Last Updated on 27/05/2026 – 16:30 by Frank César LOVISOLO
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Chant 001 – Vieil Océan – Lecteur : Didier Bourguignon–
Ne croyez pas que je sois sur le point de mourir, car je ne suis pas encore un squelette, et la vieillesse n’est pas collée à mon front. Écartons en conséquence toute idée de comparaison avec le cygne, au moment où son existence s’envole, et ne voyez devant vous qu’un monstre, dont je suis heureux que vous ne puissiez apercevoir la figure ; mais, moins horrible est-elle que son âme. Cependant, je ne suis pas un criminel… Assez sur ce sujet. Il n’y a pas longtemps que j’ai revu la mer et foulé le pont des vaisseaux, et mes souvenirs sont vivaces comme si je l’avais quittée la veille. Soyez néanmoins, si vous le pouvez, aussi calmes que moi, dans cette lecture que je me repens déjà de vous offrir, et ne rougissez pas à la pensée de ce qu’est le cœur humain. Ô poulpe, au regard de soie ! toi, dont l’âme est inséparable de la mienne ; toi, le plus beau des habitants du globe terrestre, et qui commandes à un sérail de quatre cents ventouses ; toi, en qui siègent noblement, comme dans leur résidence naturelle, par un commun accord, d’un lien indestructible, la douce vertu communicative et les grâces divines, pourquoi n’es-tu pas avec moi, ton ventre de mercure contre ma poitrine d’aluminium, assis tous les deux sur quelque rocher du rivage, pour contempler ce spectacle que j’adore ! Vieil océan, aux vagues de cristal, tu ressembles proportionnellement à ces marques azurées que l’on voit sur le dos meurtri des mousses ; tu es un immense bleu, appliqué sur le corps de la terre : j’aime cette comparaison. Ainsi, à ton premier aspect, un souffle prolongé de tristesse, qu’on croirait être le murmure de ta brise suave, passe, en laissant des ineffaçables traces, sur l’âme profondément ébranlée, et tu rappelles au souvenir de tes amants, sans qu’on s’en rende toujours compte, les rudes commencements de l’homme, où il fait connaissance avec la douleur, qui ne le quitte plus. Vieil océan, ta forme harmonieusement sphérique, qui réjouit la face grave de la géométrie, ne me rappelle que trop les petits yeux de l’homme, pareils à ceux du sanglier pour la petitesse, et à ceux des oiseaux de nuit pour la perfection circulaire du contour. Cependant, l’homme s’est cru beau dans tous les siècles. Moi, je suppose plutôt que l’homme ne croit à sa beauté que par amour-propre ; mais, qu’il n’est pas beau réellement et qu’il s’en doute ; car, pourquoi regarde-t-il la figure de son semblable avec tant de mépris ? Je te salue, vieil océan ! Vieil océan, tu es le symbole de l’identité : toujours égal à toi-même. Tu ne varies pas d’une manière essentielle, et, si tes vagues sont quelque part en furie, plus loin, dans quelque autre zone, elles sont dans le calme le plus complet. Tu n’es pas comme l’homme qui s’arrête dans la rue, pour voir deux bouledogues s’empoigner au cou, mais, qui ne s’arrête pas, quand un enterrement passe ; qui est ce matin accessible et ce soir de mauvaise humeur ; qui rit aujourd’hui et pleure demain. |
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Maldoror – Maldoror – Maldoror – Maldoror –
![]() Portrait présumé d’Isidore Ducasse par Charles Reutlinger. (colorisé) Publié anonymement en 1869,Les Chants de Maldoror s’imposent comme une œuvre de rupture, tant par leur violence thématique que par leur remise en cause des cadres traditionnels de la lisibilité littéraire. L’extrait étudié, qui tient lieu de seuil textuel, ne relève ni de la préface ni de l’avertissement moral au sens classique : il constitue plutôt une scénographie de la lecture, où le texte anticipe, conditionne et met en crise sa propre réception. En construisant la lecture comme une expérience périlleuse, voire toxique, Lautréamont ne se contente pas de provoquer : il élabore une véritable poétique de l’épreuve, fondée sur la dissolution du sujet lecteur et sur l’instabilité du sens. On peut dès lors se demander comment cet incipit met en place une conception radicale de la lecture comme processus de contamination et de désorientation, tout en proposant une réflexion implicite sur l’acte interprétatif lui-même. _______________________________________________________________________
Lautréamont, Les Chants de Maldoror, chant I : hymne à l’océan et au poulpe: Une scénographie paradoxale de la profération : froideur déclarée et violence anticipéeL’extrait s’ouvre sur une déclaration programmatique qui relève pleinement de la mise en scène énonciative : « Je me propose, sans être ému, de déclamer à grande voix la strophe sérieuse et froide que vous allez entendre. » Cette prétention à la froideur est immédiatement paradoxale. En annonçant une parole « sérieuse et froide », le narrateur anticipe au contraire son effet traumatique, qu’il désigne comme une « flétrissure » laissée dans l’imagination du lecteur. Le texte s’inscrit ainsi dans une logique performative déjà présente ailleurs dans Maldoror : le discours produit l’affect qu’il prétend neutraliser. Le lecteur est une nouvelle fois placé dans une position instable : sommé d’être attentif, mais averti du danger. Cette contradiction fonde une poétique de la lecture comme exposition forcée, où l’immunité émotionnelle est impossible. Le texte ne cherche pas à persuader, mais à marquer, à laisser une trace. Le locuteur monstrueux : entre dénégation morale et altérité radicaleLe narrateur se définit ensuite à travers une série de dénégations identitaires : « ne voyez devant vous qu’un monstre » Cette distinction est fondamentale. Maldoror se présente comme monstrueux, mais refuse l’identité du criminel. Le mal qu’il incarne n’est pas juridique, ni même moral au sens ordinaire : il est ontologique. La monstruosité relève de l’être, non de l’acte. Le rejet de la figure romantique du cygne mourant marque également une prise de distance avec toute esthétique de la plainte ou de la sublimation de la mort. Maldoror ne meurt pas, ne se sacrifie pas, ne se rachète pas. Il persiste. Cette persistance du monstre constitue une provocation métaphysique : le mal n’est ni transitoire ni expiable.
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Je me propose, sans être ému, de déclamer à grande voix la strophe sérieuse et froide que vous allez entendre. Vous, faites attention à ce qu’elle contient, et gardez-vous de l’impression pénible qu’elle ne manquera pas de laisser, comme une flétrissure, dans vos imaginations troublées. 

Le poulpe : figure d’une communion anti-humaine
L’océan : hymne lyrique et anthropologie négative
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