Last Updated on 27/05/2026 – 16:45 by Frank César LOVISOLO
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Chant 002 – Promenade quotidienne – Lecteur : Jacques Maury–
Elle était grande pour son âge et avait la taille élancée. Un jour, elle me suivait comme de coutume ; les bras musculeux d’une femme du peuple la saisirent par les cheveux, comme le tourbillon saisit la feuille, appliqua deux gifles brutales sur une joue fière et muette, et ramena dans la maison cette conscience égarée. En vain, je faisais l’insouciant ; elle ne manquait jamais de me poursuivre de sa présence devenue inopportune. Lorsque j’enjambai une autre rue, pour continuer mon chemin elle s’arrêtait, faisant un violent effort sur elle-même, au terme de cette rue étroite, immobile comme la statue du Silence, et ne cessait de regarder devant elle, jusqu’à ce que je disparusse. Une fois, cette jeune fille me précéda dans la rue, et emboîta le pas devant moi. Si j’allais vite pour la dépasser, elle courait presque pour maintenir la distance égale ; mais, si je ralentissais le pas, pour qu’il y eût un intervalle de chemin, assez grand entre elle et moi, alors, elle le ralentissait aussi, et y mettait la grâce de l’enfance. Arrivée au terme de la rue, elle se retourna lentement, de manière à me barrer le passage. Je n’eus pas le temps de m’esquiver, et je me trouvai devant sa figure. Elle avait les yeux gonflés et rouges. Je voyais facilement qu’elle voulait me parler, et qu’elle ne savait comment s’y prendre. Devenue subitement pâle comme un cadavre, elle me demanda : «Auriez-vous la bonté de me dire quelle heure il est ? » Je lui dis que je ne portais pas de montre, et je m’éloignai rapidement.
Depuis ce jour, enfant à l’imagination inquiète et précoce, tu n’as plus revu dans la rue étroite, le jeune homme mystérieux qui battait péniblement, de sa sandale lourde, le pavé des carrefours tortueux. L’apparition de cette comète enflammée ne reluira plus, comme un triste sujet de curiosité fanatique, sur la façade de ton observation déçue ; et, tu penseras souvent, trop souvent, peut-être toujours, à celui qui ne paraissait pas s’inquiéter des maux, ni des biens de la vie présente, et s’en allait au hasard, avec une figure horriblement morte, les cheveux hérissés, la démarche chancelante, et les bras nageant aveuglément dans les eaux ironiques de l’éther, comme pour y chercher la proie sanglante de l’espoir, ballottée continuellement, à travers les immenses régions de l’espace, par le chasse-neige implacable de la fatalité. Tu ne me verras plus, et je ne te verrai plus ! … Qui sait ? Peut-être que cette fille n’était pas ce qu’elle se montrait. Sous une enveloppe naïve, elle cachait peut-être une immense ruse, le poids de dix-huit années, et le charme du vice. On a vu des vendeuses d’amour s’expatrier avec gaîté des îles Britanniques, et franchir le détroit. Elles rayonnaient leurs ailes, en tournoyant, en essaims dorés, devant la lumière parisienne ; et, quand vous les aperceviez, vous disiez :
«Mais elles sont encore enfants ; elles n’ont pas plus de dix ou douze ans.» En réalité elles en avaient vingt. Oh ! dans cette supposition, maudits soient-ils les détours de cette rue obscure !
Horrible ! horrible ! ce qui s’y passe. Je crois que sa mère la frappa parce qu’elle ne faisait pas son métier avec assez d’adresse. Il est possible que ce ne fût qu’un enfant, et alors la mère est plus coupable encore. Moi, je ne veux pas croire à cette supposition, qui n’est qu’une hypothèse, et je préfère aimer, dans ce caractère romanesque, une âme qui se dévoile trop tôt… Ah ! vois-tu, jeune fille, je t’engage à ne plus reparaître devant mes yeux, si jamais je repasse dans la rue étroite.Il pourrait t’en coûter cher ! Déjà le sang et la haine me montent vers la tête, à flots bouillants. Moi, être assez généreux pour aimer mes semblables ! Non, non ! Je l’ai résolu depuis le jour de ma naissance ! Ils ne m’aiment pas, eux ! On verra les mondes se détruire, et le granit glisser, comme un cormoran, sur la surface des flots, avant que je touche la main infâme d’un être humain. Arrière… arrière, cette main ! Jeune fille, tu n’es pas un ange, et tu deviendras, en somme, comme les autres femmes. Non, non, je t’en supplie ; ne reparais plus devant mes sourcils froncés et louches. Dans un moment d’égarement, je pourrais te prendre les bras, les tordre comme un linge lavé dont on exprime l’eau, ou les casser avec fracas, comme deux branches sèches, et te les faire ensuite manger, en employant la force. Je pourrais, en prenant ta tête entre mes mains, d’un air caressant et doux, enfoncer mes doigts avides dans les lobes de ton cerveau innocent, pour en extraire, le sourire aux lèvres, une graisse efficace qui lave les yeux, endoloris par l’insomnie éternelle de la vie.
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–Comte de lautréamont – Maldoror – Comte de lautréamont – Maldoror![]()
![]() Portrait présumé d’Isidore Ducasse par Charles Reutlinger. (colorisé) Publié anonymement en 1869,Les Chants de Maldoror s’imposent comme une œuvre de rupture, tant par leur violence thématique que par leur remise en cause des cadres traditionnels de la lisibilité littéraire. L’extrait étudié, qui tient lieu de seuil textuel, ne relève ni de la préface ni de l’avertissement moral au sens classique : il constitue plutôt une scénographie de la lecture, où le texte anticipe, conditionne et met en crise sa propre réception. En construisant la lecture comme une expérience périlleuse, voire toxique, Lautréamont ne se contente pas de provoquer : il élabore une véritable poétique de l’épreuve, fondée sur la dissolution du sujet lecteur et sur l’instabilité du sens. On peut dès lors se demander comment cet incipit met en place une conception radicale de la lecture comme processus de contamination et de désorientation, tout en proposant une réflexion implicite sur l’acte interprétatif lui-même.
_________________________________________________Axelle Delorme:Le passage proposé relate la relation énigmatique…
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Ah ! vois-tu, jeune fille, je t’engage à ne plus reparaître devant mes yeux, si jamais je repasse dans la rue étroite.


Auteur : Dr.