– « Au premier abord, ce dôme de sombre verdure enveloppait tout ; mais en faisant le tour du parc, si l’on peut appeler parc une colline fruste, herbue, crevée de roches, et où rien n’adoucissait les caprices du sentier, on saisissait de tous côtés, à travers les tiges élancées des arbres, de magnifiques échappées de vue sur la mer, les golfes et les montagnes. Au nord, une colline boisée que dépassait la cime plus éloignée du Coudon, une belle masse de calcaire blanc et nu brusquement coupée en coude, comme son nom semble l’indiquer ; à l’est, des côtes ocreuses et chaudes festonnées de vieux forts dans le style élégant de la Renaissance ; puis l’entrée de la petite rade de Toulon et quelques maisons de la ville… » 
« Ce qu’il y avait de plus remarquable à Hyères, c’était précisément la vue des montagnes de Toulon, les deux grands massifs calcaires du Phare et du Coude, dont les profils sont admirables de hardiesse.
Vu de face, c’est-à-dire de la mer, le Pharon (Faron) n’est qu’une masse grise absolument nue et aride, qui, par ses formes molles, ressemble à un gigantesque amas de cendres moutonnées par le vent ; mais les lignes du profil exposé à l’est sont splendides. Le Coudon est beau sur toutes ses faces. Peu pressé de rentrer à Toulon, je résolus d’aller voir le pays du haut de cette montagne, qui est en somme la plus intéressante de la contrée. Je retournai donc vers Toulon par la route qui vient de Nice, et que je quittai à la Valette. Je m’enfonçai seul, à pied, dans la gorge qui sépare le Coudon du Pharon (Faron), et je commençai à monter le Coudon par une route de charrettes qui s’arrête au hameau de Turris (Tourris). Le terrain de ces collines ne m’offrit aucun intérêt botanique.
J’en profitai pour contempler le défilé des blocs de calcaire traînés vers la vallée sur cette route très rapide par les plus forts chevaux et les plus forts mulets que j’aie jamais vus. » – 

« …Je marchai dans la direction de la voix, et vis mon vieux charbonnier qui courait les bras étendus vers la cime, parlant haut, gesticulant et comme en proie à une sorte de vertige.… Je le perdis de vue, et gagnai enfin avec quelque fatigue le sommet à angle presque droit de la montagne. C’est, après tout, une promenade qui n’est pas exorbitante, d’autant plus qu’on peut la faire en grande partie à dos de quadrupède, et je la conseille à tous les amants de la nature pittoresque. La grande masse, brusquement coupée, ne plonge pas dans la mer : une vaste plaine et des falaises l’en séparent ; mais elle est assez élevée pour dominer toutes les hauteurs environnantes et pour que la vue embrasse tout, le littoral de Marseille jusqu’à Nice. Les Alpes montrent leurs cimes neigeuses à l’horizon est, et on y distingue à l’œil nu les fortes brisures du col de Tende. Mais ce n’est pas l’étendue qui fait, selon moi, la beauté d’un tableau, c’est la composition, et celui-ci est un des mieux composés que j’aie vus. Ces rives austères, hardiment festonnées de la région toulonnaise, ne paraissent pas de petits accidents en face de la mer incommensurable, car ces festons sont des golfes et des rades d’une étendue majestueuse et d’une grâce de contours parfaite. Leur grâce a cela de particulier qu’elle n’est jamais empreinte de mollesse : partout des falaises puissantes font ressortir les plages adoucies, et partout le dessin trouve le moyen d’être imprévu en restant logique. Il était huit heures du soir. Le soleil couchant abreuvait de ses splendeurs la mer et le continent.… » 
« Il était huit heures du soir. Le soleil couchant abreuvait de ses splendeurs la mer et le continent. Quand j’eus savouré ce spectacle, je me retournai pour voir l’aride Provence dans l’intérieur des terres. Je ne vis par là que chaînes dénudées se perdant à l’horizon en lignes sombres, quelques-unes si droites qu’on les eût prises pour des murailles sans fin. Ce sont ces hauteurs stériles, complètement inhabitées sur une étendue de dix à douze lieues, que dans le pays on appelle proprement le désert. Entre ces désolantes masses et moi, les reflets du couchant s’éteignaient rapidement sur de larges abîmes de verdure coupés de collines fertiles et d’accidents calcaires fort étranges, sur des cirques de monticules coniques portant ou semblant porter un ou plusieurs cônes plus élevés au centre, mais tout cela sur une grande échelle, reposant sur des plateaux très vastes, et renfermant des lits de torrents, des gouffres, des vallons profondément creusés, et des cultures ondoyantes ou des abîmes impénétrables.
Il n’y a pas de grandes élévations en Provence : le Coudon lui-même n’est qu’une montagne de troisième ordre ; mais le dessin de ces aspérités est toujours fier et large. Le laid même, car il y a de très laides régions, n’a rien d’étroit et de mesquin. Je jetais un dernier regard sur le panorama maritime, quand je me rappelai que de Tamaris Mme la marquise d’Elmeval* regardait tous les soirs au coucher du soleil la cime où je me trouvais. Je l’avais regardée avec elle une fois justement à l’heure où le pic recevait le reflet rose vif du couchant. Nous l’avions vu devenir couleur d’ambre, puis d’un lilas pur, et enfin d’un gris de perle satiné à mesure que le soleil descendait derrière nous dans la mer. La colline Caire, avec son bois de pins et de lièges noirâtres, servait de repoussoir à cette illumination chatoyante. L’idée me vint naturellement qu’à ce moment même la marquise consultait le temps pour sa promenade du lendemain, en regardant si le sommet du Coudon était clair, et comme j’étais dans des flots de lumière pure, si par hasard elle se servait de la longue vue, elle pouvait distinguer un imperceptible point noir sur les masses blanches de la cime. »
*La marquise d’Elmeval est un personnage de fiction créé par George Sand dans son roman Tamaris (1862).
Femme cultivée, sensible et observatrice. Elle séjourne à Tamaris, près de Toulon, pour des raisons de santé, thème fréquent au XIXᵉ siècle. Elle incarne une figure de contemplation, de repli intérieur et de réflexion morale, très proche de l’univers sandien.
Historiquement elle n’a pas existé Cependant, comme souvent chez George Sand, le personnage peut être inspiré de rencontres réelles, de figures féminines sensibles ou même de l’autrice elle-même, tant par sa sensibilité à la nature que par sa réflexion intérieure. |