Comme un surréalisme : Retrouver l’Oubli

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La distorsion temporelle des souvenirs : temporalité, subjectivité et reconfiguration du passé

La mémoire est traditionnellement pensée comme la faculté par laquelle le sujet humain maintient un lien avec son passé, assurant la continuité de l’expérience vécue. Dans cette perspective naïve, le souvenir serait une trace relativement fidèle des événements antérieurs, susceptible d’être réactivée à volonté. Or, une analyse philosophique plus rigoureuse révèle que cette conception repose sur une illusion : le souvenir ne conserve pas le passé, il le transforme. La distorsion temporelle des souvenirs n’est pas un simple défaut psychologique, mais une structure fondamentale de la mémoire humaine, étroitement liée à la temporalité de la conscience.

Déjà chez Aristote, la mémoire n’est pas conçue comme une reproduction mécanique. Dans De memoria et reminiscentia, il affirme que « la mémoire appartient au passé » (mnēmē tou genomenou estin), mais il précise aussitôt qu’elle ne porte pas sur le passé en tant que tel, mais sur une représentation du passé. Cette médiation représentationnelle ouvre la possibilité d’une transformation du souvenir. Le passé n’est jamais donné immédiatement : il est toujours saisi à travers une image mentale, susceptible d’être modifiée par le temps.

Cette intuition est radicalisée par Bergson, qui rejette explicitement toute conception spatialisée de la mémoire. Dans Matière et mémoire, il écrit : « Le passé ne cesse pas d’être ; il cesse seulement d’être utile. » Cette formule célèbre souligne que le passé subsiste intégralement, mais sous une forme virtuelle. Le souvenir n’est pas une chose conservée dans un lieu psychique, mais une actualisation toujours située. Or, toute actualisation implique une sélection et une interprétation. La distorsion temporelle apparaît alors comme la conséquence nécessaire de l’insertion du souvenir dans un présent qui n’est jamais identique à lui-même.

Pour Bergson, « se souvenir n’est pas évoquer une image, mais se placer dans le passé ». Cependant, ce « placement » ne saurait être un retour pur et simple. Il s’agit d’un mouvement de la conscience, orienté par les exigences de l’action présente. Le souvenir est convoqué non pour restituer fidèlement ce qui a été, mais pour répondre à une situation actuelle. Ainsi, le temps n’altère pas accidentellement le souvenir ; il en conditionne la possibilité même.

La phénoménologie husserlienne permet de préciser cette analyse en mettant en lumière la structure temporelle de la conscience. Dans les Leçons pour une phénoménologie de la conscience intime du temps, Husserl montre que toute expérience temporelle repose sur un jeu de rétentions et de protentions. La conscience n’est jamais ponctuelle : elle retient le passé immédiat tout en anticipant l’avenir. Le souvenir s’inscrit dans cette dynamique, et ne peut donc jamais être une donation pure du passé. Comme l’écrit Husserl, « le passé n’est pas simplement donné, il est constitué ». Cette constitution implique une activité synthétique de la conscience, par laquelle le passé reçoit un sens à partir du présent.

Dès lors, la distorsion temporelle des souvenirs ne doit pas être comprise comme une déviation par rapport à un modèle idéal de mémoire fidèle, mais comme l’effet nécessaire de la constitution temporelle du sens. Le souvenir n’est pas une copie, mais une interprétation. Il relève d’une herméneutique implicite, par laquelle le sujet articule son passé à son présent.

Cette dimension interprétative est centrale chez Nietzsche, qui critique violemment l’idéal d’une mémoire purement objective. Dans De l’utilité et de l’inconvénient de l’histoire pour la vie, il affirme : « Il faut beaucoup de force pour pouvoir oublier ». L’oubli n’est pas une déficience, mais une condition vitale. Une mémoire incapable de distorsion serait paralysante, incapable de servir la vie. Nietzsche suggère ainsi que la transformation du passé est une exigence existentielle : le souvenir doit être modulé, parfois falsifié, pour rester supportable et fécond.

Cette thèse trouve un prolongement décisif chez Paul Ricœur, qui articule mémoire, temps et identité. Dans Temps et récit, il écrit : « Le temps devient temps humain dans la mesure où il est articulé de manière narrative ». La mémoire participe pleinement de cette narration. Le sujet ne se souvient pas de manière neutre, mais en fonction de l’histoire qu’il se raconte à lui-même. Dans Soi-même comme un autre, Ricœur distingue l’identité-idem (la permanence du même) et l’identité-ipse (la fidélité à soi dans le changement). Or, la mémoire relève principalement de cette seconde dimension : elle ne garantit pas l’immuabilité du passé, mais la cohérence du sujet à travers le temps.

La distorsion temporelle des souvenirs apparaît alors comme une exigence narrative. Pour que le sujet puisse se reconnaître comme le même à travers des expériences hétérogènes, il doit organiser son passé selon une logique signifiante. Certains souvenirs sont accentués, d’autres relégués dans l’ombre. Ce processus n’est pas mensonger, mais structurant. Comme l’écrit Ricœur : « La mémoire est sélective, et cette sélectivité est constitutive de son sens ».

Toutefois, cette conception soulève une difficulté majeure concernant la vérité du souvenir. Si la mémoire est interprétative et narrative, peut-elle encore prétendre à une quelconque vérité ? Ricœur répond à cette objection en distinguant fidélité et exactitude. Dans La mémoire, l’histoire, l’oubli, il écrit : « La mémoire vise la fidélité, non l’exactitude ». La fidélité renvoie à la loyauté du sujet à l’égard de son expérience vécue, tandis que l’exactitude relève de la reconstitution factuelle. La distorsion temporelle affecte principalement la seconde, sans nécessairement compromettre la première.

Cette distinction permet de comprendre que la vérité du souvenir n’est pas d’ordre scientifique, mais existentiel. Le souvenir n’est pas un témoignage objectif sur le passé, mais une manière pour le sujet de se situer dans le temps. Il exprime une vérité vécue, irréductible aux critères de la vérification empirique.

Enfin, cette analyse peut être étendue à la mémoire collective. Maurice Halbwachs montre, dans La mémoire collective, que les souvenirs individuels sont toujours socialement encadrés. « C’est dans la société que l’homme acquiert ses souvenirs », écrit-il. Les distorsions temporelles affectent donc aussi les récits historiques et culturels, qui se transforment selon les besoins symboliques d’une communauté. Le temps n’efface pas seulement les souvenirs : il les réorganise en fonction du présent.

En conclusion, la distorsion temporelle des souvenirs ne constitue ni une pathologie de la mémoire ni une simple faiblesse cognitive. Elle révèle au contraire la structure profonde de la temporalité humaine. Se souvenir, ce n’est jamais restituer le passé tel qu’il a été, mais le faire advenir à nouveau dans un présent chargé de sens. Comme l’écrit Augustin dans les Confessions : « Le passé et l’avenir n’existent que dans l’âme : le passé sous forme de mémoire, l’avenir sous forme d’attente ». La mémoire est ainsi le lieu où le temps se réfléchit, se transforme et se comprend.

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23 Commentaires

  1. emmanuelle grangé

    je vois un peu mieux ici tes essais d’une même tache (même décor) pour différents points de vue (bateau, bâtiments, arbre). j’ai toujours « un peu de mal » avec le côté commercial de ta recherche. et avec les citations ! Bonnes pensées d’une observatrice plus au calme ici qu’@facebook

  2. Frank Lovisolo-Guillard

    Il n’y plus de citation…
    Quant au côté commercial… Je viens juste de payer mon loyer… Pensées d’un locataire sur Terre!

  3. Ça me plaît, ce questionnement. Qui ne le traverse pas ! Un temps, je notais mes rêves; d’ailleurs plus je les notais, plus j’en fabriquais, plus je rêves, comme pour alimenter la chaîne et faire plaisir au scribe. Notations du matin qui, aussit^to, s’évaporaient dans le cosmos; et quand je les relis-ais, j’y vois un autre auteur, pas moi, même au-delà de l’invraisemblance apparente de la chose rêvée.

    C’est qui ce Fizeau ?
    g

  4. ben, j’aurais dû te demander d’écrire sur Le Passage du temps
    ce sera peut-être pour la 2° version du bouquin

  5. Réflexion inspirée du passage dans ton monde musical et graphique …

    Etablir la distinction entre la Connaissance qui est l’Absolu et la connaissance, simple rapport entre un objet et un sujet, entre quelque chose d’extérieur à l’homme et l’esprit humain, simple phénomène, c’est-à-dire apparence.

    Que retenir ?… Quel équilibre instable que le souvenir ?… Quelle traduction de l’œil à l’esprit et quel cheminement de la pensée aux empreintes chevauchées par le temps ?…

    Il nous faut manger du fruit de l’Arbre de la Connaissance et cheminer vers cette hypothétique et irréelle victoire, pourtant conquête de tous les instants, expression d’une constante volonté affirmée … à n’en,pas douter, une noble ambition … celle de faire vivre en nous la Vérité.

    Ici … il ne s’agit pourtant pas de savoir mais de créer !…

    Bises

    • Merci, Pierre-Yves, pour ce commentaire qui souligne agréablement images et musique. Je suis comblé qu’un article engendre le dessein d’une pensée sur des thèmes essentiels à la sensibilité.
      Tu es une des très rares personnes qui réagissent avec authenticité sur mon travail et c’est infiniment précieux…

  6. « Que devient l’image après la continuation du temps?  » Excellente question. L’image est floue, déformée, parée de couleurs improbables, fugaces, fausses. Rarement nette.

  7. « Que devient l’image de l’instant(le souvenir) après la continuation du temps ? « . L’image est floue, incertaine, déformée, parée de couleurs improbables, fugace. Comme nous le montre Frank. Il faut méditer pour faire venir une image nette comme une photo réaliste du souvenir. Avec un peu d’entraînement, on peut s’offrir une vidéo. Avec un peu plus d’entraînement, on peut sentir le vent, les odeurs, la chaleur ou la fraîcheur. Voir les personnes. les entendre. Non pas comme dans un rêve: c’est une réalité qui est imprimée dans notre esprit. Un fichier si on se réfère au langage informatique. C’est l’aspect computationnel du cerveau.

  8. Merci à toi Frank pour cet art si particulier et inimitable, qui fait rêver et réfléchir.

  9. Oui. Nous avons cet antidote naturel. Les temps sont étranges effectivement. On ne peut pas les ignorer, mais il est absolument nécessaire de leur tourner le dos. Pour ne pas sombrer. C’est certain.

    • Sauver la planète, s’il n’est pas trop tard, est certainement la priorité. Mais quand je lis les nouvelles du monde: points de suspensions.

      • Il n’y a jamais aucune bonne nouvelle en ce moment. C’est bien pour cela que l’art, les pensées positives, la nature, la littérature, la philosophie , la culture sont plus que jamais nécessaires. Sans oublier de prendre soin de soi. Méditation, nutrition, sport,musique, relations gratifiantes…Il ne s’agit plus de tailler sa route mais faire sa bulle.

  10. Distorsion temporelle des souvenirs, aperception (prise de conscience claire), réminiscence ).
    « Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
    D’une femme inconnue, et que j’aime, et qui m’aime,
    Et qui n’est, chaque fois, ni tout à fait la même » »
    Mémoire filtre filtré, images qui défilent, vert présent, orange, passé à venir. se souvenir du passé dans le présent pour un avenir en couleurs. Le rouge et le vert pour exprimer les terribles passions humaines. Et le bleu ? Hein ? Le bleu ?
    Les couleurs des souvenirs bleuissent-elles ou rougissent-elles avec le temps ?
    Avec Frank, l’artiste protée. Tu lis, tu fais ce que tu veux, mais je te conseillons de regarder le diaporama sur grand écran, et tu planes et tu te souviens…
    Citation:
    « Les souvenirs dormants de la jeunesse éteinte
    S’éveillent sous ses pas d’un sommeil calme et doux ;
    Ils murmurent ensemble ou leur chant ou leur plainte,
    Dont les échos mourants arrivent jusqu’à nous.
    Et ces accents connus nous émeuvent encore.
    Mais à nos yeux bientôt la vision décroît ;
    Comme l’ombre d’Hamlet qui fuit et s’évapore,
    Le spectre disparaît en criant : Souviens-toi ! »
    Louise Ackermann.
    À découvrir sur le site https://www.poesie-francaise.fr/loui…/poeme-le-fantome.php »

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