
– Un néologisme pour nommer l’inracontable
Il y a des artistes qui inventent des pratiques avant d’inventer les mots pour les nommer. Frank César Lovisolo, compositeur, réalisateur multimédia et ingénieur du son basé à Toulon, a forgé le terme de « sousleaugraphie » », contraction lumineuse de sous l’eau et de graphie, pour désigner ce qui dépasse largement la simple photographie subaquatique de loisir. La série est une démarche, presque un rituel : une plongée en surface, masque et palmes, caméra ou appareil photo, qui engage tout à la fois le corps, le regard et l’intellect. Ce n’est pas du snorkeling comme il s’en pratique sur les plages bondées de la Côte d’Azur. C’est une forme de phénoménologie aquatique, une manière d’habiter la frontière entre deux mondes, celui de l’air et de la lumière, celui de l’eau et du silence. La catégorie « sousleaugraphie ou Snorkeling » du site réunit à ce jour une demi-douzaine de publications étalées de 2017 à 2025, qui forment une œuvre cohérente et singulière, à la croisée du documentaire naturaliste, de l’archéologie visuelle, de la philosophie hédoniste et de la création sonore. Il convient de les parcourir dans leur ensemble pour saisir l’amplitude du projet. Mais, il fait aussi référence, non sans humour caustique, au mot moins lumineux : soûlographe. On rencontre très souvent dans ces textes cette catégorie d’espièglerie ! snorkeling, sousleaugraphie, randonnée sous-marine, photographie subaquatique, Toulon, Var, Méditerranée, Cap Brun, Cap Brun : dessus, dessous et le Sacre du Printemps
Le premier article, chronologiquement accessible, daté d’août 2019, nous transporte au Cap Brun, promontoire cristallin au sud-est de Toulon, entre la Plage de la Calade et la Plage du Fort Cap Brun, en passant par la Plage de la Batterie Basse. L’accès se fait par le Sentier des Douaniers, dont Lovisolo note, avec une jubilation botanique qui lui est propre, qu’au printemps son éclosion florale est « digne du Sacre de Stravinsky ».
La comparaison n’est pas anodine : elle place d’emblée la balade littorale sous le signe de l’événement esthétique total, du surgissement saisonnier comme partition naturelle. Le sous-bois de Lentisques (Pistacia lentiscus) et les Pins d’Alep (Pinus halepensis) forment une végétation typique de la Provence Cristalline, ce massif géologique si particulier qui oppose ses roches sombres et déchiquetées aux calcaires blancs de la Sainte-Baume. L’article est intitulé avec une autodérision assumée : « sousleaugraphie » et « Apnégation (LOL) ».
Ce LOL intercalé dans le titre est révélateur : Frank César ne se prend jamais entièrement au sérieux, même lorsqu’il traite avec la plus grande rigueur. L’apnégation (gag) est un mot-valise personnel, qui mêle l’apnée à la négation de soi, cet abandon momentané au milieu aquatique que les plongeurs connaissent bien. La bande-son suggérée pour accompagner la lecture et les photographies est Le silence des Sirènes, composition propre à l’auteur : on voit déjà comment le dispositif se construit, chaque article étant pensé comme une œuvre d’art totale, associant image, texte, et son. Les photographies du Cap Brun montrent ce fameux principe du « dessus-dessous » : la surface de l’eau comme ligne de partage du monde, les images capturant simultanément ou successivement ce qui se passe au-dessus, la pinède, les rochers, la lumière méditerranéenne, et en dessous, les fonds rocailleux, les algues, les étoiles de mer trop rouges. Un commentateur note à ce propos : « les barres de fer ou de bois recouvertes de plantes aquatiques rassurent. On sait que la nature absorbera toutes les laideurs géométriques qu’on peut produire. » Cette phrase, attribuée à un visiteur du site, résume à elle seule une certaine philosophie implicite qui traverse toute l’œuvre de Lovisolo : la confiance dans le lent travail de résorption du vivant sur les déchets de la civilisation industrielle. snorkeling, sousleaugraphie, randonnée sous-marine, photographie subaquatique, Toulon, Var, Méditerranée, Cap Brun, Olbia : l’archéologie comme apnée dans le temps

L’article consacré à Olbia, publié lui aussi en août 2019, est sans doute le plus beau, le plus ambitieux, celui qui donne à la « sousleaugraphie » sa dimension véritablement philosophique. Olbia est une cité antique grecque puis romaine, dont les vestiges sommeillent sous les eaux de la baie des Salins d’Hyères. La randonnée sous-marine proposée ici n’est plus seulement naturaliste : elle est archéologique, temporelle, presque métaphysique. L’incipit de l’article, que reprend le résumé de la page Open Graph, est d’une poésie sobre et efficace : « Au début, on ne voit pas grand-chose, on discerne mal les murs, la digue et les autres vestiges sous-marins. Peu à peu, la vision s’affine. Les vestiges du port, enfin, percent la grande bleue. On décèle un étrange rocher, il s’agit plutôt d’une pierre de taille : les angles sont trop précis pour avoir été façonnés par le royaume de Neptune. Puis la jetée, encore rectiligne malgré les années. Sans aucun doute, le niveau de la mer était bien plus bas. » Cette progression visuelle, du flou au net, de l’indistinct au reconnaissable, est aussi une progression intellectuelle, une remontée vers le passé par la médiation du corps immergé. C’est de la phénoménologie husserlienne pratiquée en maillot de bain. Les références culturelles qui accompagnent le texte sont, selon la marque de fabrique Lovisolo, nombreuses et hétéroclites : Alexandre Dumas, Jean-Paul Clébert, René Alleau, mais aussi Knossos, Herculanum, Pompéi, comme si Olbia s’inscrivait dans une grande chaîne mémorielle des cités englouties ou détruites, depuis les profondeurs égéennes jusqu’aux pentes du Vésuve.
Les poissons photographiés, la Girelle, le Thalassoma Pavo, sont nommés avec une précision scientifique qui contraste joliment avec le registre lyrique du reste du texte. C’est là une constante chez Lovisolo : associer la rigueur taxinomique au plaisir littéraire, comme si nommer le vivant avec exactitude était une forme de respect, peut-être même de tendresse. On peut toutefois formuler une réserve d’ordre pratique : la richesse des références convoquées, Dumas, Knossos, René Alleau, peut parfois produire une impression de saturation, un trop-plein érudit qui risque de noyer (le mot s’impose) le lecteur non averti avant qu’il ne parvienne aux images, qui sont d’une limpidité absolument remarquable. La densité intellectuelle est une qualité, mais elle suppose un lecteur disposé à nager en eaux profondes dès les premières lignes. snorkeling, sousleaugraphie, randonnée sous-marine, photographie subaquatique, Toulon, Var, Méditerranée, Cap Brun, La « sousleaugraphie » hédonistique : Chamfort et les algues
En 2017, Lovisolo signait un article intitulé « sousleaugraphie » hédonistique : Algues au rythme de Nicolas de Chamfort ». Le titre est un programme. Chamfort, ce moraliste du XVIIIe siècle, cynique et libertin, auteur de Maximes et pensées, est convoqué pour son célèbre aphorisme sur la jouissance : jouis et fais jouir, sans faire de mal ni à toi ni à personne, voilà toute la morale.
La formule, appliquée à la pratique du snorkeling, prend une dimension presque comique dans sa grandiloquence délibérée, et c’est exactement ce que Lovisolo cherche. Il fait aussi intervenir Alphonse Allais, dont la veine absurdiste tempère la gravité « chamfortienne » avec une légèreté bienvenue. Cet article pose clairement la dimension éthique et hédoniste de la « sousleaugraphie » : il ne s’agit pas de conquérir la mer, de la dominer ou de l’exploiter, mais d’y jouir avec mesure, d’y être présent avec toute l’acuité du sensible, sans laisser de trace autre qu’une image. C’est une écologie de la pratique, bien avant que le mot n’envahisse tous les discours. La mer méditerranéenne, ici aux abords du Mourillon toulonnais, est traitée comme un partenaire, non comme un décor. Les algues, omniprésentes dans les photographies de cette session, sont filmées et cadrées avec une attention qui rappelle les macrophotographies végétales d’autres séries du site. Elles ondulent, se déploient, dessinent des calligraphies vertes dans la lumière filtrée. Il y a dans ces images quelque chose de japonais, une sensibilité au « ma », à l’intervalle, à la grâce de ce qui flotte et cède. On pense aux estampes d’Hiroshige, à la mer représentée non comme force brute, mais comme texture, comme tissu vivant. snorkeling, sousleaugraphie, randonnée sous-marine, photographie subaquatique, Toulon, Var, Méditerranée, Cap Brun, « sousleaugraphie » 2020, 2022, 2025 : une pratique qui s’installe dans la durée
Les articles des années suivantes, 2020 au Mourillon avec la série « Sens dessus dessous », 2022 toujours aux plages du Mourillon, et enfin 2025, montrent que la « sousleaugraphie » est devenue pour Lovisolo une pratique régulière, presque ritualisée dans le calendrier estival, une façon de marquer le temps qui passe par l’immuable retour dans ces eaux familières.
L’article de 2025 est particulièrement intéressant en ce qu’il adopte une posture plus académique, presque didactique, pour analyser la pratique du snorkeling dans ses dimensions écologiques, pédagogiques, socioculturelles et physiologiques. On y lit : « La relation entre l’être humain et le milieu marin s’est progressivement transformée au cours des dernières décennies. Longtemps réservée aux pêcheurs, aux navigateurs ou aux plongeurs aguerris, l’exploration sous-marine s’est démocratisée grâce au développement d’équipements simples et accessibles. » Ce changement de registre, du lyrique au scientifique, est significatif. Lovisolo ne renonce pas à la poésie, mais la complète d’un ancrage théorique qui renforce la légitimité du projet. C’est aussi une manière de répondre à ceux qui n’y verraient que du tourisme balnéaire photographié. L’évocation du port gréco-romain d’Olbia comme point de référence archéologique revient dans ce texte de 2025, ce qui confirme que la « sousleaugraphie » fonctionne comme un système cohérent, un réseau thématique et géographique qui se tisse sur des années, chaque session nouvelle dialoguant avec les précédentes. Lovisolo construit une géographie intime et savante du littoral varois, vue de l’intérieur de l’eau. snorkeling, sousleaugraphie, randonnée sous-marine, photographie subaquatique, Toulon, Var, Méditerranée, Cap Brun, La musique comme quatrième dimension
Ce qui distingue fondamentalement la « sousleaugraphie » de Lovisolo de la simple photographie subaquatique, si commune à l’ère des smartphones étanches, c’est la dimension sonore systématiquement associée aux images.
Chaque article propose une composition musicale originale de l’auteur, suggérée en fond sonore, pensée en rapport avec les images et le texte. Pour Cap Brun, Le silence des Sirènes. Pour d’autres sessions, des pièces tirées des albums Subliminal Messages ou Distant Whispers. Ce dispositif total, texte, image et son, transforme la lecture en expérience immersive. Le son de Lovisolo est une musique électroacoustique, parfois minimaliste, parfois proche du drone ou de la musique concrète, qui n’illustre pas les images, mais les hante, leur confère une résonance temporelle et psychologique supplémentaire. On pense aux travaux de Luc Ferrari ou de Pierre Henry dans leur approche des sons du monde naturel, même si Lovisolo cultive une esthétique plus intimiste, moins théorisée dans ses déclarations, mais tout aussi cohérente dans ses résultats. On peut se demander si l’intégration sonore est suffisamment mise en avant dans la navigation du site : le lecteur pressé peut passer à côté de la bande-son, privant ainsi l’expérience de l’une de ses dimensions essentielles. L’architecture éditoriale du site, très riche, mais parfois vertigineuse par le nombre de catégories et sous-catégories, ne facilite pas toujours la saisie immédiate du dispositif multimédia dans son ensemble. C’est là, peut-être, la seule vraie limite technique d’une œuvre par ailleurs remarquablement maîtrisée. – Une poétique de la limite : la surface comme seuil philosophique
Au fond, ce qui fait l’originalité et la profondeur de la « sousleaugraphie » telle que la pratique Lovisolo, c’est sa relation intime à la limite. La surface de l’eau est le grand sujet implicite de toute cette œuvre : cette membrane translucide qui sépare et unit à la fois, qui déforme le réel en le filtrant, qui fait de chaque rayon de lumière une variation, chaque vague une modification du tableau.
Cette attention à la surface, au sens littéral et philosophique, n’est pas sans évoquer la pensée de Gilles Deleuze sur la logique du sens, où la surface est ce lieu paradoxal où les événements ne se produisent, ni dans les profondeurs ni dans les hauteurs, mais exactement à la jonction. Sa « sousleaugraphie » une pratique du milieu, de l’entre-deux, de la zone de contact entre les éléments. Elle refuse la plongée totale (il n’est pas plongeur en scaphandre) comme elle refuse de rester sur la rive. Elle occupe cet espace incertain et fertile où le corps humain n’appartient complètement ni à l’air ni à l’eau. C’est aussi, en filigrane, une méditation sur la mémoire et l’oubli : les vestiges d’Olbia que l’eau recouvre sans les détruire entièrement, les barres de métal que le vivant reprend à son compte, les couleurs des fonds qui persistent malgré l’obscurité grandissante. La mer méditerranéenne garde tout, les amphores grecques, les dés à jouer romains, les ancres des galères, dans un désordre majestueux et patient que l’œil du « sousleaugraphe » apprend à déchiffrer, session après session, année après année. snorkeling, sousleaugraphie, randonnée sous-marine, photographie subaquatique, Toulon, Var, Méditerranée, Cap Brun, - Une œuvre qui mérite l’attention et la patience
Pourtant elle demeure mineure au sens étymologique, elle n’occupe pas le centre de sa production, dominée par les compositions musicales et les installations vidéo, mais elle est loin d’être anecdotique.
Elle révèle un artiste qui, lorsqu’il plonge son masque dans la Méditerranée, ne cesse jamais de penser, de relier, de tisser des fils entre la botanique et la poésie, entre l’archéologie et la physique de la lumière, entre Stravinsky et les Pins d’Alep, entre Chamfort et les algues ondulantes. Le visiteur du site qui prendra le temps de parcourir ces six articles dans leur intégralité, textes, images et sons sortira de l’expérience avec le sentiment d’avoir effectué lui-même une plongée : dans l’espace géographique du Var méditerranéen, dans l’espace temporel de la Méditerranée antique, et dans l’espace mental d’un artiste dont la curiosité intellectuelle est aussi inépuisable que les fonds marins qu’il explore. Cela mérite, sans réserve, que l’on chausse ses palmes et que l’on plonge. |