Last Updated on 27/09/2026 – 09:19 by Frank César LOVISOLO
Conclusion – Antonin Artaud – Pour en finir avec le jugement de dieu – Didier Bourguignon – Nathalie Vallée
| Intégral : 10’00’’ |
Extrait |
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POUR EN FINIR AVEC LE JUGEMENT DE DIEU« Pour en finir avec le jugement de dieu », est initialement une création radiophonique enregistrée dans les studios de la Radiodiffusion française (RDF) entre le 22 et 29 novembre 1947.
Elle fut censurée la veille de sa première diffusion, le 1er février 1948, par son directeur, Wladimir Porché.
Les textes sont lus par Maria Casarès, Roger Blin, Paule Thévenin et l’auteur.
L’accompagnement est composé de cris, de battements de tambour et de xylophone enregistrés par l’auteur lui-même.
Chapitre 5 : Conclusion
Interprété par Nathalie Vallée, Didier Bourguignon
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| – — Et à quoi vous a servi, monsieur Artaud, cette Radio-Diffusion ? –— En principe à dénoncer un certain nombre de saletés sociales officiellement consacrées et reconnues:cette émission du sperme infantile donné bénévolement par des enfants en vue d’une fécondation artificielle de fœtus encore à naître et qui verront le jour dans un siècle ou plus. — Vous énoncez là, monsieur Artaud, des choses bien bizarres. –— Oui, je dis une chose bizarre, c’est que les Indiens d’avant Colomb étaient, contrairement à tout ce qu’on a pu croire, un peuple étrangement civilisé et qu’ils avaient justement connu une forme de civilisation basée sur le principe exclusif de la cruauté.Et, savez-vous ce que c’est au juste que la cruauté ?–— Comme ça, non, je ne le sais pas… — La cruauté, c’est d’extirper par le sang et jusqu’au sang dieu, le hasard bestial de l’animalité inconsciente humaine, partout où on peut le rencontrer. — L’homme, quand on ne le tient pas, est un animal érotique, il a en lui un tremblement inspiré, une espèce de pulsation productrice de bêtes sans nombre qui sont la forme que les anciens peuples terrestres attribuaient universellement à dieu. Cela faisait ce qu’on appelle un esprit. Or, cet esprit venu des Indiens d’Amérique ressort un peu partout aujourd’hui sous des allures scientifiques qui ne font qu’en accuser l’emprise infectieuse morbide, l’état accusé de vice, mais d’un vice qui pullule de maladies, parce que, riez tant que vous voudrez, mais ce qu’on a appelé les microbes : c’est dieu, et savez-vous avec quoi les Américains et les Russes font leurs atomes ? — Vous délirez, monsieur Artaud. Vous êtes fou. C’est de le clouer au cœur, là où les hommes l’aiment le mieux, sous la forme de la sexualité maladive, dans cette sinistre apparence de cruauté morbide qu’il revêt aux heures où il lui plaît de tétaniser et d’affoler comme présentement l’humanité. – Il faut se décider à le mettre à nu pour lui gratter cet animalcule qui le démange mortellement, dieu, et avec dieu ses organes. Lorsque vous lui aurez fait un corps sans organes, alors vous l’aurez délivré de tous ses automatismes et rendu à sa véritable liberté. – Alors vous lui réapprendrez à danser à l’envers comme dans le délire des bals musette et cet envers sera son véritable endroit. |
Texte interprété par : |
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| Analyse d’un extrait du texte de conclusion de Pour en finir avec le jugement de Dieu, qu’Antonin Artaud enregistra entre le 22 et le 29 novembre 1947 pour la Radiodiffusion française, et dont la diffusion fut interdite la veille de sa programmation, le 2 février 1948.
Les chiffres en exposant renvoient au glossaire en fin d’article. Identification et contexteCe texte clôt l’émission — c’est la neuvième des dix séquences qui la composent, juste avant les derniers bruitages. Il tranche radicalement avec tout ce qui précède par sa forme : là où les textes analysés jusqu’ici (l’ouverture sur l’Amérique, Tutuguri, la fécalité, « La question se pose de ») sont des monologues continus, celui-ci adopte la forme du dialogue¹ — un entretien fictif où une voix anonyme, mi-journaliste mi-procureur, interroge Artaud, qui répond, se défend, puis retourne l’accusation. C’est la seule fois, dans toute l’émission, qu’Artaud construit explicitement une scène d’interrogatoire — ironie qui n’échappera pas au jury de censure qui, quelques semaines plus tard, jouera très exactement ce rôle en interdisant la diffusion du texte. I. Le procès simulé comme dispositif rhétoriqueLe texte s’ouvre sur une question en apparence neutre — « à quoi vous a servi […] cette Radio-Diffusion ? » — mais la suite du dialogue bascule rapidement vers l’accusation ouverte : « Vous délirez, monsieur Artaud. Vous êtes fou. » Ce dispositif du procès simulé² permet à Artaud de faire endosser à une voix extérieure le rôle que la société joue réellement à son endroit — celui de l’instance qui le déclare fou, qui l’interne, qui le juge.
II. La cruauté redéfinie : extirper Dieu par le sangAu centre du dialogue, Artaud livre l’une des définitions les plus denses de tout son vocabulaire critique : « La cruauté, c’est d’extirper par le sang et jusqu’au sang dieu, le hasard bestial de l’animalité inconsciente humaine. » Cette phrase mérite d’être déployée :
Cette définition prolonge directement le geste du théâtre de la cruauté⁷ tel qu’Artaud l’avait théorisé dès les années 1930 : un théâtre qui n’imite pas la violence mais qui agit, physiquement, sur son public. III. Les Indiens précolombiens comme contre-modèle civilisationnelArtaud convoque ensuite une référence historique inattendue : les Indiens d’avant Colomb⁸, qu’il qualifie de peuple « étrangement civilisé », fondé précisément sur ce principe de cruauté. Ce geste recoupe directement l’opposition déjà observée dans le premier texte de l’émission — nature vraie contre civilisation industrielle — mais il précise ici la nature du modèle positif : ce n’est pas une innocence édénique⁹ qu’Artaud recherche chez les peuples précolombiens, mais une discipline rituelle du corps, une manière de tenir l’animalité à distance par des pratiques codifiées plutôt que par le refoulement moral occidental. L’accusation portée contre l’Amérique moderne — « une résurrection de l’impérialisme guerrier » — referme ainsi la boucle ouverte au tout début de l’émission avec les usines de fécondation artificielle : le même peuple qui, selon Artaud, extermina jadis la civilisation indienne, en reproduirait aujourd’hui la logique de domination, mais retournée contre l’humanité entière. IV. Les microbes de dieu : une théologie de la contaminationLe passage le plus vertigineux du texte est sans doute celui où Artaud assimile les microbes¹⁰ à Dieu lui-même : « ce qu’on a appelé les microbes : c’est dieu […] les Américains et les Russes font leurs atomes […] avec les microbes de dieu. » Cette équivalence construit une véritable théologie de la contamination¹¹ :
V. « C’est l’homme qu’il faut maintenant émasculer » : le renversement finalLe texte connaît alors un basculement stratégique : après avoir longuement attaqué Dieu, Artaud désigne une nouvelle cible — l’homme lui-même : « si personne ne croit plus en dieu tout le monde croit de plus en plus dans l’homme. / Or c’est l’homme qu’il faut maintenant se décider à émasculer. » Ce déplacement n’est pas une contradiction mais une radicalisation : la mort de Dieu¹² ne suffit pas si elle laisse intact le culte de l’Homme qui lui succède — Artaud vise ici, par anticipation, ce que la philosophie du XXe siècle appellera plus tard l’humanisme comme nouvelle religion séculière. Le verbe « émasculer », d’une violence délibérée, annonce directement le geste central qui va suivre : non pas une simple réforme morale de l’humain, mais une opération chirurgicale sur son anatomie même. VI. « Vous lui refaire son anatomie » : le corps sans organesLe texte atteint son sommet conceptuel dans la formule qui deviendra l’une des plus citées de toute l’œuvre d’Artaud, et l’une des plus reprises par la philosophie française ultérieure¹³ : « Lorsque vous lui aurez fait un corps sans organes, alors vous l’aurez délivré de tous ses automatismes et rendu à sa véritable liberté. »
VII. La chute : le dernier mot laissé à l’accusateurLe texte se referme sur la réplique de l’interlocuteur fictif : « vous êtes définitivement fou… monsieur Artaud… » — assortie d’une note qui précise que cette phrase finale « n’est pas dans le texte original ». Ce dispositif éditorial¹⁆ est en lui-même significatif : que la dernière parole soit laissée au camp de l’accusation, et qu’elle soit signalée comme rajoutée, souligne combien le jugement porté sur Artaud (fou, halluciné, dangereux) a toujours été, historiquement, une parole surajoutée à son texte plutôt qu’un constat qui en découlerait naturellement. VIII. Portée critiqueCe texte de conclusion fonctionne comme la clé de voûte de toute l’émission : il explicite, sous une forme presque théorique et dialoguée, ce que les textes précédents avaient mis en scène de façon plus obscure et incantatoire. Le corps sans organes n’est pas une simple provocation anatomique : c’est le concept qui unifie l’ensemble du geste de Pour en finir avec le jugement de Dieu — contre le corps « jugé », découpé, assigné à des fonctions par Dieu, la médecine, l’État ou la morale sexuelle, Artaud appelle à un corps délivré de toute organisation imposée, rendu à une liberté pure, même si cette liberté doit prendre, aux yeux du monde, l’apparence du délire. Ce texte sera l’un des plus fertiles de toute l’œuvre d’Artaud pour la philosophie française de la seconde moitié du XXe siècle, notamment chez Gilles Deleuze et Félix Guattari, qui en feront un concept opératoire central de leur propre pensée du désir et des agencements — signe que ce qu’un jury de censure jugeait, en 1948, comme le délire d’un fou, allait devenir, quelques décennies plus tard, l’un des outils conceptuels les plus productifs de la philosophie contemporaine. Glossaire
Pour aller plus loinLe texte et son contexte
Sur le corps sans organes et sa postérité philosophique
Biographie et édition critique
Texte d’Antonin Artaud dans le domaine public en France depuis 2018. Analyse originale rédigée pour frank-lovisolo.fr. Texte complet :
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