais se dresse la maison fondée par Arturo Bersano, déjà rencontré au chapitre précédent, un choix d’implantation qui n’a rien d’un hasard.
Le train ne transportait pas seulement des voyageurs ; il exportait, caisse après caisse, la réputation naissante du Barbera vers l’Italie et l’Europe. La gare de Nizza Monferrato a été, avant l’heure, l’un des premiers outils marketing du vin piémontais.
Un réseau resté vivant
La gare dessert aujourd’hui la ligne vers Alessandria, ainsi que les connexions historiques vers Asti, Canelli et Acqui Terme. Le tronçon Asti–Nizza Monferrato via Castagnole delle Lanze, plus de 45 kilomètres, a été suspendu à l’exploitation commerciale en 2012 (Il Piccolo). Mais le 11 novembre 2018, la Fondazione FS Italiane l’a rouverte sous forme de service ferroviaire touristique, avec deux trains historiques tractés par la locomotive électrique E.646.158 puis par des locomotives à vapeur d’époque, reliant Nizza Monferrato à Torino Porta Nuova (Ferrovie.it).
La Fondazione FS y propose aujourd’hui des excursions combinant train d’époque, dégustations à bord et halte au Musée Bersano des Traditions Paysannes et des Estampes sur le Vin (Fondazione FS) — un itinéraire qui traverse précisément les paysages viticoles inscrits au patrimoine UNESCO.
Comme le vin qu’elle a longtemps expédiée, la gare de Nizza Monferrato aura donc connu ses années de repos avant de retrouver, avec le temps, une nouvelle raison d’être : non plus transporter des caisses de légumes vers Vienne, mais des voyageurs curieux vers ses propres collines.
V. L’industrie, du sucre en poudre aux boîtes de conserve
Voici le volet le plus inattendu, et pourtant le plus révélateur du génie local : Nizza Monferrato, cité agricole s’il en est, a aussi été un foyer d’innovation industrielle assez remarquable.
Elle fut, au XVIIIe siècle, réputée pour sa production de soie, avant de développer plus tard une industrie sucrière suffisamment importante pour qu’aujourd’hui la ville abrite un musée entièrement dédié à cette histoire douce-amère : le Centro documentazione aziendale Figli di Pinin Pero — Sugar Packets Museum, un lieu unique où sont conservés des milliers de sachets de sucre du monde entier, transformant un objet du quotidien en témoin culturel et graphique d’une époque (Ministère de la Culture italien).
Il y a quelque chose de proprement philosophique dans l’idée de consacrer un musée à l’emballage du sucre : c’est reconnaître que même l’objet le plus éphémère, un petit sachet jeté après usage, mérite, en s’accumulant, de devenir mémoire.
Mais la fierté industrielle absolue de Nizza Monferrato reste un homme : Francesco Cirio (1836-1900), né ici dans une famille pauvre et illettrée, parti dès l’âge de quatorze ans travailler au marché de Porta Palazzo à Turin. Cirio est aujourd’hui reconnu comme l’un des pionniers mondiaux de la technique d’appertisation, la mise en conserve des aliments par la chaleur, héritée des travaux du Français Nicolas Appert.
Dès 1856, à seulement vingt ans, il ouvre sa première usine de conserverie à Turin, en commençant par les petits pois, parce qu’il s’était demandé, dit-on, pourquoi ce légume délicieux ne devait se consommer que vingt jours par an.
En moins d’une décennie, la marque Cirio s’exporte dans toute l’Europe ; en 1885, elle possède des filiales à Milan, Naples, Belgrade, Berlin, Bruxelles, Londres, Paris et Vienne. Cirio expérimente même, dès les années 1860, la réfrigération des wagons de chemin de fer à l’aide de blocs de glace pour acheminer intacts ses produits jusqu’à Vienne, une prouesse logistique dont l’Europe du Nord profitera pendant plus d’un siècle.
Le nom Cirio, aujourd’hui propriété du groupe coopératif Conserve Italia, orne encore les boîtes de tomates pelées de millions de cuisines à travers le monde, sans que la plupart de leurs utilisateurs sachent qu’ils tiennent entre les mains l’héritage d’un gamin illettré de Nizza Monferrato. Voilà, en creux, une belle leçon : parfois, les révolutions industrielles ne viennent pas des capitales, mais des petites villes de province où l’on a simplement le temps de bien réfléchir à ce qu’on fait pousser dans son jardin.
VI. L’art, entre baroque discret et peinture des collines
Nizza Monferrato n’a jamais cherché à rivaliser avec Florence ou Rome dans le domaine des arts monumentaux, et c’est précisément ce qui fait son charme : un art de proximité, ancré dans la pierre, le paysage et le vin.
Le cœur historique de la ville conserve un tissu urbain remarquablement homogène, structuré autour de la Via Carlo Alberto, dite Via Maestra, bordée d’arcades basses et arrondies datant des XVIIIe et XIXe siècles.

Piazza Martiri di Alessandria – Palazzo Comunale -Campanone
Le Palazzo Comunale, siège du gouvernement local depuis le XIVe ou XVe siècle, arbore une façade de brique naturelle rythmée par des lunettes en arc, surmontée du fameux campanone, le beffroi que les habitants considèrent comme le symbole même de leurs libertés communales séculaires (Visit Monferrato).

Palazzo Crova
Le Palazzo Crova, exemple classique de résidence noble du XVIIIe siècle dessiné par l’architecte Robilant, abrite aujourd’hui la bibliothèque municipale, une œnothèque régionale et le siège local du mouvement Slow Food, la culture et le vin, ici, cohabitent sous le même toit avec un naturel désarmant.
Sur le plan pictural, la ville a trouvé au XXe siècle un chantre fidèle en la personne de Franco Sassi (1912-1993), peintre, graveur et graphiste, grand admirateur du paysage niçois et ami d’Arturo Bersano, pour qui il créa les étiquettes de vin.
Son œuvre en noir et blanc Monferrato Home (ou La Ferme de Vinchio) capture les paysages environnants, et son talent s’est également exprimé dans les étiquettes créées pour plusieurs grandes maisons vinicoles piémontaises (Wikipédia). Il y a une forme de justice poétique à ce qu’un artiste ait consacré sa vie à peindre, sur toile comme sur étiquette, le même paysage que celui que les vignerons, eux, transforment en verre à déguster : deux façons différentes de rendre le même terroir immortel.
VII. Les personnages célèbres, ou comment naître à Nizza et changer le monde
Peu de villes de dix mille habitants peuvent revendiquer un tel palmarès de figures marquantes, chacune dans son registre.
Il y a d’abord Maria Domenica Mazzarello (1837-1881), née à Mornese, mais morte à Nizza Monferrato, sainte cofondatrice, aux côtés de Don Bosco, de l’institut des Filles de Marie Auxiliatrice en 1872, la branche féminine de la grande œuvre salésienne consacrée à l’éducation des jeunes filles.
Simple et énergique, dotée d’une force physique peu commune héritée de son enfance paysanne, elle dirigea la croissance de l’institut jusqu’à établir vingt-huit maisons avant sa mort (cgfmanet.org). Béatifiée en 1938, canonisée en 1951, elle rendit son dernier souffle à Nizza Monferrato le 14 mai 1881, où la maison mère de l’institut demeure aujourd’hui un centre éducatif toujours actif, micro-crèche, école, lycée compris.
Il y a ensuite Francesco Cirio, déjà rencontré au chapitre industriel, dont on pourrait résumer la trajectoire ainsi : parti sans un sou, revenu dans toutes les cuisines du monde sous forme de sauce tomate.
On pourrait ajouter Enzo Bianchi, fondateur de la Communauté monastique de Bose, reconnu citoyen d’honneur de la ville, la spiritualité, décidément, semble pousser ici aussi facilement que la vigne.
Et puisque nous sommes dans le Monferrato, au sens large, impossible de ne pas mentionner Aleramo (904-991), figure fondatrice, mi-historique, mi-légendaire, de toute la dynastie des marquis de Montferrat, dont le tombeau se trouve à Grazzano Badoglio, non loin de là. Sa légende, que voici, mérite un chapitre à elle seule.
VIII. Les légendes, ou quand le fer à cheval dessine une région

Nizza Monferrato Mappa della Città Ducale
Toute terre digne de ce nom a besoin d’un mythe fondateur, et le Monferrato, dont Nizza tire son nom, ne fait pas exception.
L’histoire, transmise depuis des siècles, raconte qu’en l’an 967, l’empereur Otton Ier aurait promis à un modeste écuyer nommé Aleramo un marquisat aussi vaste que le territoire qu’il parviendrait à délimiter en galopant sans interruption pendant trois jours et trois nuits.
Aleramo, dit-on, se lança dans cette chevauchée effrénée, et c’est là que l’histoire devient savoureuse : au cours de la course, le cheval perdit un fer (fèr, en dialecte local).
N’ayant ni marteau ni forge sous la main, Aleramo aurait utilisé une brique (mòn) pour reclouer le fer et poursuivre sa course. De cette improvisation équestre serait né le nom même de la région : Mon-ferrato, « le mont ferré » (McArthurGlen, Destination Monferrato).
D’humble écuyer, Aleramo devint ainsi marquis en l’espace de trois rotations terrestres, une promotion express qui ferait pâlir n’importe quel plan de carrière contemporain.
Il existe, bien sûr, des étymologies plus austères et sans doute plus exactes, Mons ferax, « la montagne fertile », en latin, ou encore une racine liée aux mines de fer exploitées par les Romains.
Mais on comprend aisément pourquoi la légende du cheval affolé et de la brique de fortune a traversé mille ans sans faiblir : elle a l’élégance des récits qui expliquent le sérieux par l’absurde, et le pouvoir par un accident de ferrure.
Nizza Monferrato elle-même n’échappe pas à ce goût local pour l’explication légère des choses sérieuses. Son ancien nom, Nizza della Paglia (« Nizza de la paille »), aurait une double origine incertaine, ce qui ne l’empêche pas d’être racontée avec assurance des deux côtés : selon la première version, les habitants, pressés de reconstruire leur bourg après l’une de ses innombrables destructions, auraient couvert les toits de paille plutôt que de tuiles, faute de temps (brochure du Palio 2023).
Selon la seconde, plus champêtre, ce serait plutôt les herbes séchées poussant le long des rives du torrent Belbo qui auraient donné son nom à la ville (schede consorzio Asti DOCG). Que l’on préfère l’urgence architecturale ou la poésie botanique, l’un et l’autre racontent la même chose : une ville qui, même dans son nom, garde la trace de sa précarité passée et de sa capacité obstinée à se relever quand même.
Épilogue : une ville qui a fait de la patience un art de vivre
Si l’on devait résumer Nizza Monferrato en une seule idée, ce serait peut-être celle-ci : c’est une ville qui a compris, avant même de savoir qu’elle le comprenait, que la vraie noblesse ne réside pas dans la conquête, mais dans la maturation.
Sa terre a mis trente millions d’années à devenir fertile. Son vin met plusieurs années à devenir grand. Son histoire, faite de destructions répétées, a mis huit siècles à devenir sagesse plutôt qu’amertume.
Même sa légende fondatrice célèbre, au fond, une improvisation heureuse plutôt qu’un plan de bataille.
Il y a là une philosophie qui vaut largement celle des grands systèmes : entre deux sièges, entre deux inondations, entre deux vendanges, on peut toujours recommencer, à condition d’avoir, comme Aleramo, une brique sous la main et un peu de bonne volonté. Et peut-être un verre de Barbera pour fêter ça, une fois que le fer est remis.
Les photographies
Bibliographie
Voici l’ensemble des sources consultées pour la rédaction du texte sur Nizza Monferrato, classées par thématique.
Histoire générale et présentation de la ville
- Wikipédia (français), « Nizza Monferrato » : https://fr.wikipedia.org/wiki/Nizza_Monferrato
- Wikipédia (anglais), « Nizza Monferrato » : https://en.wikipedia.org/wiki/Nizza_Monferrato
- Wikipédia (anglais), « Montferrat » : https://en.wikipedia.org/wiki/Montferrat
- Visit Monferrato, « Nizza, entre Barbera et Bagna Cauda » : https://www.visitlmr.it/fr/itineraires/urbain/ville-a-decouvrir/nizza-entre-barbera-et-bagna-cauda
- Visit Monferrato, « Monferrato de Nizza » : https://www.visitlmr.it/fr/itineraires/paysagers/monferrato/monferrato-de-nizza
- Italy On This Day, « Francesco Cirio – canning pioneer » (contient un encart de présentation historique de la ville) : https://www.italyonthisday.com/search/label/Francesco%20Cirio
- Asti DOCG, « Nizza Monferrato – schede consorzio » (PDF) : https://www.astidocg.it/wp-content/uploads/2020/04/Nizza-Monferrato-schede-consorzio.pdf
- Comune di Nizza Monferrato / Palio di Asti, brochure 2023 (PDF) : https://visit.asti.it/wp-content/uploads/2023/07/brochurePalio_2023_web.pdf
Géologie et territoire
- Il Piccolo, « Geologia monferrina protagonista al convegno internazionale sulla geoconservazione » : https://www.ilpiccolo.net/2022/04/05/geologia-monferrina-protagonista-al-convegno-internazionale-sulla-geoconservazione
- Zenodo, carte géologique du Bassin tertiaire piémontais (Stazzano site) : https://zenodo.org/records/4609237
- Journal of Maps / IRIS Unito, Festa & Codegone (2013), « Geological map of the External Ligurian Units in western Monferrato » (PDF) : https://iris.unito.it/retrieve/e27ce426-e368-2581-e053-d805fe0acbaa/Festa%20and%20Codegone_2013_JoM.pdf
- Castello di Gabiano, « The Territory » (géologie du Monferrato viticole) : https://castellodigabiano.com/en/natural-heritage/the-territory
Agriculture, vin et gastronomie
- Wikipédia (anglais), « Nizza Monferrato » (sections agriculture et gastronomie) : https://en.wikipedia.org/wiki/Nizza_Monferrato
- UNESCO, « Vineyard Landscape of Piedmont: Langhe-Roero and Monferrato » : https://en.wikipedia.org/wiki/Vineyard_Landscape_of_Piedmont:_Langhe-Roero_and_Monferrato
La Gare
- Visit Monferrato, « Nizza, entre Barbera et Bagna Cauda » : https://www.visitlmr.it/fr/itineraires/urbain/ville-a-decouvrir/nizza-entre-barbera-et-bagna-cauda
- Ferrovie.it, « Riaperta la linea Asti – Castagnole delle Lanze – Nizza Monferrato » : https://www.ferrovie.it/portale/articoli/7975/pdf
- Il Piccolo, « Tagli alla linea Acqui-Asti: il comitato dei pendolari non ci sta » : https://www.ilpiccolo.net/2020/10/14/tagli-alla-linea-acqui-asti-il-comitato-dei-pendolari-non-ci-sta
- Fondazione FS Italiane, programme d’excursion Langhe-Roero-Monferrato (PDF) : https://fondazionefs.it/content/dam/fondazionefs/fondazione-fs-new/hp-prenota-un-viaggio/locandine-2024/novembre/10%20novembre%20langhe%20roero.pdf
Industrie
- Wikipédia (anglais), « Francesco Cirio » : https://en.wikipedia.org/wiki/Francesco_Cirio
- Ministère de la Culture italien (cultura.gov.it), « Centro documentazione aziendale Figli di Pinin Pero – Sugar Packets Museum » : https://cultura.gov.it/luogo/centro-documentazione-aziendale-figli-di-pinin-pero-sugar-packets-museum
- Il Fatto Alimentare, exposition « Zucchero, una biografia del mondo » (contexte histoire du sucre) : https://ilfattoalimentare.it/?p=237464
- Quotidiano.net, « Se vuoi andare lontano scegli una cooperativa » (parcours de Francesco Cirio) : https://www.quotidiano.net/economia/money-vibez/se-vuoi-andare-lontano-scegli-una-cooperativa-il-piano-di-maurizio-gardini-per-lazienda-del-futuro-di-conserve-italia-diwnfg7t
- The Florentine, « Francesco Cirio Museum » : https://www.theflorentine.net/?p=29846
Art
- Wikipédia (anglais), « Nizza Monferrato » (section Franco Sassi et patrimoine architectural) : https://en.wikipedia.org/wiki/Nizza_Monferrato
Personnages célèbres
- CGFMAnet.org, « St. Mary Domenica Mazzarello » (biographie officielle de l’institut FMA) : https://www.cgfmanet.org/en/?p=15019
- Relic.catholic.org.hk, « Maria Domenica Mazzarello » : https://relic.catholic.org.hk/maria-domenica-mazzarello/
- Avvenire, « Il Luogo del cuore FAI: vince il santuario mariano amato da don Bosco » : https://www.avvenire.it/chiesa/chiesa-italiana/il-luogo-del-cuore-fai-vince-il-santuario-mariano-amato-da-don-bosco_92918
- Wikipédia (anglais), « Francesco Cirio » : https://en.wikipedia.org/wiki/Francesco_Cirio
- Wikipédia (anglais/Kiwix), « Aleramo, Marquis of Montferrat » : https://kaweah.freedombox.rocks/kiwix/wikipedia_en_all_maxi_2023-10/Aleram
- Pedalare il Monferrato, itinéraire Grazzano Badoglio (biographie d’Aleramo et son tombeau) : https://pedalare.ilmonferrato.it/en/info088.html
Légendes
- McArthurGlen – Destination Monferrato, légende d’Aleramo et du fer à cheval : https://www.mcarthurglen.com/it/outlets/at/Outlet-di-design-Parndorf/scopri-il-territorio/destinazione-monferrato/
- The Wom Travel, « Monferrato, storia e leggende » : https://travel.thewom.it/italia/piemonte/monferrato-storia.html
- Finestre sull’Arte, « Monferrato : que voir » (contexte historique et légendaire du Monferrato) : https://finestresullarte.info/fr/carnets-de-voyage/15747vn_monferrato-que-voir-10-lieux-a-ne-pas-manquer.php
Note : plusieurs sources se recoupent d’un chapitre à l’autre (notamment la page Wikipédia anglaise de Nizza Monferrato, particulièrement riche et régulièrement citée en référence croisée). Les liens ont été vérifiés au moment de la rédaction ; comme pour toute source en ligne, leur disponibilité peut évoluer avec le temps.
Les photographies
FAQ — Visiter Nizza Monferrato
Quand visiter Nizza Monferrato ?
La meilleure période s’étend de mai à octobre. Le printemps offre des collines verdoyantes et le festival Barbera in festa en mai ; l’été convient aux longues balades entre vignobles ; septembre-octobre correspond aux vendanges et à l’ouverture des caves au public le dimanche suivant la récolte, une période particulièrement vivante pour découvrir le terroir du Barbera. Novembre reste intéressant pour la traditionnelle Fiera di San Carlo, qui se tient depuis 1516.
Combien de temps prévoir pour visiter la ville ?
Une demi-journée à une journée complète suffit pour découvrir le centre historique (Via Maestra, Palazzo Comunale, Palazzo Crova, Foro Boario) et flâner dans les ruelles. Pour combiner la visite avec une dégustation en cave ou une excursion dans les collines environnantes, il est conseillé de prévoir une journée entière, voire deux.
Comment se rendre à Nizza Monferrato ?
La ville est accessible en train (ligne historique Cavallermaggiore–Nizza, l’une des premières du Royaume d’Italie) et se situe à environ 60 km au sud-est de Turin et 20 km au sud-est d’Asti. En voiture, elle est facilement reliée aux grands axes du Piémont et constitue une bonne base pour explorer les Langhe et le Monferrato.
Que voir en priorité à Nizza Monferrato ?
Les incontournables sont le Palazzo Comunale et son beffroi surnommé el campanone, le Palazzo Crova (aujourd’hui bibliothèque et œnothèque), le Foro Boario (ancien marché aux bestiaux, aujourd’hui lieu d’expositions), ainsi que les églises de San Siro, San Giovanni in Lanero et Sant’Ippolito. Le Museo del Territorio et le Musée Francesco Cirio complètent la visite pour les passionnés d’histoire locale.
Peut-on déguster le vin Barbera sur place ?
Oui. Nizza Monferrato est considérée comme la capitale du Nizza DOCG, vin rouge produit exclusivement à partir de cépage Barbera. De nombreuses caves proposent visites et dégustations, et le Palazzo Crova abrite une œnothèque régionale ainsi que le siège de l’association des producteurs de Barbera d’Asti. Les chais ouvrent traditionnellement leurs portes au public le dimanche suivant les vendanges, en septembre.
Quelles spécialités gastronomiques goûter à Nizza Monferrato ?
Le produit emblématique est le Cardo Gobbo di Nizza Monferrato, cardon d’hiver reconnu par le mouvement Slow Food, traditionnellement servi avec la bagna cauda (sauce à l’ail et aux anchois). À découvrir aussi la belecàuda, galette de farine de pois chiches cuite au four à bois, et la pasta di meliga à base de farine de maïs.
Y a-t-il des événements ou marchés réguliers à Nizza Monferrato ?
Oui, plusieurs rendez-vous rythment l’année : le marché aux antiquités le 3ᵉ dimanche de chaque mois, la Fiera del Santo Cristo en avril, Barbera in festa en mai, la Corsa delle botti (course de tonneaux) début juin, Monferrato in Tavola début juin, et la Fiera di San Carlo début novembre, qui existe depuis 1516.
Nizza Monferrato fait-elle partie du patrimoine UNESCO ?
Oui. Depuis 2014, la ville et ses environs sont inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO au titre du paysage viticole du Piémont : Langhe-Roero et Monferrato, dans la catégorie spécifique « Nizza Monferrato et Barbera », l’une des cinq zones viticoles reconnues pour la qualité exceptionnelle de leur paysage.
Nizza Monferrato convient-elle à un séjour en famille ?
Oui, la ville reste à taille humaine et se visite aisément à pied. Les marchés, le Foro Boario et les collines environnantes offrent des activités variées. Pour les familles amatrices de patrimoine religieux, la maison mère des Filles de Marie Auxiliatrice, liée à sainte Maria Domenica Mazzarello, constitue également une étape culturelle intéressante.

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Merci Franck. Très bon article qui donne envie de découvrir cette ville.
Merci Marianne ! Une valise et hop !