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Chant 006 – Les mains liées derrière le dos – Lectrice : Noelly Thiebaut– Les mains liées derrière le dos, il marche devant lui, comme s’il allait à l’échafaud, et, cependant, il n’est coupable d’aucun forfait. Ils sont arrivés dans l’enceinte circulaire de la place Vendôme.
Sur l’entablement de la colonne massive, appuyé contre la balustrade carrée, à plus de cinquante mètres de hauteur du sol, un homme a lancé et déroulé un câble, qui tombe jusqu’à terre, à quelques pas d’Aghone.
Avec de l’habitude, on fait vite une chose ; mais, je puis dire que celui-ci n’employa pas beaucoup de temps pour attacher les pieds de Mervyn à l’extrémité de la cloche.
Le rhinocéros avait appris ce qui allait arriver. Couvert de sueur, il apparut haletant, au coin de la rue Castiglione. Il n’eut même pas la satisfaction d’entreprendre le combat. L’individu, qui examinait les alentours du haut de la colonne, arma son révolver, visa avec soin et pressa la détente. Le commodore qui mendiait par les rues depuis le jour où avait commencé ce qu’il croyait être la folie de son fils et la mère, qu’on avait appelée la fille de neige, à cause de son extrême pâleur, portèrent en avant leur poitrine pour protéger le rhinocéros. Inutile soin. La balle troua sa peau, comme une vrille ; l’on aurait pu croire, avec une apparence de logique, que la mort devait infailliblement apparaître.
Mais nous savions que, dans ce pachyderme, s’était introduite la substance du Seigneur. Il se retira avec chagrin. S’il n’était pas bien prouvé qu’il ne fût trop bon pour une de ses créatures, je plaindrais l’homme de la colonne ! celui-ci, d’un coup sec de poignet, ramène à soi la corde ainsi lestée.
Placée hors de la normale, ses oscillations balancent Mervyn, dont la tête regarde le bas. Il saisit vivement, avec ses mains, une longue guirlande d’immortelles, qui réunit deux angles consécutifs de la base, contre laquelle il cogne son front. Il emporte avec lui, dans les airs, ce qui n’était pas un point fixe.
Après avoir amoncelé à ses pieds, sous forme d’ellipses superposées, une grande partie du câble, de manière que Mervyn reste suspendu à moitié hauteur de l’obélisque de bronze, le forçat évadé fait prendre, de la main droite, à l’adolescent, un mouvement accéléré de rotation uniforme, dans un plan parallèle à l’axe de la colonne, et ramasse, de la main gauche, les enroulements serpentins du cordage, qui gisent à ses pieds.
La fronde siffle dans l’espace ; le corps de Mervyn la suit partout, toujours éloigné du centre par la force centrifuge, toujours gardant sa position mobile et équidistante, dans une circonférence aérienne, indépendante de la matière.
Le sauvage civilisé lâche peu à peu, jusqu’à l’autre bout, qu’il retient avec un métacarpe ferme, ce qui ressemble à tort à une barre d’acier. Il se met à courir autour de la balustrade, en se tenant à la rampe par une main. L’angle droit formé par la colonne et le fil végétal a ses côtés égaux ! Le bras du renégat et l’instrument meurtrier sont confondus dans l’unité linéaire, comme les éléments atomistiques d’un rayon de lumière pénétrant dans la chambre noire. Les théorèmes de la mécanique me permettent de parler ainsi ; hélas ! on sait qu’une force, ajoutée à une autre force, engendrent une résultante composée des deux forces primitives ! Qui oserait prétendre que le cordage linéaire ne se serait déjà rompu, sans la vigueur de l’athlète, sans la bonne qualité du chanvre ? Le corsaire aux cheveux d’or, brusquement et en même temps, arrête sa vitesse acquise, ouvre la main et lâche le câble. Le contre-coup de cette opération, si contraire aux précédentes, fait craquer la balustrade dans ses joints. Mervyn, suivi de la corde, ressemble à une comète traînant après elle sa queue flamboyante. Si la mort arrête la maigreur fantastique des deux bras longs de mes épaules, employés à l’écrasement lugubre de mon gypse littéraire, je veux au moins que le lecteur en deuil puisse se dire: […] Dans le parcours de sa parabole, le condamné à mort fend l’atmosphère, jusqu’à la rive gauche, la dépasse en vertu de la force d’impulsion que je suppose infinie, et son corps va frapper le dôme du Panthéon, tandis que la corde étreint, en partie, de ses replis, la paroi supérieure de l’immense coupole. C’est sur sa superficie sphérique et convexe, qui ne ressemble à une orange que pour la forme, qu’on voit, à toute heure du jour, un squelette desséché, resté suspendu. Quand le vent le balance, l’on raconte que les étudiants du quartier Latin, dans la crainte d’un pareil sort, font une courte prière: ce sont des bruits insignifiants auxquels on n’est point tenu de croire, et propres seulement à faire peur aux petits enfants. Il tient entre ses mains crispées, comme un grand ruban de vieilles fleurs jaunes. Il faut tenir compte de la distance, et nul ne peut affirmer, malgré l’attestation de sa bonne vue, que ce soient là, réellement, ces immortelles dont je vous ai parlé, et qu’une lutte inégale, engagée près du nouvel Opéra, vit détacher d’un piédestal grandiose. Il n’en est pas moins vrai que les draperies en forme de croissant de lune n’y reçoivent plus l’expression de leur symétrie définitive dans le nombre quaternaire: allez-y voir vous-même, si vous ne voulez pas me croire.
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Forte d’une trentaine d’années de pratique théâtrale, elle s’est formée auprès de Gilles Bouvet à Hyères avant de poursuivre aujourd’hui son parcours sous la direction de Valérie Feasson, au sein de la compagnie « À Contre Temps ». Les Chants de Maldoror Elle développe également un travail vocal assidu : elle suit des cours de chant et chante au sein de chorales, tout en explorant la mise en scène lyrique, domaine dans lequel elle a signé quatre opéras. Cette sensibilité artistique plurielle trouve son origine dans l’enfance, transmise par son père, lui-même comédien et musicien, qui lui a ouvert très tôt les portes du théâtre et de la musique. |
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–Les chants de Maldoror – Isidore Ducasse – Comte de lautréamont – Les chants de Maldoror


Les mains liées derrière le dos, il marche devant lui, comme s’il allait à l’échafaud, et, cependant, il n’est coupable d’aucun forfait. 