La Città di Matera la notte, la mattina poi i Sassi

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Un laboratoire historique exceptionnel

Matera, située dans la région de la Basilicate, constitue un cas presque paradigmatique pour l’histoire de la longue durée en Europe méditerranéenne. Son originalité tient à la continuité de l’occupation humaine, mais aussi à la persistance d’un modèle d’habitat troglodytique – les Sassi – qui en fait un objet privilégié pour l’histoire sociale, environnementale et urbaine.

I. Origines préhistoriques et continuité d’occupation

Les premières traces d’occupation remontent au Paléolithique, dans un environnement marqué par des ravins calcaires profondément entaillés, les gravine. Cet espace offre des conditions favorables à une sédentarisation précoce. Dès le Néolithique, on observe l’émergence de communautés structurées qui exploitent les ressources locales et amorcent une transformation progressive de l’habitat vers des formes creusées dans le tuf. Ce processus n’est pas une rupture mais une adaptation lente, révélatrice d’une interaction durable entre les sociétés humaines et leur milieu.

La singularité de Matera réside dans cette continuité presque ininterrompue de l’occupation, qui en fait un objet de comparaison avec certains sites du Proche-Orient plus qu’avec les villes européennes classiques.

II. Antiquité : une intégration périphérique

Durant l’Antiquité, Matera reste en marge des grands centres de la Grande Grèce. Contrairement à des pôles majeurs comme Tarente, elle ne se constitue pas en cité dominante mais s’inscrit dans un réseau rural. Sous domination romaine, la localité connue sous le nom de Matheola s’intègre à une économie agricole, caractérisée par une exploitation extensive du territoire plutôt que par un développement urbain monumental.

Cette marginalité relative n’est pas synonyme d’isolement, mais témoigne d’un rôle fonctionnel spécifique dans l’organisation territoriale romaine.

III. Haut Moyen Âge : structuration rupestre et influences byzantines

Le Moyen Âge constitue une phase déterminante dans la formation du paysage urbain actuel. À partir du VIe siècle, l’influence byzantine transforme profondément l’organisation sociale et religieuse de la ville. Le développement du monachisme oriental entraîne la multiplication d’églises rupestres, souvent décorées de fresques, qui témoignent d’une culture religieuse marquée par des échanges entre Orient et Occident.

L’habitat troglodytique se systématise alors, non seulement comme réponse à des contraintes environnementales, mais aussi comme forme d’organisation communautaire. L’espace urbain se structure autour de ces cavités, dans un modèle qui échappe aux normes urbaines classiques de l’Europe médiévale.

IV. Période normande et féodale

L’arrivée des Normands au XIe siècle marque l’intégration de Matera dans le royaume de Sicile et dans les structures politiques de l’Occident latin. Cette période voit l’émergence d’un pouvoir féodal qui introduit une hiérarchisation plus nette de l’espace urbain. La construction de la cathédrale au XIIIe siècle symbolise cette réorganisation, tout comme la différenciation sociale entre la ville haute, occupée par les élites, et les Sassi, où vivent les populations plus modestes.

Ce dualisme spatial préfigure les fractures sociales qui se renforceront à l’époque moderne.

V. Époque moderne : stagnation et dégradation sociale

Entre le XVIe et le XIXe siècle, Matera connaît une phase de stagnation marquée par une domination politique externe, d’abord espagnole puis bourbonienne. Cette période se caractérise par une croissance démographique non accompagnée de transformations structurelles. Les conditions de vie dans les Sassi se dégradent progressivement, notamment en raison de l’insalubrité et du manque d’infrastructures.

L’habitat troglodytique, autrefois adaptation fonctionnelle, devient un facteur de marginalisation sociale. Ce basculement est essentiel pour comprendre la perception ultérieure de Matera comme symbole de sous-développement.

VI. XXe siècle : de la « honte nationale » à l’intervention étatique

Au XXe siècle, la situation de Matera attire l’attention des intellectuels et des responsables politiques italiens. L’œuvre de Carlo Levi joue un rôle décisif dans la prise de conscience nationale, en décrivant la misère des populations locales.

Dans les années 1950, l’État italien intervient de manière radicale en ordonnant l’évacuation des Sassi. Cette politique entraîne le déplacement massif des habitants vers des quartiers modernes, conçus selon les principes de l’urbanisme contemporain. L’objectif est à la fois sanitaire et social, mais il s’accompagne d’une rupture brutale avec des formes de vie séculaires.

VII. Réhabilitation et patrimonialisation

À partir des années 1980, un renversement de perspective s’opère. Les Sassi, longtemps perçus comme un symbole de retard, sont progressivement revalorisés. Ce processus s’inscrit dans un contexte plus large de redécouverte des patrimoines vernaculaires.

L’inscription de Matera au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1993 marque une étape décisive. Elle consacre la valeur universelle de cet ensemble urbain et stimule sa réhabilitation. La désignation comme Capitale européenne de la culture 2019 accélère encore cette transformation, en faisant de Matera un pôle touristique et culturel majeur.

VIII. Enjeux historiographiques et contemporains

Matera est aujourd’hui au cœur de nombreux débats historiographiques. Elle constitue un terrain privilégié pour l’étude des interactions entre environnement et sociétés, mais aussi pour l’analyse des processus de patrimonialisation. La transformation récente de la ville soulève des questions relatives à la gentrification, à la muséification de l’espace urbain et à la tension entre authenticité et exploitation touristique.

Ces enjeux invitent à penser Matera non seulement comme un objet historique, mais aussi comme un laboratoire des dynamiques contemporaines du patrimoine.


L’histoire de Matera illustre de manière exemplaire les logiques de la longue durée, depuis les premières formes d’occupation humaine jusqu’aux reconfigurations contemporaines liées au tourisme et à la culture. Elle met en lumière la capacité d’un espace marginal à devenir un symbole central du patrimoine mondial, tout en posant des questions fondamentales sur les usages du passé dans les sociétés actuelles.

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7 Commentaires

  1. Caro Frank,
    Sei un grande….fai conoscere le meraviglie del nostro paese. Le tue origini ti fanno onore.
    A presto….leggerai il mio ultimo romanzo.
    Cordiali saluti
    Gennaro Cuomo

  2. L’Italie merveilleux pays de misère et de beauté. Merci_ de nous le faire revivre à travers ces récits terribles. De toutes manières on ne peut penser qu’aux beautés intrinsèques de ce pays

  3. Super reportage sur Matera ! La musique est bien calibrée pour la navigation dans les photos. L’ambiance nocturne me rappelle pour certaines photos un shooting que j’avais fait en Ligurie avec les carugi des petits villages (https://youtu.be/FYDHlmf7AUk). Les textes choisis sont étonnants ! Bravo ! Pour info dans le #NOUS du Var-Matin un article sur la brasserie Rampoldi de Monaco dont le chef Antonio Salvatore est natif de Matera…J’en profite pour vous dire que je suis attentivement vos publications sur Fb et souvent je nous trouve des points de comparaison sur les angles choisis et une photo de vous me rappelle immanquablement une des miennes !

    • Philippe, je vous remercie de l’intérêt que vous portez à mes publications. Je vous suis pareillement depuis quelques temps. Il y est vrai qu’entre nos travaux il existe un parallèle intéressant. Je reviens un instant sur les textes choisis ; la ville de Matera est maintenant un lieu touristique, une vitrine aseptisée mais il en a été autrement, une misère qu’il nous est difficile d’imaginer actuellement. J’avais déjà pour la Sicile, sur fond de Maupassant, évoqué la misère des mineurs du soufre ( surfarara ) . Une partie historique peu connue du grand tourisme.

  4. Superbes photos !
    Je vais prendre le temps de lire le texte… :=)
    H.

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