Tutuguri : Le rite du soleil Noir – Antonin Artaud

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Last Updated on 27/09/2026 – 09:11 by Frank César LOVISOLO

Tutuguri – Antonin Artaud – Pour en finir avec le jugement de dieu – Didier Bourguignon – le rite du soleil noir

  Intégral : 05’52
bandcamp logotype color 512 FrankV2 Artaud Antonin

  Extrait  

–ComGris

Antonin Artaud Antonin ARTAUD

POUR EN FINIR AVEC LE JUGEMENT DE DIEU

« Pour en finir avec le jugement de dieu », est initialement une création radiophonique enregistrée dans les studios de la Radiodiffusion française (RDF) entre le 22 et 29 novembre 1947.
Elle fut censurée la veille de sa première diffusion, le 1er février 1948, par son directeur, Wladimir Porché.
Les textes sont lus par Maria Casarès, Roger Blin, Paule Thévenin et l’auteur.
L’accompagnement est composé de cris, de battements de tambour et de xylophone enregistrés par l’auteur lui-même.

Chapitre 2 : Tutuguri, Le rite du soleil Noir

 

Interprété par Didier Bourguignon

Le Rite du Soleil Noir - Tutuguri - Antonin Artaud - Pour en finir avec le jugement de dieu

 

Saut de texte 001 Tutuguri

Tutuguri - Antonin Artaud - Illustration - Le Rite du Soleil NoirEt en bas, comme au bas de la pente amère,
cruellement désespérée du cœur

s’ouvre le cercle des six croix, très en bas,
comme encastré dans la terre mère,
désencastré de l’étreinte immonde de la mère qui bave.

La terre de charbon noir
est le seul emplacement humide dans cette fente du rocher.

Le Rite est que le nouveau soleil passe par sept points
avant d’éclater à l’orifice de la terre.
Et il y a six hommes,
un pour chaque soleil,
Tutuguri - Antonin Artaud - Illustration Frank Lovisolo - Le Rite du Soleil Noiret un septième homme qui est le soleil tout cru
habillé de noir et de chair rouge.

Or, ce septième homme est un cheval,
un cheval avec un homme qui le mène.

Mais c’est le cheval qui est le soleil
et non l’homme.

Sur le déchirement d’un tambour et d’une trompette longue, étrange,
les six hommes
qui étaient couchés, roulés à ras de terre,
jaillissent successivement comme des tournesols, non pas soleils
mais sols tournants, des lotus d’eau, et à chaque jaillissement
correspond le gong de plus en plus sombre et rentré
du tambour
Tutuguri - Antonin Artaud - Image illustrative - Le Rite du Soleil Noirjusqu’à ce que tout à coup on voie arriver au grand galop, avec une vitesse de vertige, le dernier soleil,
le premier homme,

le cheval noir avec un homme nu, absolument nu
et vierge sur lui.

Ayant bondi, ils avancent suivant des méandres circulaires et le cheval de viande saignante s’affole
et caracole sans arrêt au faîte de son rocher
jusqu’à ce que les six hommes aient achevé de cerner complètement les six croix.

Tutuguri - Antonin Artaud - Image de conclusion - Le Rite du Soleil NoirOr, le ton majeur du Rite est justement
L’ABOLITTON DE LA CROIX.

 

Ayant achevé de tourner ils déplantent
les croix de terre et l’homme nu sur le cheval arbore
un immense fer à cheval
qu’il a trempé dans une coupure
de son sang

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texte dit par :

Didier Bourguignon - Antonin Artaud - Pour en finir avec le jugement de dieu - TutuguriDidier Bourguignon… __________________________Retour ↑↑↑↑


…a appris son métier de comédien, en 1973, avec César Gattegno, au Théâtre du Rocher à La Garde (83).
Il a poursuivi sa carrière dans la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, en tentant de découvrir toutes les facettes de cet art : théâtre classique, contemporain, burlesque, de rue, etc.
Également auteur-compositeur-interprète (« Trompette-Bourguignon chantent »), il a été récitant dans des oratorios et autres œuvres musicales.
Il est enfin acteur de cinéma et de télévision. Depuis quelques années, il se spécialise dans des solos, et des duos.
Contact : didierbourg83@free.fr – https://agencesartistiques/didier-bourguignon

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Le cheval, le fer et les six croix — analyse de « Tutuguri » d’Antonin Artaud

Frank César Lovisolo & Véra Radomirskaïa (amante et documentaliste pour cette affaire)

Tutuguri - Antonin Artaud - Pour en finir avec le jugement de dieu - Le Rite du Soleil NoirAnalyse d’un extrait de Tutuguri, le Rite du Soleil Noir, poème qu’Antonin Artaud écrivit en deux temps (octobre 1947, puis retravaillé le 16 février 1948 — trois semaines avant sa mort), et qu’il fit figurer sur l’album Pour en finir avec le jugement de Dieu, enregistré en novembre 1947 pour la Radiodiffusion française et interdit d’antenne la veille de sa diffusion.

Les chiffres en exposant renvoient au glossaire en fin d’article.

Identification et contexte

« Tutuguri » n’est pas un texte isolé mais l’aboutissement d’une obsession de onze ans. Artaud avait assisté en 1936, lors de son voyage au Mexique, au rite du Ciguri¹ chez les Tarahumaras de la Sierra Madre — une danse solaire, nocturne, organisée autour du peyotl². Il n’a cessé, jusqu’à sa mort, de réécrire cette scène : d’abord dans les articles rapportés du voyage lui-même, puis dans « Le Rite du Peyotl chez les Tarahumaras » rédigé à Rodez³ en 1943, puis retravaillé au retour à Paris en 1947 — année où il en purge, précisément, toute trace de conversion au Christ. « Tutuguri » est la dernière strate de cette réécriture : un texte halluciné, quasi chorégraphique, qui transforme le souvenir ethnographique en liturgie inversée.

L’extrait ici commenté se situe au tout début du poème : la description du dispositif rituel — le cercle des six croix, les sept hommes-soleils, le cheval — avant que le rite ne bascule vers son geste central, l’abolition de la croix.

I. Une scène qui se donne comme didascalie

Le texte s’ouvre en creusant un espace : « en bas », « très en bas », « comme encastré dans la terre mère ». Cette insistance spatiale n’est pas décorative — elle installe le rite dans une géographie verticale, une descente vers un point bas, humide, matriciel⁴, où va pouvoir se jouer la scène.

  • Le lexique maternel retourné : « la terre mère », « désencastré de l’étreinte immonde de la mère qui bave » — la mère ici n’est pas nourricière mais visqueuse, presque répugnante. C’est une constante de la dernière écriture d’Artaud : la matrice comme piège organique dont il faut s’arracher, et non comme origine bienveillante.
  • La rédaction en mode rituel : Artaud écrit littéralement comme s’il rédigeait la partition d’un cérémonial — « Le Rite est que… » — avec une précision presque ethnographique⁵ (sept points, six hommes, un septième) qui contraste avec la charge hallucinatoire de l’image. Le texte emprunte la forme du protocole pour mieux faire basculer le lecteur dans la vision.

II. Le cheval-soleil : un renversement de figure

Le cœur du passage tient en une phrase sèche, presque un coup de théâtre : « Or, ce septième homme est un cheval […] Mais c’est le cheval qui est le soleil et non l’homme. »

Ce renversement est capital. On attendait, dans la tradition symbolique occidentale, que l’homme incarne le principe solaire⁶ — le cheval n’étant qu’une monture, un véhicule. Artaud inverse la hiérarchie : c’est l’animal qui porte la divinité, l’homme n’étant qu’un simple convoyeur, « un homme qui le mène ». Cette destitution de l’humain au profit de l’animal est cohérente avec tout le geste artaldien tardif : la défiance envers un corps humain jugé « raisonnable », « jugé »⁷ justement, au profit d’une vitalité brute, pré-morale, incarnée par la bête.

Le cheval, « nu et vierge », galopant « avec une vitesse de vertige », devient ainsi un pur véhicule d’énergie — ce qu’Artaud, dans son vocabulaire du Théâtre de la cruauté⁸, appellerait une force plutôt qu’un personnage.

III. La chorégraphie du texte : anaphore et crescendo

Tutuguri - Antonin Artaud - Pour en finir avec le jugement de dieu - Le Rite du Soleil NoirLe paragraphe central multiplie les effets de montée dramatique, quasi musicale :

  • Le tambour comme métronome dramaturgique : « à chaque jaillissement correspond le gong de plus en plus sombre et rentré du tambour » — Artaud construit une partition sonore autant que visuelle, cohérente avec son projet d’un théâtre total où le rythme précède le sens.
  • La métaphore florale détournée : « jaillissent […] comme des tournesols, non pas soleils, mais sols tournants » — jeu de mots⁹ qui déconstruit le mot « tournesol » lui-même en le faisant éclater en deux : le sol (la terre, le lieu bas du début du texte) qui tourne, plutôt que la fleur qui suit le soleil. Le langage se met à mimer, par sa propre torsion, le mouvement circulaire du rite.
  • L’apparition finale : après cette accumulation, l’entrée du « cheval noir avec un homme nu, absolument nu et vierge sur lui » fonctionne comme un climax — la nudité et la virginité de l’homme signalant un état d’avant la chute, antérieur à toute Loi.

IV. « L’abolition de la croix » : le geste central du rite

La phrase pivot du passage — capitalisée par Artaud lui-même, « L’ABOLITION DE LA CROIX » — condense tout le sens du rite. Les six hommes cernent les six croix plantées en terre, puis les déplantent littéralement, avant que l’homme nu sur le cheval ne brandisse un fer à cheval¹⁰ trempé dans son propre sang.

Cette substitution est un manifeste symbolique en soi :

  1. La croix déplantée : geste très concret, presque agricole (on déplante ce qui est planté), qui désacralise le symbole chrétien en le traitant comme un objet qu’on retire du sol plutôt que comme un absolu qu’on renverse par la pensée.
  2. Le fer à cheval qui la remplace : où la croix est verticale, orientée vers le ciel, le fer à cheval est un arc ouvert, tourné vers le bas, vers la terre — une forme qui épouse le sabot de l’animal plutôt que le corps supplicié d’un dieu. Artaud substitue à l’iconographie de la souffrance rédemptrice¹¹ un symbole de chance, de fertilité, de circulation d’énergie tellurique.
  3. Le sang comme seul reste du sacrifice : contrairement à la croix, qui suppose un sacrifice représenté (le corps du Christ), ici le sang est réel, prélevé sur le corps vivant de l’officiant — Artaud substitue à la représentation différée du sacrifice chrétien un sacrifice immédiat, auto-infligé, sans médiation symbolique.

V. Portée critique

On retrouve ici, sous une forme différente, l’opposition qui structure toute l’écriture tardive d’Artaud entre immédiateté corporelle et médiation institutionnelle¹² — déjà repérable dans les diatribes anti-américaines de la même période (voir notre analyse de l’extrait de Pour en finir avec le jugement de Dieu). Mais alors que le texte sur le « bocal de sperme » dénonçait négativement l’ersatz industriel, « Tutuguri » propose le versant positif de cette pensée : un rite où rien n’est représenté, où tout est agi — le sang est du sang, la course est une course, l’abolition de la croix est un geste et non une allégorie.

Il faut néanmoins se garder de lire ce texte comme une simple transcription ethnographique. Les commentateurs qui ont travaillé sur le corpus tarahumara d’Artaud (notamment Raymonde Carasco, qui consacra plusieurs films à ces rites) notent qu’Artaud surimpose systématiquement sa propre mythologie personnelle — la persécution, le corps volé, le Christ détesté — à ce qu’il a réellement observé au Mexique. Le rite du Tutuguri devient, dans l’écriture, moins un document sur les Tarahumaras qu’un miroir où Artaud project sa propre crucifixion imaginaire, retournée en triomphe : ce n’est plus lui qu’on cloue sur la croix, c’est lui qui la déplante.


Glossaire

  1. Ciguri : nom donné par les Tarahumaras au peyotl et au cycle rituel qui l’entoure. Artaud y consacre plusieurs textes distincts sous ce nom, dont « La Danse du Peyotl ».
  2. Peyotl : cactus hallucinogène (Lophophora williamsii), consommé rituellement par les Tarahumaras. Chez Artaud, moins une substance qu’un opérateur de vision — le seul « produit » qu’il ne juge jamais synthétique.
  3. Rodez : hôpital psychiatrique où Artaud fut interné de 1943 à 1946, sous la responsabilité du docteur Gaston Ferdière, qui lui fit administrer plusieurs dizaines d’électrochocs. C’est là qu’il rédige la première version du texte sur le rite du peyotl.
  4. Matriciel : relatif à la matrice, c’est-à-dire à l’utérus. Employé ici au sens figuré : un lieu d’origine, de gestation — chez Artaud, jamais tout à fait rassurant.
  5. Ethnographique : qui relève de la description scientifique des peuples et de leurs coutumes. Artaud emprunte le ton du rapport d’observation pour mieux le faire déraper vers la vision personnelle.
  6. Principe solaire : dans la plupart des mythologies, le soleil est associé au principe masculin, actif, souverain — souvent incarné par une figure humaine ou divine (le pharaon-soleil, Apollon). Artaud confie ce rôle à un cheval, ce qui n’a rien d’anodin dans son économie symbolique.
  7. Corps jugé : allusion au titre Pour en finir avec le jugement de Dieu — pour Artaud, le corps humain est une chose que Dieu (et, par extension, toute institution) a « jugée », c’est-à-dire limitée, découpée, condamnée à une forme.
  8. Théâtre de la Cruauté : concept central d’Artaud (voir Le Théâtre et son double, 1938) — un théâtre qui agirait physiquement sur le spectateur plutôt que de lui raconter une histoire.
  9. Jeu de mots (tournesol / sol tournant) : figure qui décompose un mot composé pour en révéler un sens caché. Ici, la fleur solaire redevient littéralement un morceau de terre qui tourne — la botanique cède le pas à la géologie.
  10. Fer à cheval : objet traditionnellement associé à la chance dans le folklore occidental. Artaud le réactive ici comme antithèse formelle de la croix : un arc ouvert et tourné vers le bas contre une verticale fermée et tournée vers le haut.
  11. Souffrance rédemptrice : dans la théologie chrétienne, la souffrance du Christ sur la croix « rachète » les péchés de l’humanité. Artaud, viscéralement anti-chrétien dans ses derniers textes, retourne ce schéma contre lui-même.
  12. Immédiateté corporelle / médiation institutionnelle : opposition qui structure toute la dernière pensée d’Artaud — d’un côté le corps vécu directement (danse, sang, drogue rituelle), de l’autre tout ce qui s’interpose entre le corps et son énergie vitale (Église, médecine, État).

Pour aller plus loin

Le texte et son contexte

Sur le rite et son contexte ethnographique

Biographie et édition critique

Texte d’Antonin Artaud dans le domaine public en France depuis 2018. Analyse originale rédigée pour frank-lovisolo.fr.

Texte complet :

PDF Logo 02.jpg Tutugurihttps://Pour-en-finir-avec-le-jugement-de-dieu
bibliothèque numérique romande : https://ebooks-bnr.com/
Si le lien disparait :
https://artaud-pour-en-finir-jugement-dieu.pdf

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