Maldoror – Lautréamont : Chant 02 par Jaques Maury

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Last Updated on 25/09/2026 – 09:12 by Frank César LOVISOLO

 

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« Sauvage » pour Isidore Ducasse alias Comte de Lautréamont

Treize Épisodes musiqués des Six Chants de Maldoror – Chant 02 interprété par Jacques Maury

Analyse des textes : Frank César Lovisolo assisté de Axelle Delorme pour la documentation littéraire

Commentaires

 

Jacques Maury - Lecteur - ActeurJacques Maury

Formé au Théâtre du Rocher (La Garde), au cours de Philippe LÉOTARD (Paris) et de Roberto PETROLINI (Picollo Teatro – Paris).

Jacques Maury est comédien professionnel depuis 1983 (Théâtre, Télévision et Cinéma).

Auteur dramatique, musicien, il est également formateur (ateliers et stages d’écriture) depuis 15 ans.
Jacques Maury a été secrétaire particulier de Philippe Léotard en 1989.
01 – Je saisis la plume 02 – Promenade quotidienne
Portrait-présume-d'Isidore-Ducasse-par-Charles-Reutlinger - Maldoror - Lautréamont

Portrait présumé d’Isidore Ducasse par Charles Reutlinger. (colorisé)

Chants de Maldoror — Isidore Ducasse / Lautréamont

Sauvage - Maldoror - Lautréamont : Illustration du Chant 02 - Jacques MauryPublié anonymement en 1869,

Les Chants de Maldoror s’imposent comme une œuvre de rupture, tant par leur violence thématique que par leur remise en cause des cadres traditionnels de la lisibilité littéraire.

L’extrait étudié, qui tient lieu de seuil textuel, ne relève ni de la préface ni de l’avertissement moral au sens classique : il constitue plutôt une scénographie de la lecture, où le texte anticipe, conditionne et met en crise sa propre réception.

En construisant la lecture comme une expérience périlleuse, voire toxique, Lautréamont ne se contente pas de provoquer : il élabore une véritable poétique de l’épreuve, fondée sur la dissolution du sujet lecteur et sur l’instabilité du sens.

On peut dès lors se demander comment cet incipit met en place une conception radicale de la lecture comme processus de contamination et de désorientation, tout en proposant une réflexion implicite sur l’acte interprétatif lui-même.

 

seeparation texte celtique Maldoror

 

Chant 002a – Je saisis la plume

Lecteur : Jacques Maury

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Comte de Lautréamont Illustration Chant 2Je saisis la plume qui va construire le deuxième chant… instrument arraché aux ailes de quelque pygargue roux ! Mais… qu’ont-ils donc mes doigts ? Les articulations demeurent paralysées, dès que je commence mon travail. Cependant, j’ai besoin d’écrire… C’est impossible !
Eh bien, je répète que j’ai besoin d’écrire ma pensée : j’ai le droit, comme un autre, de me soumettre à cette loi naturelle… Mais non, mais non, la plume reste inerte !… Tenez, voyez, à travers les campagnes, l’éclair qui brille au loin. L’orage parcourt l’espace.
Il pleut… Il pleut toujours… Comme il pleut !… La foudre a éclaté… Elle s’est abattue sur ma fenêtre entr’ouverte, et m’a étendu sur le carreau, frappé au front.
Pauvre jeune homme ! ton visage était déjà assez maquillé par les rides précoces et la difformité de naissance, pour ne pas avoir besoin, en outre, de cette longue cicatrice sulfureuse ! (Je viens de supposer que la blessure est guérie, ce qui n’arrivera pas de sitôt.) Pourquoi cet orage, et pourquoi la paralysie de mes doigts ? Est-ce un avertissement d’en haut pour m’empêcher d’écrire, et de mieux considérer ce à quoi je m’expose, en distillant la bave de ma bouche carrée ? Mais, cet orage ne m’a pas causé la crainte.
Que m’importerait une légion d’orages ! Ces agents de la police céleste accomplissent avec zèle leur pénible devoir, si j’en juge sommairement par mon front blessé. Je n’ai pas à remercier le Tout-Puissant de son adresse remarquable ; il a envoyé la foudre de manière à couper précisément mon visage en deux, à partir du front, endroit où la blessure a été le plus dangereuse : qu’un autre le félicite !
Mais, les orages attaquent quelqu’un de plus fort qu’eux.
Ainsi donc, horrible Éternel, à la figure de vipère, il a fallu que, non content d’avoir placé mon âme entre les frontières de la folie et les pensées de fureur qui tuent d’une manière lente, tu aies cru, en outre, convenable à ta majesté, après un mûr examen, de faire sortir de mon front une coupe de sang !…
Mais, enfin, qui te dit quelque chose ? Tu sais que je ne t’aime pas, et qu’au contraire je te hais : pourquoi insistes-tu ?
Quand ta conduite voudra-t-elle cesser de s’envelopper des apparences de la bizarrerie ? Parle-moi franchement, comme à un ami : est-ce que tu ne te doutes pas, enfin, que tu montres, dans ta persécution odieuse, un empressement naïf, dont aucun de tes séraphins n’oserait faire ressortir le complet ridicule ? Quelle colère te prend ?
Sache que, si tu me laissais vivre à l’abri de tes poursuites, ma reconnaissance t’appartiendrait…
Allons, Sultan, avec ta langue, débarrasse-moi de ce sang qui salit le parquet. Le bandage est fini : mon front étanché a été lavé avec de l’eau salée, et j’ai croisé des bandelettes à travers mon visage. Le résultat n’est pas infini : quatre chemises, pleines de sang et deux mouchoirs. On ne croirait pas, au premier abord, que Maldoror contînt tant de sang dans ses artères ; car, sur sa figure, ne brillent que les reflets du cadavre.
Mais, enfin, c’est comme ça. Peut-être que c’est à peu près tout le sang que pût contenir son corps, et il est probable qu’il n’y en reste pas beaucoup. Assez, assez, chien avide ; laisse le parquet tel qu’il est ; tu as le ventre rempli. Il ne faut pas continuer de boire ; car, tu ne tarderais pas à vomir. Tu es convenablement repu, va te coucher dans le chenil ; estime-toi nager dans le bonheur ; car, tu ne penseras pas à la faim, pendant trois jours immenses, grâce aux globules que tu as descendues dans ton gosier, avec une satisfaction solennellement visible.

–seeparation texte celtique Maldoror

Frank César Lovisolo & Axelle Delorme :

 

Lautréamont, Les Chants de Maldoror, ouverture du chant II (extrait)

Ce passage marque l’entrée dans le deuxième chant et constitue un moment décisif de la dynamique textuelle des Chants de Maldoror.

L’acte d’écrire, au lieu d’être présenté comme une maîtrise souveraine du sujet, se trouve immédiatement empêché, frappé d’une paralysie inexplicable puis d’un châtiment spectaculaire : la foudre s’abat sur le narrateur. Ce blocage scriptural se transforme en scène de confrontation directe avec Dieu, qualifié d’« horrible Éternel, à la figure de vipère ».

Il s’agira de montrer que cet extrait met en scène une poétique de l’écriture sous persécution, où l’acte créateur devient un défi théologique, et où la blessure physique matérialise la violence du conflit entre Maldoror et le divin.

L’impossibilité d’écrire : crise du geste créateur

Le texte s’ouvre sur une déclaration hautement symbolique :
« Je saisis la plume qui va construire le deuxième chant… »
Le verbe « construire » indique une conception architecturale et volontaire de l’écriture. Pourtant, cette affirmation de puissance est immédiatement démentie par la paralysie des doigts. L’outil poétique — « instrument arraché aux ailes de quelque pygargue roux » — évoque une origine noble et violente (l’aigle, symbole de hauteur et de prédation), mais demeure inerte.
Cette impuissance introduit une tension fondamentale : le sujet veut écrire, affirme son droit naturel à exprimer sa pensée, mais se heurte à une résistance qui excède sa volonté. L’écriture apparaît ainsi comme un champ de forces, non comme une activité souveraine.
Le déchaînement météorologique qui accompagne cette paralysie inscrit l’événement dans une dimension cosmique. L’orage semble répondre à l’intention d’écrire, comme si la création littéraire déclenchait une riposte transcendante. L’écriture devient un acte risqué, susceptible de provoquer une réaction divine.

La foudre : matérialisation du conflit théologiqueLa foudre : matérialisation du conflit théologique

La foudre frappe le narrateur au front — lieu symbolique de la pensée. Cette blessure n’est pas seulement corporelle : elle est une atteinte directe à la faculté intellectuelle et créatrice.
Maldoror interprète l’orage comme une intervention punitive :
« Ces agents de la police céleste accomplissent avec zèle leur pénible devoir. »
L’expression ironique « police céleste » réduit la transcendance divine à une bureaucratie répressive. Dieu n’est plus l’instance de justice ou de salut, mais une autorité policière, mesquine et vindicative. La foudre devient une sanction disproportionnée, presque ridicule.
L’apostrophe à l’« horrible Éternel, à la figure de vipère » radicalise cette confrontation. La figure divine est dégradée, animalisée, associée au venin et à la perfidie. Ce renversement blasphématoire inscrit le texte dans une tradition de défi prométhéen, mais avec une intensité sarcastique inédite.
Il ne s’agit pas d’un simple athéisme, mais d’une haine active, revendiquée : « tu sais que je ne t’aime pas, et qu’au contraire je te hais ». La relation entre Maldoror et Dieu est personnelle, presque intime, mais structurée par l’hostilité.

Le sang et le chien : matérialité grotesque et désacralisation

Après l’orage, le texte bascule dans une scène de matérialité brutale : le sang coule en abondance, imbibe chemises et mouchoirs, et le chien « Sultan » est invité à le lécher.
Cette scène possède une dimension grotesque puissante. Le sang, traditionnellement associé au sacrifice ou à la noblesse tragique, devient ici une substance consommée par un animal domestique. Toute sublimation est refusée.
La remarque ironique — « on ne croirait pas […] que Maldoror contînt tant de sang » — introduit une distanciation quasi clinique. Le narrateur observe sa propre hémorragie avec une froideur expérimentale. Le corps n’est plus porteur de spiritualité ; il est réduit à un réservoir biologique.
L’image finale du chien repu, sommé de cesser de boire pour ne pas vomir, accentue la dégradation. Le sublime (l’orage divin) et le trivial (le parquet ensanglanté, le chenil) coexistent sans hiérarchie. Cette juxtaposition participe d’une esthétique du sublime inversé, où la transcendance est ramenée à la boue.

L’écriture comme défi ontologique

Malgré la blessure et la violence céleste, le narrateur affirme implicitement sa persistance. L’orage ne l’a pas terrifié : « Que m’importerait une légion d’orages ! » Cette déclaration confère à Maldoror une stature de résistance.
L’écriture apparaît dès lors comme un acte de défi ontologique : écrire, c’est survivre à la tentative de destruction divine. La blessure devient presque une preuve de légitimité : le texte naît sous la persécution.
Ainsi, la paralysie initiale ne marque pas un échec définitif, mais inaugure une écriture conquise contre l’interdit. Le chant II commence sous le signe du sang, de la haine et de la défiance, installant une poétique où la création est inséparable du combat.
  • Ce passage met en scène l’écriture comme un acte conflictuel, pris dans un affrontement direct avec la transcendance. La paralysie des doigts, la foudre au front et l’hémorragie spectaculaire figurent la violence d’une création qui se sait condamnée mais persiste.
  • Lautréamont transforme ainsi l’acte poétique en épreuve théologique et corporelle, où le langage naît de la blessure et de la provocation. Maldoror ne se pose pas en martyr, mais en adversaire lucide d’un Dieu persécuteur, réduisant la transcendance à une mécanique répressive.
  • Dans la perspective d’un mémoire, ce passage peut être analysé comme un moment clé de la théologie négative et polémique de l’œuvre, où l’écriture devient le lieu d’un affrontement ontologique radical entre créature et créateur.

–seeparation texte celtique Maldoror

Chant 002b – Promenade quotidienne

Lecteur : Jacques Maury

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Comte de Lautréamont - Maldoror - Illustration Chant 02Faisant ma promenade quotidienne, chaque jour je passais dans une rue étroite ; chaque jour, une jeune fille svelte de dix ans me suivait, à distance, respectueusement, le long de cette rue, en me regardant avec des paupières sympathiques et curieuses.
Elle était grande pour son âge et avait la taille élancée.
D’abondants cheveux noirs, séparés en deux sur la tête, tombaient en tresses indépendants sur des épaules marmoréennes.

Un jour, elle me suivait comme de coutume ; les bras musculeux d’une femme du peuple la saisirent par les cheveux, comme le tourbillon saisit la feuille, appliqua deux gifles brutales sur une joue fière et muette, et ramena dans la maison cette conscience égarée.

En vain, je faisais l’insouciant ; elle ne manquait jamais de me poursuivre de sa présence devenue inopportune.
Lorsque j’enjambai une autre rue, pour continuer mon chemin elle s’arrêtait, faisant un violent effort sur elle-même, au terme de cette rue étroite, immobile comme la statue du Silence, et ne cessait de regarder devant elle, jusqu’à ce que je disparusse.

Une fois, cette jeune fille me précéda dans la rue, et emboîta le pas devant moi.
Si j’allais vite pour la dépasser, elle courait presque pour maintenir la distance égale ; mais, si je ralentissais le pas, pour qu’il y eût un intervalle de chemin, assez grand entre elle et moi, alors, elle le ralentissait aussi, et y mettait la grâce de l’enfance.

Arrivée au terme de la rue, elle se retourna lentement, de manière à me barrer le passage.
Je n’eus pas le temps de m’esquiver, et je me trouvai devant sa figure. Elle avait les yeux gonflés et rouges. Je voyais facilement qu’elle voulait me parler, et qu’elle ne savait comment s’y prendre.
Devenue subitement pâle comme un cadavre, elle me demanda :
«Auriez-vous la bonté de me dire quelle heure il est ? »
Je lui dis que je ne portais pas de montre, et je m’éloignai rapidement.
Depuis ce jour, enfant à l’imagination inquiète et précoce, tu n’as plus revu dans la rue étroite, le jeune homme mystérieux qui battait péniblement, de sa sandale lourde, le pavé des carrefours tortueux.

L’apparition de cette comète enflammée ne reluira plus, comme un triste sujet de curiosité fanatique, sur la façade de ton observation déçue ; et, tu penseras souvent, trop souvent, peut-être toujours, à celui qui ne paraissait pas s’inquiéter des maux, ni des biens de la vie présente, et s’en allait au hasard, avec une figure horriblement morte, les cheveux hérissés, la démarche chancelante, et les bras nageant aveuglément dans les eaux ironiques de l’éther, comme pour y chercher la proie sanglante de l’espoir, ballottée continuellement, à travers les immenses régions de l’espace, par le chasse-neige implacable de la fatalité.

Tu ne me verras plus, et je ne te verrai plus ! …
Qui sait ?
Peut-être que cette fille n’était pas ce qu’elle se montrait. Sous une enveloppe naïve, elle cachait peut-être une immense ruse, le poids de dix-huit années, et le charme du vice. On a vu des vendeuses d’amour s’expatrier avec gaîté des îles Britanniques, et franchir le détroit.
Elles rayonnaient leurs ailes, en tournoyant, en essaims dorés, devant la lumière parisienne ; et, quand vous les aperceviez, vous disiez :
«Mais elles sont encore enfants ; elles n’ont pas plus de dix ou douze ans.»
En réalité elles en avaient vingt.
Oh ! dans cette supposition, maudits soient-ils les détours de cette rue obscure !
Horrible ! horrible ! ce qui s’y passe.
Je crois que sa mère la frappa parce qu’elle ne faisait pas son métier avec assez d’adresse. Il est possible que ce ne fût qu’un enfant, et alors la mère est plus coupable encore. Moi, je ne veux pas croire à cette supposition, qui n’est qu’une hypothèse, et je préfère aimer, dans ce caractère romanesque, une âme qui se dévoile trop tôt…

Comte de Lautréamont - Maldoror - Misère Parisienne - Chant 02Ah ! vois-tu, jeune fille, je t’engage à ne plus reparaître devant mes yeux, si jamais je repasse dans la rue étroite.
Il pourrait t’en coûter cher !
Déjà le sang et la haine me montent vers la tête, à flots bouillants. Moi, être assez généreux pour aimer mes semblables ! Non, non ! Je l’ai résolu depuis le jour de ma naissance ! Ils ne m’aiment pas, eux !

On verra les mondes se détruire, et le granit glisser, comme un cormoran, sur la surface des flots, avant que je touche la main infâme d’un être humain.
Arrière… arrière, cette main !
Jeune fille, tu n’es pas un ange, et tu deviendras, en somme, comme les autres femmes.
Non, non, je t’en supplie ; ne reparais plus devant mes sourcils froncés et louches.

Dans un moment d’égarement, je pourrais te prendre les bras, les tordre comme un linge lavé dont on exprime l’eau, ou les casser avec fracas, comme deux branches sèches, et te les faire ensuite manger, en employant la force.
Je pourrais, en prenant ta tête entre mes mains, d’un air caressant et doux, enfoncer mes doigts avides dans les lobes de ton cerveau innocent, pour en extraire, le sourire aux lèvres, une graisse efficace qui lave les yeux, endoloris par l’insomnie éternelle de la vie.

 

seeparation texte celtique Maldoror
Frank César Lovisolo & Axelle Delorme :

 

Le passage proposé relate la relation énigmatique…

…entre le narrateur et une jeune fille qui le suit quotidiennement dans une rue étroite.
La scène, d’apparence simple, se transforme progressivement en méditation hallucinée sur l’innocence, la corruption, le désir et la haine.

Nous pouvons alors nous demander comment Lautréamont met en scène une rencontre apparemment innocente pour en faire le révélateur d’une crise ontologique et morale du sujet moderne.
Nous montrerons d’abord que la scène repose sur une dramaturgie du regard et du silence, avant d’analyser la contamination progressive de l’innocence par l’imaginaire du soupçon et du vice, puis d’étudier l’explosion finale de la violence fantasmatique comme affirmation paradoxale d’un refus d’aimer.

Une scène fondée sur la distance, le regard et l’attente

La première partie du texte repose sur une mise en scène presque cinématographique de la répétition. L’anaphore temporelle — « chaque jour » — inscrit la relation dans une régularité obsédante.

La rue étroite devient un espace symbolique de confinement psychique : lieu clos, couloir initiatique, théâtre d’une tension muette.
La jeune fille est décrite selon un lexique d’idéalisation presque sculpturale : « épaules marmoréennes », « taille élancée ».
La blancheur du marbre suggère une pureté statuaire, tandis que la précision des détails corporels révèle l’attention insistante du narrateur.
Toutefois, cette relation se construit sur la distance : elle le suit « à distance, respectueusement ». L’espace entre les deux corps est essentiel.
Il matérialise à la fois le désir et son interdiction.Le moment où la mère intervient brutalement introduit une rupture tonale :
« les bras musculeux d’une femme du peuple »
La brutalité physique contraste avec la grâce silencieuse de l’enfant. La métaphore du tourbillon (« comme le tourbillon saisit la feuille ») suggère une violence sociale et fatale.
La scène culmine dans la question anodine :
« Auriez-vous la bonté de me dire quelle heure est-il ? »
Cette demande, triviale en apparence, est chargée d’une tension extrême. Elle constitue une tentative de prise de parole, un franchissement de la distance. Or le narrateur refuse le lien :
« je m’éloignai rapidement ».
Ce retrait est déjà une violence.

De l’innocence supposée au soupçon du vice : la contamination de l’imaginaire

Lautréamont : Fiction Chant 2 Transposé à Naples
À partir de la séparation, le texte bascule dans une spéculation paranoïaque. Le narrateur remet en question l’identité même de la jeune fille :
«Peut-être que cette fille n’était pas ce qu’elle se montrait.»
L’hypothèse du vice vient contaminer la figure enfantine.
Le lexique de la prostitution apparaît («vendeuses d’amour»), associé à l’image trompeuse de l’apparence juvénile. Cette oscillation entre innocence et corruption révèle surtout l’instabilité psychique du narrateur.

Il projette sur l’enfant ses propres obsessions. Le doute n’est pas fondé sur des faits mais sur une construction fantasmatique.
La rue elle-même devient le lieu d’un mal obscur :
« maudits soient-ils les détours de cette rue obscure ! »
La topographie urbaine se transforme en métaphore morale. L’espace extérieur reflète l’espace intérieur du narrateur : obscurité, détours, soupçon. Le texte atteint ici une dimension profondément moderne : l’innocence n’est plus un donné stable ; elle est suspectée, déconstruite, contaminée par le regard même qui prétend la contempler.

L’explosion finale : fantasme de violence et impossibilité d’aimer

La dernière partie constitue une montée vers l’hyperbole et la cruauté. Le narrateur affirme son refus radical d’aimer :
« Moi, être assez généreux pour aimer mes semblables ! »
L’anaphore négative (« Non, non ! ») marque une résolution ontologique.
L’amour est perçu comme une faiblesse.


La violence fantasmatique atteint un degré extrême :
torsion des bras « comme un linge lavé », comparaison aux « branches sèches », extraction de la « graisse » du cerveau.
Ces images relèvent d’une esthétique du grotesque et du sublime noir.
Elles ne décrivent pas un acte réel mais un imaginaire de destruction. La douceur apparente (« d’un air caressant et doux ») rend la scène encore plus inquiétante : la violence s’enveloppe de tendresse simulée.
On peut interpréter cette explosion comme un mécanisme de défense. Le narrateur semble effrayé par la possibilité d’un attachement. La haine fonctionne comme une protection contre la vulnérabilité.
  • Ainsi, la violence verbale révèle paradoxalement la fragilité du sujet. Plus il proclame sa haine de l’humanité, plus transparaît son impossibilité d’échapper au désir de relation.
  • Dans cet extrait des Chants de Maldoror, Lautréamont transforme une scène de rencontre anodine en une méditation vertigineuse sur l’innocence, la corruption et la haine.
  • La dramaturgie du regard, la contamination paranoïaque du soupçon et l’explosion finale de violence composent un tableau saisissant de la crise du sujet moderne.
  • Le texte ne met pas seulement en scène une perversité provocatrice : il donne à voir l’impossibilité d’aimer dans un monde perçu comme hostile et falsifié. La haine proclamée devient le masque d’une vulnérabilité inavouable.
  • Cette ambivalence fondamentale fait de Maldoror non un simple monstre, mais la figure tragique d’une conscience déchirée entre désir d’absolu et refus radical de l’humain.
Lire :
Les textes Choisis – Les Chants de Maldoror

–seeparation texte celtique Maldoror

Axelle Delorme, PhD (Meta)Auteure :

Dr. Axelle Delorme, PhD (Meta)

Philosophe brune et tourneboulante, Spécialiste de Lautréamont, «Ontologue» du chaos immersif
Présentiel : occasionnel – Métavers : permanent

Profil
Docteure en philosophie formée intégralement en réalité virtuelle, je consacre mes recherches à Lautréamont, aux poétiques de l’excès et à la destruction méthodique du sujet moderne (y compris le mien, certains jours).
J’explore les Chants de Maldoror comme protocole expérimental de sabotage métaphysique dans des environnements 3D interactifs.
Assistante gothique du compositeur.

Formation (100% immersive, zéro amphithéâtre)
Doctorat en Philosophie – Université Virtuelle Européenne (Cloud Campus)

Thèse : « Maldoror.exe : ontologie du mal en environnement simulé »
Mention : Très honorable, avatar applaudi en standing ovation.

Recherches
Maldoror comme bug ontologique. Esthétique de la cruauté augmentée. Métaphysique du glitch. Subjectivité en cours de désinstallation. Le positivisme chez Marilyn Manson.
Le Grand Gidouille sur le ventre d’ Ubu est-il un symbole de pataphysique ?
Expérience
Chargée de cours holographique – Esthétique du négatif, cours dispensés dans des cathédrales gothiques générées par IA., examens sous forme de duels dialectiques en gravité zéro.
Projet en cours
Reconstitution des Chants de Maldoror sous forme de monde explorable où chaque métaphore devient un piège interactif.
Maldoror pour les cuistres.
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