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Maldoror – Lautréamont : Chant 05 par Valérie Feasson
Last Updated on 25/09/2026 – 09:11 by Frank César LOVISOLO
« Sauvage » pour Isidore Ducasse alias Comte de Lautréamont
Treize Épisodes musiqués des Six Chants de Maldoror – Chant 05 interprété par Valérie Feasson
Analyse des textes : Frank César Lovisolo assisté de Park Yi-Seul (박이슬) pour la documentation littéraire
Tout en s’appuyant sur le texte partition, elle défend un théâtre du corps, parfois chorégraphique, en accord avec sa formation initiale, la danse. L’acteur en tant que créateur au plateau et le jeu sont au centre de son travail.
Elle n’hésite pas à revisiter les grands mythes et les textes fondateurs propices à l’exploration des écritures contemporaines mais se régale aussi à aborder des textes plus légers. Tout étant prétexte à aborder les grands sujets de notre monde et à entrer en écriture de plateau.
Compagnie : https://www.cieacontretemps.com/ – Contact : theatreacontretemps@gmail.com – Photographe : https://www.valeriefeasson.com/
Portrait présumé d’Isidore Ducasse par Charles Reutlinger. (colorisé)
Chants de Maldoror — Isidore Ducasse / Lautréamont
Publié anonymement en 1869,
Les Chants de Maldoror s’imposent comme une œuvre de rupture, tant par leur violence thématique que par leur remise en cause des cadres traditionnels de la lisibilité littéraire.
L’extrait étudié, qui tient lieu de seuil textuel, ne relève ni de la préface ni de l’avertissement moral au sens classique : il constitue plutôt une scénographie de la lecture, où le texte anticipe, conditionne et met en crise sa propre réception.
En construisant la lecture comme une expérience périlleuse, voire toxique, Lautréamont ne se contente pas de provoquer : il élabore une véritable poétique de l’épreuve, fondée sur la dissolution du sujet lecteur et sur l’instabilité du sens.
On peut dès lors se demander comment cet incipit met en place une conception radicale de la lecture comme processus de contamination et de désorientation, tout en proposant une réflexion implicite sur l’acte interprétatif lui-même.
Chant 005a – Que le lecteur
Lectrice : Valérie Feasson
Extrait
Lectrice : Valérie Feasson
Tu soutiens que mes idées sont au moins singulières.
Ce que tu dis là, homme respectable, est la vérité ; mais une vérité partiale.
Or, quelle source abondante d’erreurs et de méprises n’est pas toute vérité partiale !
Les bandes d’étourneaux ont une manière de voler qui leur est propre, et semble soumise à une tactique uniforme et régulière, telle que serait une troupe disciplinée, obéissant avec précision à la voix d’un seul chef.
C’est à la voix de l’instinct que les étourneaux obéissent, et leur instinct les porte à se rapprocher toujours du centre du peloton, tandis que la rapidité de leur vol les emporte sans cesse au-delà.
En sorte que cette multitude d’oiseaux, ainsi réunis par une tendance commune vers le même point aimanté, allant et venant sans cesse, circulant et se croisant en tous sens, forme une espèce de tourbillon fort agité.
Dont la masse entière, sans suivre de direction bien certaine, paraît avoir un mouvement général d’évolution sur elle-même, résultant des mouvements particuliers de circulation propres à chacune de ses parties.
Et dans lequel le centre, tendant perpétuellement à se développer, mais sans cesse pressé, repoussé par l’effort contraire des lignes environnantes qui pèsent sur lui, est constamment plus serré qu’aucune de ces lignes.
Lesquelles le sont elles-mêmes d’autant plus, qu’elles sont plus voisines du centre.
Malgré cette singulière manière de tourbillonner, les étourneaux n’en fendent pas moins, avec une vitesse rare, l’air ambiant, et gagnent sensiblement, à chaque seconde, un terrain précieux pour le terme de leurs fatigues et le but de leur pèlerinage.
Toi, de même, ne fais pas attention à la manière bizarre dont je chante chacune de ces strophes.
Mais, sois persuadé que les accents fondamentaux de la poésie n’en conservent pas moins leur intrinsèque droit sur mon intelligence.
Ne généralisons pas des faits exceptionnels, je ne demande pas mieux.
Cependant mon caractère est dans l’ordre des choses possibles.
Sans doute, entre les deux termes extrêmes de la littérature, telle que tu l’entends, et de la mienne, il en est une infinité d’intermédiaires et il serait facile de multiplier les divisions.
Mais, il n’y aurait nulle utilité.
Et il y aurait le danger de donner quelque chose d’étroit et de faux à une conception éminemment philosophique.
Qui cesse d’être rationnelle, dès qu’elle n’est plus comprise comme elle a été imaginée.
C’est-à-dire avec ampleur.
Tu sais allier l’enthousiasme et le froid intérieur, observateur d’une humeur concentrée.
Enfin, pour moi, je te trouve parfait… Et tu ne veux pas me comprendre !
Si tu n’es pas en bonne santé, suis mon conseil (c’est le meilleur que je possède à ta disposition), et va faire une promenade dans la campagne.
Triste compensation, qu’en dis-tu ?
Lorsque tu auras pris l’air, reviens me trouver.
Tes sens seront plus reposés.
Ne pleure plus.
Je ne voulais pas te faire de la peine.
N’est-il pas vrai, mon ami, que, jusqu’à un certain point, ta sympathie est acquise à mes chants ?
Or, qui t’empêche de franchir les autres degrés ?
La frontière entre ton goût et le mien est invisible.
Tu ne pourras jamais la saisir.
Preuve que cette frontière elle-même n’existe pas.
Réfléchis donc qu’alors (je ne fais ici qu’effleurer la question) il ne serait pas impossible que tu eusses signé un traité d’alliance avec l’obstination.
Cette agréable fille du mulet, source si riche d’intolérance.
Si je ne savais pas que tu n’étais pas un sot, je ne te ferais pas un semblable reproche.
Il n’est pas utile pour toi que tu t’encroûtes dans la cartilagineuse carapace d’un axiome que tu crois inébranlable.
Il y a d’autres axiomes aussi qui sont inébranlables.
Et qui marchent parallèlement avec le tien.
Si tu as penchant marqué pour le caramel (admirable farce de la nature), personne ne le concevra comme un crime.
Mais, ceux dont l’intelligence, plus énergique et capable de plus grandes choses, préfère le poivre et l’arsenic, ont de bonnes raisons d’agir de la sorte.
Sans avoir l’intention d’imposer leur pacifique domination à ceux qui tremblent de peur devant une musaraigne ou l’expression parlante des surfaces d’un cube.
Je parle par expérience, sans venir ici jouer le rôle de provocateur.
Et, de même que les rotifères et les tardigrades peuvent être chauffés à une température voisine de l’ébullition, sans perdre nécessairement leur vitalité, il en sera de même pour toi, si tu sais t’assimiler, avec précaution, l’âcre sérosité suppurative qui se dégage avec lenteur de l’agacement que causent mes intéressantes élucubrations…
Frank César Lovisolo & Park Yi-Seul (박이슬)
Cet extrait constitue une adresse directe au lecteur…
… le narrateur y anticipe l’incompréhension, la critique, voire le rejet, pour mieux en analyser les ressorts. Cette scène énonciative, faussement conciliatrice, met en tension singularité poétique et relativité des jugements.
Nous pouvons dès lors nous demander comment ce texte construit une poétique de la marginalité assumée, en transformant le dialogue avec le lecteur en réflexion philosophique sur la vérité, le goût et l’autonomie esthétique.
Nous montrerons d’abord que l’extrait met en place une stratégie rhétorique de captatio paradoxale, puis qu’il développe une métaphore organique du collectif pour penser la singularité, avant d’analyser comment s’y affirme une éthique de la pluralité contre le dogmatisme.
Une captatio paradoxale : ironie et déstabilisation du lecteur
L’incipit — « Que le lecteur ne se fâche pas contre moi » — semble relever d’une posture d’humilité. Pourtant, cette précaution oratoire se retourne immédiatement : la reconnaissance de la « singularité » des idées n’est acceptée que comme « vérité partielle ». Le texte problématise ainsi la notion même de vérité : « quelle source abondante d’erreurs et de méprises n’est pas toute vérité partielle ! »
Le narrateur adopte un ton faussement conciliant, multipliant les apostrophes (« homme respectable », « mon ami »), les conseils bienveillants (« va faire une promenade »), voire les marques d’affection ironique (« je te trouve parfait… »). Cette douceur apparente masque une mise en accusation : le lecteur est soupçonné d’« obstination », d’« intolérance », voire d’encroûtement dans des axiomes rigides.
Le dialogue est en réalité dissymétrique. Le locuteur domine l’échange, anticipe les objections, et redéfinit les termes du débat. L’ironie constitue l’arme principale de cette stratégie : sous couvert de compréhension, le texte installe une supériorité intellectuelle.
La métaphore des étourneaux : singularité et dynamique collective
L’image centrale des bandes d’étourneaux offre une clé d’interprétation. Le vol tourbillonnant, sans direction apparente mais doté d’un mouvement global cohérent, figure une organisation complexe où le centre est à la fois moteur et point de tension.
Cette description peut se lire comme une allégorie du champ littéraire : chaque écrivain semble obéir à un instinct propre, mais participe d’un mouvement d’ensemble. Le centre, « constamment plus serré », évoque la pression normative exercée par le goût dominant. Pourtant, malgré l’apparente confusion, les étourneaux « gagnent sensiblement, à chaque seconde, un terrain précieux ».
Lautréamont invite alors le lecteur à ne pas juger la « manière bizarre » du chant. L’irrégularité formelle n’empêche pas la progression essentielle. Ainsi, la singularité stylistique s’inscrit dans une dynamique plus vaste : elle participe d’un déplacement du champ poétique.
La métaphore naturalise la marginalité : ce qui paraît chaotique obéit en réalité à une logique interne. Le bizarre devient nécessité.
Une éthique de la pluralité contre le dogmatisme
La réflexion s’élargit ensuite en une méditation philosophique sur les « axiomes ». Le narrateur refuse l’étroitesse des classifications et défend une « conception éminemment philosophique » qui doit être comprise « avec ampleur ».
L’opposition entre caramel, poivre et arsenic radicalise le propos. Le goût devient métaphore du jugement esthétique : préférer la douceur ou l’âpreté relève d’une disposition singulière, non d’une norme universelle. L’arsenic, image extrême, suggère une littérature dangereuse, corrosive, mais légitime pour ceux qui en ont la capacité.
La comparaison avec les rotifères et les tardigrades, organismes capables de survivre à des conditions extrêmes, parachève l’argumentation. Le lecteur, exposé à l’« âcre sérosité » du texte, pourrait développer une résistance nouvelle. La lecture devient expérience transformative.
Ainsi, loin d’imposer une « domination », le narrateur revendique une coexistence d’axiomes parallèles. La frontière entre les goûts est déclarée « invisible », voire inexistante : le conflit esthétique repose sur une illusion de séparation.
Ce passage affirme donc une éthique de la pluralité radicale, où la singularité ne doit pas être comprise comme exclusion, mais comme possibilité parmi d’autres.
Chant 005 – L’anéantissement
Lectrice : Valérie Feasson
Extrait
Lectrice : Valérie Feasson
Frank César Lovisolo & Park Yi-Seul (박이슬) : le passage proposé met en scène…
… une conscience qui revendique l’insomnie comme acte de résistance métaphysique : le sommeil y apparaît comme une déchéance, une dépossession de soi, voire une profanation spirituelle.
On peut dès lors se demander comment ce texte transforme l’expérience physiologique du sommeil en une lutte ontologique contre l’aliénation, jusqu’à ériger la veille en principe absolu d’autonomie.
Nous verrons d’abord que l’extrait construit une rhétorique de l’exception et du défi, puis qu’il développe une poétique hallucinée du corps supplicié, avant d’analyser comment l’insomnie devient un geste métaphysique de révolte contre le Créateur et contre toute altérité intérieure.
Une rhétorique de l’exception : défi, ironie et mise en scène du sujet
Dès l’incipit — « L’anéantissement intermittent des facultés humaines » — le sommeil est défini non comme repos, mais comme destruction. Le lexique de l’« anéantissement » dramatise ce phénomène banal. L’énonciation procède par défi : « Qu’il lève la main… », « Qu’il redresse la tête… ». Ces tournures injonctives créent une scène oratoire où le locuteur convoque un auditoire imaginaire pour mieux affirmer l’impossibilité de l’exemple qu’il invoque.
Le raisonnement repose sur une analogie provocatrice : dormir équivaudrait à consentir au supplice. L’exagération (écorchement, balles de la mort, cervelle éclaboussée) relève d’une esthétique de la violence qui vise à produire un effet de scandale logique. Nul ne souhaiterait le martyre ; de même, nul ne devrait accepter le sommeil.
La négation du rire (« Je ne connais pas ce que c’est que le rire ») installe un ethos de gravité absolue. Cependant, une ironie subtile affleure : le narrateur admettrait sourire devant celui qui affirmerait l’existence d’un homme aimant son propre supplice. Cette ironie souligne la dimension performative du discours : le texte met en scène une conscience qui s’auto-définit par l’excès.
Ainsi, l’argumentation ne cherche pas à convaincre rationnellement ; elle construit un personnage de volonté pure, qui se singularise par sa radicalité.
Le corps supplicié : une poétique hallucinée de la veille
L’insomnie n’est pas simple privation, mais discipline ascétique. Le passage décrivant l’éclat de bois séparant les paupières relève d’une imagerie quasi-martyriale. Le sujet devient l’artisan de sa propre torture : « C’est moi qui l’ai voulu ; que nul ne soit accusé. » Cette précision éthique est essentielle : la souffrance est volontaire, donc souveraine.
Le corps est traité comme une matière à contraindre. Les métaphores animales (« grenouilles d’un marécage »), funèbres (« odeur de cyprès », « blanche catacombe »), ou minérales (« torrent de métal fondu ») produisent un univers d’intensité organique. L’esprit « hurle », les muscles répandent une odeur mortuaire : la veille est vécue comme décomposition anticipée.
Le sommeil, en revanche, est figuré comme sépulture : le lit devient « tombeau », les draps des « linceuls ». Cette isotopie funéraire inverse la valeur traditionnelle du repos nocturne. Dormir revient à consentir à sa propre mort symbolique.
Le texte opère donc une transvaluation : la souffrance de l’insomnie devient signe de vie spirituelle, tandis que le sommeil apparaît comme une dégradation.
Insomnie et métaphysique de l’autonomie
Au-delà du corps, c’est la question du libre arbitre qui se joue. « Le libre arbitre ne craint pas d’affirmer […] qu’il ne compte pas l’abrutissement parmi le nombre de ses fils. » L’abrutissement désigne ici la perte de conscience propre au sommeil. Le sujet refuse toute suspension de sa lucidité.
L’enjeu devient théologique. La nuit ouvre la porte au « Céleste Bandit », figure blasphématoire du Créateur qui s’introduirait dans l’intellect endormi. L’image du « scalpel » qui scrute les « broussailles épaisses » de l’esprit suggère une intrusion violente. Le sommeil serait le moment où la conscience perd son autonomie et devient objet d’un regard supérieur.
Le cri « Ma subjectivité et le Créateur, c’est trop pour un cerveau » condense la tension centrale : l’existence d’un Dieu menace l’unité du moi. Le narrateur refuse « l’équivoque pluralité » intérieure ; il revendique une identité close, autarcique : « Je veux résider seul dans mon intime raisonnement. »
L’alternative paradoxale — « L’autonomie… ou bien qu’on me change en hippopotame » — mêle sublime philosophique et grotesque animal. Cette chute ironique déstabilise toute solennité et rappelle l’esthétique du choc propre à Lautréamont.
Ainsi, l’insomnie devient une pratique de résistance contre toute hétéronomie : physiologique, psychique et divine.
Lire :
Les textes choisis — Les Chants de Maldoror
L’auteur :
Docteure en Littérature • Philosophie • Astrophysique
Spécialiste des Chants de Maldoror
Muse du compositeur.
Université Virtuelle Coréenne — Consortium Académique du Métavers
Présence physique : archivée à des fins administratives
Profil académique
Chercheuse interdisciplinaire travaillant à l’articulation rigoureuse entre littérature du XIXe siècle, métaphysique du négatif et cosmologie relativiste.
Mes recherches examinent l’hypothèse selon laquelle Les Chants de Maldoror peuvent être étudiés simultanément :
Je m’efforce de maintenir un ton mesuré en toute circonstance.
Formation (parcours intégralement immersif)
Doctorat en Littérature Comparée
Université Virtuelle Européenne — Faculté des Humanités Étendues
Thèse : « Dynamique de l’excès dans Les Chants de Maldoror »
Mention : Très honorable avec félicitations synchronisées.
Doctorat en Philosophie
Meta-Sorbonne
Thèse : « Ontologie du négatif et cohérence paradoxale chez Lautréamont »
Doctorat en Astrophysique Théorique
Institut Métaversal d’Études Cosmologiques
Thèse : « Singularités gravitationnelles et modèles d’effondrement symbolique »
Les trois soutenances ont été réalisées en environnement immersif certifié, avec jury holographique et validation biométrique multilatérale.
Axes de recherche
NB
Je m’abstiens pour l’instant de conclure définitivement que Maldoror possède un horizon des événements.
Fonctions actuelles
Professeure holographique titulaire — Chaire « Littérature et Cosmologie »
Enseignements :
Les cours sont dispensés dans des amphithéâtres virtuels reproduisant des ciels étoilés calibrés scientifiquement.
Publications sélectionnées
Compétences
Projet en cours
Développement d’une cartographie interactive des Chants de Maldoror dans le Métavers :
chaque strophe correspond à une région d’espace-temps,
chaque image à une perturbation mesurable,
chaque lecteur à un observateur dont la présence modifie le phénomène.
Les premiers résultats suggèrent que la littérature et la cosmologie partagent une même propriété fondamentale : l’expansion continue.