La Question se Pose de… Antonin Artaud

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Last Updated on 27/09/2026 – 08:43 by Frank César LOVISOLO

La Question se Pose de – Antonin Artaud – Pour en finir avec le jugement de dieu

  Intégral : 08’33
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  Extrait  

–ComGris

Antonin Artaud

Antonin ARTAUD

POUR EN FINIR AVEC LE JUGEMENT DE DIEU  

« Pour en finir avec le jugement de dieu », est initialement une création radiophonique enregistrée dans les studios de la Radiodiffusion française (RDF) entre le 22 et 29 novembre 1947.
Elle fut censurée la veille de sa première diffusion, le 1er février 1948, par son directeur, Wladimir Porché.
Les textes sont lus par Maria Casarès, Roger Blin, Paule Thévenin et l’auteur.
L’accompagnement est composé de cris, de battements de tambour et de xylophone enregistrés par l’auteur lui-même.
Chapitre 4 : La Question se Pose de…

 

Interprété par Didier Bourguignon

–
La Question se Pose de - Antonin Artaud - Pour en finir avec le jugement de dieu - Didier Bourguignon
Saut de texte 001 La Question se Pose de
Ce qui est grave
est que nous savons qu’après l’ordre
de ce monde
il y en a un autre.
Quel est-il ?
Nous ne le savons pas.
Le nombre et l’ordre des suppositions possibles dans ce domaine est justement l’infini!
Et qu’est-ce que l’infini ?Au juste nous ne le savons pas!

C’est un mot dont nous nous servons pour indiquer l’ouverture de notre conscience vers la possibilité démesurée, inlassable et démesurée.

Et qu’est-ce au juste que la conscience ?
Au juste nous ne le savons pas.
C’est le néant.
Un néant dont nous nous servons pour indiquer quand nous ne savons pas quelque chose de quel côté nous ne le savons et nous disons, alors, conscience, du côté de la conscience, mais il y a cent mille autres côtés.

Et alors ?
Il semble que la conscience soit en nous liée au désir sexuel et à la faim ; mais elle pourrait très bien ne pas leur être liée.
On dit, on peut dire, il y en a qui disent que la conscience est un appétit, l’appétit de vivre ;
et immédiatement à côté de l’appétit de vivre, c’est l’appétit de la nourriture qui vient immédiatement à l’esprit ;

Comme s’il n’y avait pas des gens qui mangent sans aucune espèce d’appétit ; et qui ont faim.
Car cela aussi existe d’avoir faim sans appétit ;

et alors ?
Alors

l’espace de la possibilité me fut un jour donné comme un grand pet que je ferai ;

Mais ni l’espace, ni la possibilité, je ne savais au juste ce que c’était, et je n’éprouvais pas le besoin d’y penser, c’étaient des mots inventés pour définir des choses qui existaient ou n’existaient pas en face de l’urgence pressante d’un besoin :

celui de supprimer l’idée, l’idée et son mythe, et de faire régner à la place la manifestation tonnante de cette explosive nécessité :

dilater le corps de ma nuit interne, du néant interne de mon moi qui est nuit, néant, irréflexion, mais qui est explosive affirmation qu’il y a quelque chose à quoi faire place : mon corps.

Et vraiment le réduire à ce gaz puant, mon corps ?

Dire que j’ai un corps parce que j’ai un gaz puant qui se forme au dedans de moi ?
Je ne sais pas mais je sais que
l’espace, le temps, la dimension, le devenir, le futur, l’avenir,
l’être, le non-être, le moi, le pas moi, ne sont rien pour moi ;
mais il y a une chose qui est quelque chose, une seule chose qui soit quelque chose, et que je sens à ce que ça veut SORTIR :
la présence de ma de ma douleur de corps, la présence menaçante, jamais lassante de mon corps ;

si fort qu’on me presse de questions et que je nie toutes les questions,

il y a un point où je me vois contraint de dire non,

 

NON

Alors à la négation ; et ce point c’est quand on me presse, quand on me pressure
et qu’on me trait jusqu’au départ en moi de la nourriture, de ma nourriture et de son lait, et qu’est-ce qui reste ?

Que je suis suffoqué ;

et je ne sais pas si c’est une action mais en me pressant ainsi de questions jusqu’à l’absence et au néant de

la question on m’a pressé jusqu’à la suffocation en moi de l’idée de corps et d’être un corps,

et c’est alors que j’ai senti l’obscène

et que j’ai pété de déraison et d’excès et de la révolte de ma suffocation.

C’est qu’on me pressait jusqu’à mon corps et jusqu’au corps

et c’est alors que j’ai tout fait éclater

–
parce qu’à mon corps
on ne touche jamais. 


Texte dit par :

Didier Bourguignon - Antonin Artaud - Pour en finir avec le jugement de dieu - La question se pose de...Didier Bourguignon… __________________________Retour ↑↑↑↑


…a appris son métier de comédien, en 1973, avec César Gattegno, au Théâtre du Rocher à La Garde (83).
Il a poursuivi sa carrière dans la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, en tentant de découvrir toutes les facettes de cet art : théâtre classique, contemporain, burlesque, de rue, etc.
Également auteur-compositeur-interprète (« Trompette-Bourguignon chantent »), il a été récitant dans des oratorios et autres œuvres musicales.
Il est enfin acteur de cinéma et de télévision. Depuis quelques années, il se spécialise dans des solos, et des duos.
Contact : didierbourg83@free.fr – https://agencesartistiques/didier-bourguignon

Saut de texte 001 La Question se Pose de

Analyse d’un extrait de La question se pose de…, septième séquence de Pour en finir avec le jugement de Dieu, qu’Antonin Artaud enregistra entre le 22 et le 29 novembre 1947 pour la Radiodiffusion française — à l’origine dite par la voix de Paule Thévenin¹ — et dont la diffusion fut interdite la veille de sa programmation, le 2 février 1948.

Frank César Lovisolo & Véra Radomirskaïa (amante et documentaliste pour cette affaire)

Les chiffres en exposant renvoient au glossaire en fin d’article.

Identification et contexte

Ce texte occupe, dans l’architecture de l’émission, la place la plus abstraite, la plus spéculative² : après l’Amérique et les usines de fécondation, après la danse du Tutuguri, après la fécalité, vient un questionnement presque philosophique sur la conscience et l’infini — avant que le texte ne bascule, à mi-parcours, vers le corps et son explosion. C’est la structure même du texte qui en constitue le sens : Artaud part du plus abstrait pour retomber, avec une brutalité voulue, sur le plus concret — le pet, la douleur, le cri.

I. Une ouverture en cascade de questions non résolues

Le texte s’ouvre sur une série de questions qui refusent systématiquement leur propre réponse : « Quel est-il ? / Nous ne le savons pas. » puis « qu’est-ce que l’infini ? […] nous ne le savons pas ! » puis « qu’est-ce au juste que la conscience ? / Au juste nous ne le savons pas. »

  • Une rhétorique de l’aveu d’ignorance : loin de la posture du prophète qui révèle une vérité cachée (dispositif que l’on retrouve dans d’autres textes de l’émission), Artaud adopte ici la posture inverse — celle de qui interroge sans jamais clore. Cette stratégie n’est pas un aveu de faiblesse mais un geste philosophique³ : elle mime, et parodie en même temps, la démarche socratique⁴ du « je sais que je ne sais rien ».
  • Le mot comme cache-misère : « C’est un mot dont nous nous servons pour indiquer… » — Artaud formule ici une véritable critique du langage⁵ : l’infini et la conscience ne sont pas des choses mais des mots-refuges, des étiquettes que l’on colle sur ce qu’on ignore. Cette défiance envers le langage-écran est une constante de toute la dernière écriture d’Artaud.

II. La conscience comme néant

Le geste le plus radical du texte tient en une équivalence brutale : « C’est le néant. » Artaud ne définit pas la conscience par ce qu’elle contient, mais par ce qu’elle n’est pas — un simple marqueur d’ignorance situé quelque part parmi « cent mille autres côtés » possibles.

Cette conception rejoint, tout en la vidant de son pathos, la tradition philosophique qui associe conscience et néant⁶ — mais là où cette tradition (Hegel, puis Sartre à l’époque même où Artaud écrit) construit sur cette équivalence tout un système, Artaud s’en sert au contraire pour désamorcer la prétention de la conscience à expliquer quoi que ce soit. Le néant n’est pas ici un opérateur métaphysique fécond, il est un aveu déguisé.

III. L’appétit contesté : contre une psychologie des instincts

Artaud s’attaque ensuite à une explication répandue — la conscience comme « appétit de vivre », relayée par un « appétit de la nourriture » — pour la démonter aussitôt par un exemple concret et presque trivial :

« Comme s’il n’y avait pas des gens qui mangent sans aucune espèce d’appétit ; et qui ont faim. »

Cette phrase, en apparence anodine, vise une cible précise : les explications psychologiques⁷ qui réduisent la conscience humaine à un jeu de pulsions et de besoins biologiques. En distinguant faim et appétit — la sensation physiologique d’un côté, le désir qui l’accompagne normalement de l’autre —, Artaud ouvre une brèche : il peut exister un manque sans le désir qui devrait le combler, ce qui ruine toute théorie qui voudrait faire de l’appétit le moteur universel de la conscience.

IV. Le pet comme cosmogonie

Le texte bascule alors, sans transition annoncée, vers une image devenue célèbre : « l’espace de la possibilité me fut un jour donné comme un grand pet que je ferai ». Cette phrase mérite d’être prise au sérieux dans sa provocation même : Artaud transforme une cosmogonie⁸ — un récit d’origine du monde et de l’espace — en scénario corporel trivial. L’espace, la possibilité, autant de notions abstraites de la métaphysique classique, sont ramenées à l’échelle d’une fonction corporelle basse.

Ce geste prolonge très exactement celui de « La Recherche de la fécalité » (voir notre analyse dédiée) : substituer au vocabulaire noble de la philosophie un vocabulaire organique et scatologique⁹, non pour choquer gratuitement, mais pour rappeler que toute pensée part d’un corps, et que ce corps a des fonctions qu’aucune métaphysique ne peut décemment ignorer.

V. La seule chose qui soit quelque chose : la douleur

Après avoir dissous l’espace, le temps, l’être et le non-être — « ne sont rien pour moi » —, Artaud isole une seule certitude, présentée en majuscules dans le texte : ce qui veut « SORTIR », c’est-à-dire « la présence de ma douleur de corps ». Ce moment marque le point de bascule de tout le texte : après le doute généralisé sur les catégories abstraites, une seule chose résiste — la douleur corporelle, immédiate, non médiatisée¹⁰ par le langage ou le concept.

C’est là le noyau de la pensée artaldienne tardive : contre toute philosophie de la représentation, une phénoménologie¹¹ réduite à sa plus simple expression — non pas « je pense donc je suis », mais quelque chose comme « j’ai mal donc mon corps est là ».

VI. Le NON comme dernier rempart

Face à une pression de questions imaginée — « si fort qu’on me presse de questions » —, le texte atteint son sommet dramatique dans un mot isolé, capitalisé, seul sur sa ligne : « NON ». Ce refus, précédé de l’image très concrète de la traite¹² (« qu’on me trait jusqu’au départ en moi de la nourriture »), assimile l’interrogatoire philosophique à une extraction forcée, presque animale — on presse Artaud comme on presse un pis pour en tirer le lait.

Cette métaphore de la traite est cohérente avec toute l’économie du texte : la question philosophique elle-même devient un dispositif de captation corporelle, au même titre que le prélèvement de sperme du premier texte de l’émission ou les électrochocs de son internement à Rodez¹³. Interroger Artaud, dans cette logique, ce n’est pas dialoguer avec lui, c’est le traire.

VII. L’explosion finale : le pet comme révolte

Le texte se referme sur un geste de rupture : « j’ai senti l’obscène / et […] j’ai pété de déraison et d’excès et de la révolte de ma suffocation. » Le pet, motif introduit plus haut comme image cosmogonique, revient ici comme acte de révolte concret — la seule réponse possible à la pression des questions, à l’étouffement de l’être-corps.

La formule finale, isolée par un tiret typographique — « parce qu’à mon corps / on ne touche jamais » — fonctionne comme un manifeste¹⁴ en une ligne : quelle que soit la violence de la pression exercée (institutionnelle, médicale, philosophique), il existerait un noyau du corps propre qui échappe à toute capture. C’est la même affirmation, formulée différemment, que l’on retrouve dans « La Recherche de la fécalité » avec l’armée d’hommes qui se révolte contre le Dieu qui croyait les avoir « clouées » sur la croix pour toujours.

VIII. Portée critique

Ce texte pousse à son terme logique la démarche entamée dans les séquences précédentes de l’émission : après avoir dénoncé les instances extérieures de captation du corps (l’État américain, l’Église), Artaud retourne ici son scalpel contre le langage philosophique lui-même — la question, l’interrogation savante, devient à son tour un instrument de pression, au même titre que le bocal ou l’électrochoc. La seule issue possible n’est plus le discours mais l’acte corporel brut : le pet, le cri, le NON.

On notera enfin la cohérence structurelle de l’ensemble de l’émission : le texte s’ouvre sur des questions abstraites pour redescendre, via l’image du pet, vers la matière organique — refaisant en miniature le mouvement de toute l’œuvre radiophonique, qui part de la géopolitique américaine pour s’achever, quelques séquences plus loin, sur un cri poussé dans la cage d’escalier du studio d’enregistrement.


Glossaire

  1. Paule Thévenin : proche d’Artaud durant ses dernières années, elle prêta sa voix à ce texte lors de l’enregistrement de 1947. Elle deviendra ensuite, restée longtemps anonyme, l’éditrice de l’intégralité des Œuvres complètes d’Artaud chez Gallimard.
  2. Spéculatif : qui relève de la spéculation, c’est-à-dire de la réflexion abstraite et théorique, par opposition à ce qui est concret ou empirique.
  3. Geste philosophique : une manière de faire de la philosophie non pas seulement en énonçant des thèses, mais en mettant en scène, dans la forme même du texte, une posture de pensée — ici, le doute méthodique poussé jusqu’à l’absurde.
  4. Démarche socratique : du nom du philosophe grec Socrate, célèbre pour sa formule « je sais que je ne sais rien » — une ignorance revendiquée comme point de départ de toute recherche véritable, plutôt qu’un aveu d’échec.
  5. Critique du langage : courant de pensée (dont Wittgenstein est une figure majeure au XXe siècle) qui interroge la capacité même des mots à désigner correctement le réel, plutôt qu’à simplement masquer notre ignorance sous des étiquettes commodes.
  6. Conscience et néant : allusion à L’Être et le Néant de Jean-Paul Sartre (1943), où la conscience est décrite comme un « pour-soi » qui se définit par ce qu’elle n’est pas, un manque constitutif — thèse qu’Artaud semble ici reprendre pour mieux la vider de sa portée systématique.
  7. Explications psychologiques : théories qui rendent compte du comportement humain par des mécanismes internes (pulsions, instincts, besoins) plutôt que par des causes extérieures ou des choix libres.
  8. Cosmogonie : récit ou théorie expliquant l’origine et la formation du monde ou de l’univers — un genre habituellement religieux ou mythologique, qu’Artaud parodie ici en le ramenant à l’échelle d’une fonction corporelle.
  9. Scatologique : qui a trait aux excréments dans la littérature ou l’art — voir notre analyse de « La Recherche de la fécalité », où ce vocabulaire est déployé de façon plus systématique encore.
  10. Non médiatisée : qui se donne directement, sans passer par l’intermédiaire d’un concept, d’un symbole ou d’une institution — par opposition à une expérience qui serait toujours déjà interprétée, encadrée, « jugée ».
  11. Phénoménologie : courant philosophique (Husserl, puis Merleau-Ponty en France) qui prend pour point de départ l’expérience vécue telle qu’elle se donne à la conscience, avant toute théorie. Artaud en radicalise le geste en le réduisant à la seule douleur corporelle.
  12. Traite : action de tirer le lait d’un animal en pressant son pis. La métaphore, volontairement dégradante, assimile l’interrogatoire philosophique à une exploitation du corps, comme on exploite une vache laitière.
  13. Rodez : hôpital psychiatrique où Artaud fut interné de 1943 à 1946, et où il subit plusieurs dizaines d’électrochocs administrés par le docteur Gaston Ferdière.
  14. Manifeste : texte bref qui affirme publiquement une position, une doctrine ou un programme, souvent de façon polémique ou combative.

Pour aller plus loin

Le texte et son contexte

Sur Paule Thévenin et l’édition critique

Repères philosophiques cités

Contexte biographique

Texte d’Antonin Artaud dans le domaine public en France depuis 2018. Analyse originale rédigée pour frank-lovisolo.fr.

Texte complet :

PDF Logo 02.jpg La Question se Pose dehttps://Pour-en-finir-avec-le-jugement-de-dieu
bibliothèque numérique romande : https://ebooks-bnr.com/
Si le lien disparait :
https://artaud-pour-en-finir-jugement-dieu.pdf

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