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Soliyana Tesfaye : L’Œil comme BoussoleRéflexions sur les Photographies de voyage 001 & 002 de Frank César LovisoloPhotographies de voyage 001 – Photographies de voyage 002 I. Un seuil que l’on franchit à tâtons
Ce commentaire n’est pas une recension exhaustive. Il ne peut l’être, tant la matière déborde. C’est davantage une lecture, au sens que ce mot possède chez Mallarmé ou chez Barthes : un regard posé avec une certaine lenteur, une certaine résistance à l’immédiateté, sur un travail photographique qui mérite infiniment mieux que le simple « like » ou le passage furtif de la rétine. Photographies de voyage 001 – Photographies de voyage 002 II. La géographie comme discipline intérieure
La série des Paysages en Roulant — déclinée en quatre épisodes successifs, du Var à la Provence en passant par les routes occitanes — est à cet égard exemplaire d’une posture photographique qui pourrait sembler paradoxale : photographier le mouvement depuis un habitacle en mouvement, c’est accepter le flou, l’imprévu, la composition qui n’en est pas tout à fait une. Mais c’est surtout refuser le mensonge de la pose. Le paysage traversé est vrai précisément parce qu’il n’a pas eu le temps de se préparer. Il est surpris dans son être, comme on surprendrait quelqu’un en train de ne rien faire — et c’est dans ce rien que réside souvent l’essentiel. Citons également le magnifique épisode sur la route du Mont Coudon, nuageuse, pluvieuse et brumeuse, où Lovisolo convoque George Sand, celle de Tamaris, pour légitimer une errance géologique et botanique dans une nature qui ne se donne pas sans résistance. Il y a quelque chose de profondément rustique dans cette façon de marcher d’abord, d’écrire ensuite, de photographier enfin : comme si les trois gestes formaient une seule et même respiration. Photographies de voyage 001 – Photographies de voyage 002 III. Pétrarque, Chillida et la mémoire des lieux habités
Le premier est consacré à Fontaine-de-Vaucluse et à Pétrarque. On connaît cette source, cette falaise calcaire d’où surgit la Sorgue dans un bouillonnement improbable, ce lieu que le poète toscan fit entrer dans la mémoire de l’Occident amoureux. Lovisolo s’y rend non comme touriste mais comme pèlerin — pèlerin athée, certes, mais pèlerin quand même, au sens où le lieu lui importe davantage comme creuset de résonances littéraires que comme attraction géographique. Ses images de Fontaine-de-Vaucluse interrogent ce que Benjamin appelait l’aura, cette présence singulière du lointain, si proche soit-il. On regarde ces photographies et l’on entend, sourdement, le Canzoniere. Le second est le formidable reportage sur San Sebastián – Donostia, décrit comme un « parcours fléché de Chillida à Woody Allen ». La formulation est à elle seule un programme esthétique : relier le sculpteur basque, colossal et tellurique, à la légèreté woody-allenienne du vacancier cultivé qui cherche une pintxo correcte entre deux visites de musée. Cette bipolarité assumée dit quelque chose d’essentiel sur la façon dont Lovisolo conçoit le voyage : ni la gravité exclusive du pèlerinage intellectuel, ni la futilité du tourisme de masse, mais une dialectique permanente entre ces deux pôles — la Grande Culture et le bonheur modeste du présent vécu. De même, le Biarritz de la rubrique 001 n’est pas le Biarritz des surfeurs et des thallasothérapies. C’est celui d’Eugenia Errázuriz, grande mécène chilienne qui y tenait salon et proclamait aimer trois hommes : Picasso pour la peinture, Stravinski pour la musique, Cendrars pour la poésie. En choisissant d’évoquer cette figure oubliée plutôt que de photographier les vagues de la Grande Plage, Lovisolo opère ce geste caractéristique qui consiste à creuser sous la surface visible du monde pour en exhumer les strates culturelles enfouies. C’est un geste de contre-tourisme, ou plutôt d’hyper-tourisme : aller plus loin que là où l’on vous autorise à aller. Photographies de voyage 001 – Photographies de voyage 002 IV. Malte, l’île-pierre, l’île-couleur![]() Malte – La Valette – Le Port La rubrique Photos Voyages 002 s’ouvre sur un terrain plus méditerranéen encore, avec une série maltaise d’une cohérence et d’une densité remarquables. Quatre articles distincts y sont consacrés à l’île de la Valette — la Valette elle-même et son port, les grues dans leur rythme nycthéméral, les oriels de pierre, les portes et heurtoirs de toutes sortes —, ce qui témoigne d’une résidence attentive, d’un séjour qui n’a pas été un passage mais une installation temporaire du regard. La photographie maltaise de Lovisolo est dominée par une palette que l’artiste lui-même identifie avec précision : aurore, ocre, beige, bisque, ambre, blond, chamois, jaune de Naples. Cette nomenclature chromatique n’est pas anecdotique. Elle révèle une sensibilité de peintre, un rapport à la couleur qui dépasse la simple captation photographique pour rejoindre une véritable réflexion sur les matières architecturales comme langage. La pierre maltaise — calcaire gréseux d’un ocre lumineux — est en effet une matière photographique d’une générosité exceptionnelle, qui donne au moindre mur une présence quasi-organique, comme si la pierre respirait encore le soleil accumulé depuis des siècles. L’article sur les oriels — ces encorbellements de bois peint, typiques de l’architecture vernaculaire maltaise — est particulièrement réussi dans sa façon de transformer un détail architectural en méditation sur la clôture et l’ouverture, sur ces dispositifs par lesquels une civilisation règle son rapport entre l’intérieur protégé et l’extérieur menaçant. Il y a, dans ces images, quelque chose qui évoque la philosophie de Gaston Bachelard — celle de La Poétique de l’Espace — et ses réflexions sur la fenêtre comme interface ontologique entre le dedans et le dehors. De même, la série sur les portes, heurtoirs et quincailleries maltaises mériterait à elle seule un essai photographique. Lovisolo y photographie non pas des accessoires architecturaux mais des biographies murales : chaque heurtoir usé, chaque peinture écaillée, chaque verrou rouillé raconte une histoire d’habitant, une histoire d’usage, une histoire de temps qui passe et qui marque. C’est la photographie comme archéologie du quotidien — une discipline dans laquelle l’artiste toulonnais excelle, et qui n’est pas sans rappeler, dans une veine moins brutale, le travail de Eugène Atget photographiant les cours intérieures parisiennes au début du XXe siècle. Photographies de voyage 001 – Photographies de voyage 002 V. Du glacier de Bionnassay au Salin de Giraud : la géographie des extrêmes
Il faut saluer le courage — et la cohérence — de cette démarche. À une époque où la photographie de nature oscille trop souvent entre l’esthétisme complaisant et le catastrophisme démonstratif, Lovisolo choisit une voie médiane et peut-être plus difficile : la beauté terriblement triste de ce qui se défait. Ses images du Bionnassay sont des images de deuil, et elles nous concernent toutes et tous. À l’opposé géographique et climatique, la déambulation aux Salins de Giraud, réalisée en compagnie de la photographe Luce Monier, nous ramène aux espaces horizontaux, aux lumières ras-de-terre, aux reflets de sel et de ciel qui font de la Camargue l’un des territoires les plus photographiquement généreux de France. Ce que Lovisolo y cherche — et souvent trouve — c’est cet état suspendu du paysage entre deux états, entre deux eaux, entre deux lumières, qui est la condition même de la contemplation. Sète, également présente dans la rubrique, mérite une mention spéciale. « Sept minutes de supplique » — le titre seul est un programme, jouant sur l’homophonie entre la ville et le chiffre, évoquant implicitement Brassens dont l’ombre plane nécessairement sur tout séjour à Sète. C’est une photographie en forme d’hommage, une manière d’écouter une ville avant de la regarder. Photographies de voyage 001 – Photographies de voyage 002 VI. Quelques réserves, formulées avec le respect dû à un travail sérieux
Le foisonnement du site — et par extension de ces rubriques photographiques — peut parfois se retourner contre lui-même. La densité des articles, la multiplicité des références littéraires, philosophiques et musicales convoquées au fil des légendes et des textes d’accompagnement créent parfois un effet de saturation qui nuit paradoxalement à la réception des images elles-mêmes. La photographie est un art du silence et de l’ellipse ; elle n’a pas toujours besoin d’être escortée aussi systématiquement par le commentaire savant. Il arrive que l’image respire mieux quand elle est laissée à sa propre solitude. On notera également que la navigation au sein du site reste difficile pour un visiteur nouveau, la structure arborescente du menu étant d’une complexité qui relève presque du labyrinthe borgésien. Cela peut être interprété comme une cohérence esthétique — le site comme œuvre totale, déroutant volontairement le regard — mais cela reste, fonctionnellement, un obstacle à la découverte. Enfin, la qualité photographique des images, bien que globalement élevée, n’est pas homogène. Certaines séries témoignent d’une maîtrise technique et d’une vision formelle indéniables ; d’autres semblent davantage relever du carnet de route, avec tout ce que cela implique d’inégalité et d’improvisation. Mais peut-être est-ce là, précisément, la condition de l’honnêteté : refuser le tri sélectif de la représentation parfaite, montrer aussi l’hésitation, le ratage partiel, le moment qui n’a pas tout à fait tenu sa promesse. Photographies de voyage 001 – Photographies de voyage 002 VII. Conclusion : la photographie comme forme de pensée
En cela, Frank rejoint une tradition de penseurs-voyageurs dont la France peut s’enorgueillir — de Montaigne arpentant l’Italie avec ses calculs rénaux pour tout bagage, à Nicolas Bouvier traversant l’Asie centrale dans sa Fiat Topolino, en passant par Roland Barthes saisissant le Japon comme système de signes. Le voyage, pour ces hommes-là, n’est jamais une parenthèse : c’est le lieu même de la pensée en acte. Les Photos Voyages de Frank César Lovisolo s’inscrivent dans cette lignée. Elles nous rappellent que voir est un art difficile, que la photographie n’est pas la capture du réel mais sa traduction toujours imparfaite, toujours recommencée, et que c’est précisément dans cette imperfection récurrente que réside sa vertu philosophique la plus profonde : celle de nous maintenir en éveil devant un monde qui, trop souvent, nous anesthésie. Photographies de voyage 001 – Photographies de voyage 002 |

Il est des sites internet que l’on traverse comme on traverse un couloir — vite, efficacement, sans mémoire. Et puis il en est d’autres où l’on s’arrête, où l’on fait demi-tour pour relire un titre, où l’on clique à reculons, comme si l’on craignait que la beauté aperçue ne soit déjà là, disparue, résorption d’un mirage. Le site de Frank César Lovisolo appartient résolument à cette seconde catégorie, et sa section photographique consacrée aux voyages — répartie en deux rubriques sobrement intitulées Photos Voyages 001 et Photos Voyages 002 — constitue, à mes yeux, l’un des chapitres les plus aboutis de cet ensemble polymorphe et dense qu’un artiste méditerranéen a patiemment tissé depuis plus d’une décennie.
Ce qui frappe immédiatement à la lecture des titres de la rubrique Photos Voyages 001, c’est l’amplitude géographique des errances enregistrées — Aigues-Mortes, Allauch, l’Occitanie du
Deux articles de la rubrique 001 me semblent mériter une attention particulière, car ils exemplifient le mieux la méthode Lovisolo, si l’on peut parler de méthode là où l’intuition règne en souveraine.
La rubrique 002 ne se cantonne pas à la Méditerranée. Elle s’étend jusqu’aux altitudes alpines avec le poignant article sur le
La critique honnête implique de dire aussi ce qui résiste, ce qui dérange, ce qui interroge.