La confidence des images fixes –

Reading Time: 8 minutes

Last Updated on 01/10/2026 – 09:17 by Frank César LOVISOLO

Quand la photo devient mémoire, le traitement numérique ouvre un espace poétique où les images fixes se transforment, suggèrent et font naître un récit.

Suggestion d’écoute :
Una passeggiata notturna a Napoli
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Série en 24 épisodes de 7777 millisecondes

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Ce que les images ne disent pas

L’œuvre d’art devient parfois une confidente lorsque la spectatrice, le spectateur acceptent d’écouter ce qu’elle ne leur dit pas immédiatement. Elle ne parle pas, ou si peu. Elle ne répond pas aux questions qu’on lui pose et, plus étrange encore, elle semble parfois en inventer d’autres. Il faut alors demeurer devant elle, dans cette conversation sans paroles où chacun apporte quelque chose que l’autre ne possède pas : l’œuvre son silence, le regardeur sa mémoire.

Il attendra donc, devant les images fixes et leurs indécelables oscillations, le chambardement émotif qu’elles provoqueront, ou pas. Car rien n’oblige une image à nous bouleverser. Certaines passent devant nous avec la discrétion d’un inconnu dans une gare ; d’autres s’installent sans prévenir et nous accompagnent longtemps. Il arrive même qu’une photographie ne nous dise absolument rien aujourd’hui, puis qu’elle revienne, des années plus tard, frapper doucement à la porte de notre mémoire. Nous pensions l’avoir oubliée. Elle, manifestement, avait pris des notes.

L’immobilité de l’image est ainsi trompeuse. Ce qui paraît arrêté continue parfois de travailler en nous. Une couleur, une lumière, un visage à peine discernable, une architecture, un fragment de paysage peuvent se mettre à vibrer longtemps après le premier regard. Quelque chose bouge, mais où ? Dans l’image, dans la mémoire, dans le temps ? Peut-être dans cet espace indécidable qui sépare ce que nous avons vu de ce que nous croyons avoir vu.

À ce moment-là, possiblement, de sous les couleurs poindra autre chose : outre la mnémotechnie propre aux images photographiques, cette étrange faculté qu’elles ont de retenir une parcelle du temps, apparaîtra une déraison poétique. Une échappée hors du commentaire, hors de l’explication, hors même de la nécessité de comprendre. L’image cessera alors d’être seulement une surface à regarder pour devenir une profondeur où le regard peut se perdre.

La photographie possède cette ambiguïté fondamentale : elle conserve et elle transforme. Elle témoigne du réel tout en fabriquant de la mémoire. Elle nous persuade que quelque chose a réellement eu lieu, alors que le simple fait de cadrer, de choisir, de soustraire et de regarder suffit déjà à transformer ce réel.

Quant à la mémoire, elle ne s’en prive pas : elle recadre à son tour, efface les marges, accentue certaines lumières, invente parfois ce qui manquait. Elle est une archiviste merveilleusement approximative, mais dont les erreurs nous sont souvent plus précieuses que les certitudes. Après tout, la mémoire n’a jamais été réputée pour sa rigueur administrative.

Dans l’actuelle culture dominée par la surproduction d’images numérisées, diffusées, reproduites et médiatisées jusqu’à l’outrance, le paradoxe est saisissant : jamais nous n’avons autant regardé d’images, et jamais il n’a peut-être été aussi difficile de regarder véritablement. L’image surgit, circule, disparaît ; une autre la remplace avant même que la précédente ait eu le temps de déposer quelque chose en nous. Le regard glisse. Le pouce défile. La mémoire, elle, n’a plus le temps de s’asseoir.

S’attarder intimement avec une série d’images devient alors presque un geste de dissidence, une dissidence tranquille, sans manifeste ni barricade. Il ne s’agit pas de refuser le flux contemporain, mais de lui opposer une autre durée. Prendre le temps de revenir, de comparer, de se perdre dans les écarts, les répétitions, les accidents. Accepter qu’une image ne soit pas immédiatement consommable. Qu’elle puisse demeurer obscure. Qu’elle puisse même nous résister.

Le traitement numérique intervient alors non comme une machine à produire du sens, mais comme un espace supplémentaire offert à l’image. Il permet de déplacer, d’altérer, de recomposer, parfois presque imperceptiblement, ce qui avait été photographié. La photographie n’est plus seulement l’enregistrement d’un instant : elle devient une matière que l’on peut reprendre, éprouver, faire dériver.

Quelque chose du réel demeure, mais sous une forme désormais incertaine, comme un souvenir dont les contours auraient été doucement repris par le temps.

Ce travail ne cherche pas nécessairement à produire une image plus spectaculaire. Il peut au contraire chercher ce qui subsiste lorsque l’évidence se retire. Une couleur modifiée, une lumière déplacée, une forme accentuée ou effacée peuvent suffire à faire basculer le regard. L’image demeure reconnaissable, parfois, mais elle n’est déjà plus tout à fait celle que nous avions devant les yeux.

Entre photographie et transformation s’installe alors une zone intermédiaire où le réel conserve ses traces tout en acceptant de devenir autre.

C’est peut-être dans cet écart que réside la part la plus intéressante du traitement numérique : non pas corriger le réel pour le rendre conforme à une idée préalable de la beauté, mais lui permettre de révéler une possibilité qu’il contenait déjà sans que nous l’ayons immédiatement aperçue. Le numérique devient alors moins un outil de perfection qu’un instrument d’incertitude.

La série prend ainsi une dimension narrative particulière. Chaque image dialogue avec les autres, par proximité ou par distance, par répétition ou par rupture. Ce qui semblait isolé commence à faire récit. Mais un récit sans intrigue obligatoire, sans commencement ni conclusion définitive : plutôt une constellation, dans laquelle le regard circule et construit lui-même des correspondances.

Une image en appelle une autre. Une couleur répond à une autre couleur. Une absence fait écho à une présence. Une forme semble revenir, mais légèrement déplacée, comme si elle avait entre-temps changé d’avis. La série ne raconte donc pas nécessairement une histoire : elle crée les conditions pour que le spectateur en imagine une.

Peut-être est-ce là que quelque chose commence : lorsque l’image cesse de vouloir seulement montrer pour se mettre à suggérer. Lorsqu’elle accepte de ne pas tout dire. Lorsqu’elle laisse au regardeur une part de travail, une part de doute et même, pourquoi pas ?, une part d’égarement.

Car regarder véritablement, c’est peut-être accepter de ne pas savoir tout de suite ce que l’on regarde.

L’image nous précède, puis nous attend. Elle demeure silencieuse pendant que nous projetons sur elle nos souvenirs, nos attentes, nos peurs, nos désirs. Et lorsqu’elle finit par nous parler, il est possible qu’elle ne nous dise rien de plus que ce que nous savions déjà, mais que nous n’avions jamais encore trouvé la manière de l’entendre.

Dans un monde où l’image est devenue presque instantanée, où elle se fabrique, se diffuse et s’oublie à la vitesse d’un geste du doigt, prendre le temps de regarder devient peut-être une expérience en soi. Regarder une image, puis une autre. Revenir à la première. Hésiter. Ne pas comprendre. Comprendre autrement. Changer d’avis.

Ce temps accordé au regard n’est pas un supplément de luxe : il est peut-être ce qui permet encore à l’image d’exister véritablement.

Une œuvre d’art n’est peut-être pas celle qui nous donne une réponse.

C’est celle qui, après nous avoir regardés à notre tour, nous laisse avec une question assez belle pour que nous ayons envie de rester.

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Un texte choisi et circonstancié aux images fixes !

Pendant longtemps et jusqu’à une date très récente – que je situerais, d’après ma propre expérience, au milieu des années 80 – l’historien de la photographie, qui ne voulait pas tourner le dos à son époque, était conduit à adopter, à l’égard de la création contemporaine une attitude très volontariste. Il voulait que des œuvres existent mais elles n’existaient pas.

La photographie contemporaine était méprisée, marginalisée, sans qu’aucune œuvre ne fut assez convaincante pour briser ce préjugé négatif […].

Grâce à des artistes comme Cindy Sherman, Jeff Wall, Thomas Struth, Patrick Tosani, Jean-Marc Bustamante, John Coplans, Craigie Horsfield, Suzanne Lafont, la photographie est aujourd’hui considérée comme un outil parmi d’autres, comme un outil légitime, pour produire des images artistiques. Des photographies sont exposées sur des murs de musées et de galeries, comme des tableaux, en tant que tableaux.

Mark Rothko, UNTITLED 1952

Mark Rothko, UNTITLED (No. 73), 1952 – High Museum of Art, Atlanta.

On peut encore entendre des plaintes, de la part des peintres et des amateurs de photographie.

Les uns comme les autres considèrent que l’image photographique n’est pas faite pour les murs mais pour la page imprimée (des livres, des magazines, des journaux) ou, sous une autre forme, plus intime, plus précieuse, pour les cartons de documentation, les albums, les boîtes d’archives.

A vrai dire, cette conception de la photographie est depuis longtemps dominante. […]. 

Pour ma part, je peux comprendre parfaitement que l’on veuille éviter à la photographie de rentrer dans le rang des beaux-arts, mais, malheureusement, il semble que, au nom de ce bon principe, on veuille surtout la protéger de l’art moderne et de tout ce qui le distingue, précisément, dans sa négativité, dans ses refus, de la double tradition des beaux-arts et des arts appliqués. Ceux-là mêmes qui revendiquent pour la photographie une fonction sociale plus large que la production strictement artistique, semblent n’avoir retenu de l’art moderne et contemporain que les effets les plus superficiels : en bref, tout ce qui peut servir à la publicité, tout ce qui est facilement récupérable dans une économie de l’image fondée sur l’efficacité mécanique.

La photographie, appliquée à la mode, à la publicité, à l’information de choc (le fameux « choc des photos »), reste évidemment un outil privilégié de cette économie, même si la télévision a pris le dessus.

Mais elle peut apparaître également comme le refuge des valeurs traditionnelles de la création artistique exaltées dans le système des beaux-arts. Le photographe peut apparaître comme l’artiste type, qui s’est donné un métier et transforme patiemment en œuvre une expérience du monde médiatisée par ce métier.

Cette image n’est pas absurde, mais elle paraît aujourd’hui trop nostalgique pour être acceptable. La seule attitude convaincante se situe plutôt dans le mince écart qui sépare le refus de l’efficacité médiatique du retrait passéiste. Or, cet écart est sans doute le meilleur héritage de l’art moderne.

C’est lui qui permet à un artiste d’être « contemporain » sans adhérer à l’inévitable conformisme de son époque. En d’autres termes, je dirais que la photographie, située entre les beaux-arts et les médias, permet à certains artistes de réinventer l’art moderne.

 

images fixesJean-François Chevrier:

« Le Tableau et les modèles de l’expérience photographique », 

Qu’est-ce que l’art au 20e siècle ?,

Fondation Cartier pour l’art contemporain, ENSBA, 1992

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Résumé

        • L’œuvre d’art devient une confidente quand la spectatrice, le spectateur écoutent ce qu’elle ne leur dit pas sur l’instant.
        • Il attendra, devant les images fixes avec leurs indécelables oscillations, le chambardement émotif qu’elles provoqueront ou pas.
        • À ce moment-là, possiblement, de sous les couleurs poindra, outre la mnémotechnie propre aux images photographiques, une déraison poétique…
        • Dans l’actuelle culture dominée par la surproduction d’images numérisées, diffusées et médiatisées à l’outrance, s’attarder intimement avec une série, retravaillée à l’algorithme, rend imaginable une autre émergence visuelle et narrative.

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A propos Frank César LOVISOLO

Artiste pluridisciplinaire (musique, art numérique, photographie, vidéo, son). Chargé de cours à l’Université de Toulon depuis 2010. Compositeur de musiques actuelles. Photographie & Art numérique visuel. Vidéaste d’art.
Lien pour marque-pages : Permaliens.

2 Commentaires

  1. Jenny Quadri Guillard

    Venant de lire un article sur l’astronomie, en regardant tes photos, j’ai eu l’impression de rentrer dans cet univers céleste. Très belles images musicales.

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