{"id":29075,"date":"2018-08-03T09:30:26","date_gmt":"2018-08-03T07:30:26","guid":{"rendered":"https:\/\/frank-lovisolo.fr\/WordPress\/?page_id=29075"},"modified":"2024-05-23T16:35:26","modified_gmt":"2024-05-23T14:35:26","slug":"discours-de-la-servitude-volontaire","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/frank-lovisolo.fr\/WordPress\/discours-de-la-servitude-volontaire\/","title":{"rendered":"Discours de la servitude volontaire  &#8211; \u00c9tienne de LA BO\u00c9TIE"},"content":{"rendered":"<span class=\"span-reading-time rt-reading-time\" style=\"display: block;\"><span class=\"rt-label rt-prefix\">Reading Time: <\/span> <span class=\"rt-time\"> 41<\/span> <span class=\"rt-label rt-postfix\">minutes<\/span><\/span><p><span style=\"font-size: 20px; color: #ffffff;\">Discours de la servitude volontaire<\/span><\/p>\n<table style=\"width: 100%; border-collapse: collapse;\" cellpadding=\"20\">\n<tbody>\n<tr>\n<td style=\"width: 100%; text-align: justify;\" colspan=\"2\"><span style=\"font-size: 20px;\"><a href=\"#com\"><img decoding=\"async\" class=\"wp-image-15068 aligncenter\" src=\"https:\/\/frank-lovisolo.fr\/WordPress\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/ComRouge.jpg\" alt=\"ComGris\" title=\"-\"><\/a><\/span><\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td style=\"text-align: justify; width: 100%;\" colspan=\"2\">\n<div><span style=\"font-size: 20px;\"><a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/%C3%89tienne_de_La_Bo%C3%A9tie\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\"><b>\u00c9tienne de La Bo\u00e9tie<\/b><\/a>\u00a0\u00a0est un\u00a0\u00e9crivain\u00a0humaniste\u00a0et un\u00a0po\u00e8te\u00a0fran\u00e7ais, n\u00e9 le\u00a0<time class=\"nowrap date-lien bday\" datetime=\"1530-11-11\" data-sort-value=\"1530-11-11\">1<sup>er<\/sup>\u00a0novembre\u00a01530<\/time>\u00a0\u00e0\u00a0Sarlat\u00a0et mort le\u00a0<time class=\"nowrap date-lien dday\" datetime=\"1563-08-28\" data-sort-value=\"1563-08-28\">18 ao\u00fbt\u00a01563<\/time>\u00a0\u00e0 Germignan, dans la commune du\u00a0Taillan-M\u00e9doc, pr\u00e8s de\u00a0Bordeaux. La Bo\u00e9tie est c\u00e9l\u00e8bre pour son\u00a0<i>Discours de la servitude volontaire<\/i>. \u00c0 partir de\u00a01558, il fut l\u2019ami intime de\u00a0<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Michel_de_Montaigne\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">Montaigne<\/a>, qui lui rendit un hommage posthume dans ses\u00a0<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Essais\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\"><i>Essais<\/i><\/a><i>.<\/i><\/span><\/div>\n<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td style=\"width: 100%; vertical-align: top;\" colspan=\"2\">\n<div><span style=\"font-size: 20px;\">Le Discours de la servitude volontaire ou le Contr&rsquo;un est un ouvrage r\u00e9dig\u00e9 par \u00c9tienne de La Bo\u00e9tie. Publi\u00e9 en latin, par fragments en 1574, puis int\u00e9gralement en fran\u00e7ais en 1576, il a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit par La Bo\u00e9tie probablement \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de 16 ou 18 ans.<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/%C3%89tienne_de_La_Bo%C3%A9tie\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">[Source]<\/a>\u00a0\u00a0<\/span><\/div>\n<hr \/>\n<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td style=\"width: 100%; vertical-align: top;\" colspan=\"2\">\n<h3><span style=\"font-size: 20px;\">Discours de la servitude volontaire<\/span><\/h3>\n<\/td>\n<\/tr>\n<tr style=\"text-align: justify;\">\n<td style=\"width: 50%; vertical-align: top;\" colspan=\"2\"><span style=\"font-size: 20px;\">\u00a0<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft wp-image-29081 size-full\" title=\"Discours de la servitude volontaire\" src=\"https:\/\/frank-lovisolo.fr\/WordPress\/wp-content\/uploads\/2018\/08\/Statue-Etienne-de-La-Bo\u00e9tie.jpg\" alt=\"Discours de la servitude volontaire\" width=\"201\" height=\"388\" srcset=\"https:\/\/frank-lovisolo.fr\/WordPress\/wp-content\/uploads\/2018\/08\/Statue-Etienne-de-La-Bo\u00e9tie.jpg 201w, https:\/\/frank-lovisolo.fr\/WordPress\/wp-content\/uploads\/2018\/08\/Statue-Etienne-de-La-Bo\u00e9tie-78x150.jpg 78w\" sizes=\"auto, (max-width: 201px) 100vw, 201px\" \/>\u00ab Il n&rsquo;est pas bon d&rsquo;avoir plusieurs ma\u00eetres; n&rsquo;en ayons qu&rsquo;un seul;<\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 20px;\">Qu&rsquo;un seul soit le ma\u00eetre, qu&rsquo;un seul soit le roi. \u00bb<\/span><span style=\"font-size: 20px;\">Voil\u00e0 ce que d\u00e9clara Ulysse en public, selon Hom\u00e8re.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">S&rsquo;il e\u00fbt dit seulement: \u00ab Il n&rsquo;est pas bon d&rsquo;avoir plusieurs ma\u00eetres \u00bb, c&rsquo;\u00e9tait suffisant. Mais au lieu d\u2019en d\u00e9duire que la domination de plusieurs ne peut \u00eatre bonne, puisque la puissance d&rsquo;un seul, d\u00e8s qu&rsquo;il prend ce titre de ma\u00eetre, est dure et d\u00e9raisonnable, il ajoute au contraire: \u00ab N&rsquo;ayons qu&rsquo;un seul ma\u00eetre&#8230; \u00bb<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Il faut peut \u00eatre excuser Ulysse d&rsquo;avoir tenu ce langage, qui lui servait alors pour apaiser la r\u00e9volte de l&rsquo;arm\u00e9e: je crois qu&rsquo;il adaptait plut\u00f4t son discours aux circonstances qu&rsquo;\u00e0 la v\u00e9rit\u00e9. Mais \u00e0 la r\u00e9flexion, c&rsquo;est un malheur extr\u00eame que d&rsquo;\u00eatre assujetti \u00e0 un ma\u00eetre dont on ne peut jamais \u00eatre assur\u00e9 de la bont\u00e9, et qui a toujours le pouvoir d&rsquo;\u00eatre m\u00e9chant quand il le voudra. Quant \u00e0 ob\u00e9ir \u00e0 plusieurs ma\u00eetres, c&rsquo;est \u00eatre autant de fois extr\u00eamement malheureux.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Je ne veux pas d\u00e9battre ici la question tant de fois agit\u00e9e, \u00e0 savoir \u00ab si d&rsquo;autres sortes de r\u00e9publiques sont meilleures que la monarchie \u00bb. Si j&rsquo;avais \u00e0 la d\u00e9battre, avant de chercher quel rang la monarchie doit occuper parmi les divers modes de gouverner la chose publique, je demanderais si l&rsquo;on doit m\u00eame lui en accorder aucun, car il est difficile de croire qu&rsquo;il y ait rien de public dans ce gouvernement o\u00f9 tout est \u00e0 un seul. Mais r\u00e9servons pour un autre temps cette question qui m\u00e9riterait bien un trait\u00e9 \u00e0 part, et qui provoquerait toutes les disputes politiques.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Pour le moment, je voudrais seulement comprendre comment il se peut que tant d&rsquo;hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations supportent quelquefois un tyran seul qui n&rsquo;a de puissance que celle qu&rsquo;ils lui donnent, qui n&rsquo;a pouvoir de leur nuire qu&rsquo;autant qu&rsquo;ils veulent bien l&rsquo;endurer, et qui ne pourrait leur faire aucun mal s&rsquo;ils n&rsquo;aimaient mieux tout souffrir de lui que de le contredire. Chose vraiment \u00e9tonnante et pourtant si commune qu&rsquo;il faut plut\u00f4t en g\u00e9mir que s&rsquo;en \u00e9bahir \u00a0, de voir un million d&rsquo;hommes mis\u00e9rablement asservis, la t\u00eate sous le joug, non qu&rsquo;ils y soient contraints par une force majeure, mais parce qu&rsquo;ils sont fascin\u00e9s et pour ainsi dire ensorcel\u00e9s par le seul nom d&rsquo;un, qu&rsquo;ils ne devraient pas redouter puisqu&rsquo;il est seul ni aimer puisqu&rsquo;il est envers eux tous inhumain et cruel. Telle est pourtant la faiblesse des hommes: contraints \u00e0 l&rsquo;ob\u00e9issance, oblig\u00e9s de temporiser, ils ne peuvent pas \u00eatre toujours les plus forts. Si donc une nation, contrainte par la force des armes, est soumise au pouvoir d&rsquo;un seul comme la cit\u00e9 d&rsquo;Ath\u00e8nes le fut \u00e0 la domination des trente tyrans \u00a0, il ne faut pas s&rsquo;\u00e9tonner qu&rsquo;elle serve, mais bien le d\u00e9plorer. Ou\u00a0 plut\u00f4t, ne s&rsquo;en \u00e9tonner ni ne s&rsquo;en plaindre, mais supporter le malheur avec patience, et se r\u00e9server pour un avenir meilleur.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Nous sommes ainsi faits que les devoirs communs de l&rsquo;amiti\u00e9 absorbent une bonne part de notre vie. Il est raisonnable d&rsquo;aimer la vertu, d&rsquo;estimer les belles actions, d&rsquo;\u00eatre reconnaissants pour les bienfaits re\u00e7us, et de r\u00e9duire souvent notre propre bien \u00eatre pour accro\u00eetre l&rsquo;honneur et l&rsquo;avantage de ceux que nous aimons, et qui m\u00e9ritent d&rsquo;\u00eatre aim\u00e9s. Si donc les habitants d&rsquo;un pays trouvent parmi eux un de ces hommes rares qui leur ait donn\u00e9 des preuves d&rsquo;une grande pr\u00e9voyance pour les sauvegarder, d&rsquo;une grande hardiesse pour les d\u00e9fendre, d&rsquo;une grande prudence pour les gouverner; s&rsquo;ils s&rsquo;habituent \u00e0 la longue \u00e0 lui ob\u00e9ir et \u00e0 se fier \u00e0 lui jusqu&rsquo;\u00e0 lui accorder une certaine supr\u00e9matie, je ne sais s&rsquo;il serait sage de l&rsquo;enlever de l\u00e0 o\u00f9 il faisait bien pour le placer l\u00e0 o\u00f9 il pourra faire mal; il semble, en effet, naturel d&rsquo;avoir de la bont\u00e9 pour celui qui nous a procur\u00e9 du bien, et de ne pas en craindre un mal.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Mais, \u00f4 grand Dieu, qu&rsquo;est donc cela ? Comment appellerons nous ce malheur? Quel est ce vice, ce vice horrible, de voir un nombre infini d&rsquo;hommes, non seulement ob\u00e9ir, mais servir, non pas \u00eatre gouvern\u00e9s, mais \u00eatre tyrannis\u00e9s, n&rsquo;ayant ni biens, ni parents, ni enfants, ni leur vie m\u00eame qui soient \u00e0 eux ? De les voir souffrir les rapines, les paillardises, les cruaut\u00e9s, non d&rsquo;une arm\u00e9e, non d&rsquo;un camp barbare contre lesquels chacun devrait d\u00e9fendre son sang et sa vie, mais d&rsquo;un seul ! Non d&rsquo;un Hercule ou d&rsquo;un Samson, mais d&rsquo;un hommelet souvent le plus l\u00e2che, le plus eff\u00e9min\u00e9 de la nation, qui n&rsquo;a jamais flair\u00e9 la poudre des batailles ni gu\u00e8re foul\u00e9 le sable des tournois, qui n&rsquo;est pas seulement inapte \u00e0 commander aux hommes, mais encore \u00e0 satisfaire la moindre femmelette! Nommerons nous cela l\u00e2chet\u00e9 ? Appellerons nous vils et couards ces hommes soumis ? Si deux, si trois, si quatre c\u00e8dent \u00e0 un seul, c&rsquo;est \u00e9trange, mais toutefois possible; on pourrait peut \u00eatre dire avec raison: c&rsquo;est faute de c\u0153ur. Mais si cent, si mille souffrent l&rsquo;oppression d&rsquo;un seul, dira t on encore qu&rsquo;ils n&rsquo;osent pas s&rsquo;en prendre \u00e0 lui, ou qu&rsquo;ils ne le veulent pas, et que ce n&rsquo;est pas couardise, mais plut\u00f4t m\u00e9pris ou d\u00e9dain ?<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Enfin, si l&rsquo;on voit non pas cent, non pas mille hommes, mais cent pays, mille villes, un million d&rsquo;hommes ne pas assaillir celui qui les traite tous comme autant de serfs et d&rsquo;esclaves, comment qualifierons nous cela ? Est ce l\u00e2chet\u00e9 ? Mais tous les vices ont des bornes qu&rsquo;ils ne peuvent pas d\u00e9passer. Deux hommes, et m\u00eame dix, peuvent bien en craindre un; mais que mille, un million, mille villes ne se d\u00e9fendent pas contre un seul homme, cela n&rsquo;est pas couardise: elle ne va pas jusque l\u00e0, de m\u00eame que la vaillance n&rsquo;exige pas qu&rsquo;un seul homme escalade une forteresse, attaque une arm\u00e9e, conqui\u00e8re un royaume. Quel vice monstrueux est donc celui ci, qui ne m\u00e9rite pas m\u00eame le titre de couardise, qui ne trouve pas de nom assez laid, que la nature d\u00e9savoue et que la langue refuse de nommer ?. ..<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Qu&rsquo;on mette face \u00e0 face cinquante mille hommes en armes; qu&rsquo;on les range en bataille, qu&rsquo;ils en viennent aux mains; les uns, libres, combattent pour leur libert\u00e9, les autres combattent pour la leur ravir. Auxquels promettrez vous la victoire ? Lesquels iront le plus courageusement au combat: ceux qui esp\u00e8rent pour r\u00e9compense le maintien de leur libert\u00e9, ou ceux qui n&rsquo;attendent pour salaire des coups qu&rsquo;il donnent et qu&rsquo;ils re\u00e7oivent que la servitude d&rsquo;autrui ? Les uns ont toujours devant les yeux le bonheur de leur vie pass\u00e9e et l&rsquo;attente d&rsquo;un bien \u00eatre \u00e9gal pour l&rsquo;avenir. Ils pensent moins \u00e0 ce qu&rsquo;ils endurent le temps d&rsquo;une bataille qu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;ils endureraient, vaincus, eux, leurs enfants et toute leur post\u00e9rit\u00e9. Les autres n&rsquo;ont pour aiguillon qu&rsquo;une petite pointe de convoitise qui s&rsquo;\u00e9mousse soudain contre le danger, et dont l&rsquo;ardeur s&rsquo;\u00e9teint dans le sang de leur premi\u00e8re blessure. Aux batailles si renomm\u00e9es de Miltiade, de L\u00e9onidas, de Th\u00e9mistocle, qui datent de deux mille ans et qui vivent encore aujourd&rsquo;hui aussi fra\u00eeches dans la m\u00e9moire des livres et des hommes que si elles venaient d&rsquo;\u00eatre livr\u00e9es hier, en Gr\u00e8ce, pour le bien des Grecs et pour l&rsquo;exemple du monde entier, qu&rsquo;est ce qui donna \u00e0 un si petit nombre de Grecs, non pas le pouvoir, mais le courage de supporter la force de tant de navires que la mer elle m\u00eame en d\u00e9bordait, de vaincre des nations si nombreuses que tous les soldats grecs, pris ensemble, n&rsquo;auraient pas fourni assez de capitaines aux arm\u00e9es ennemies ? Dans ces journces glorieuses, c&rsquo;\u00e9tait moins la bataille des Grecs contre les Perses que la victoire de la libert\u00e9 sur la domination, de l&rsquo;affranchissement sur la convoitise.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Ils sont vraiment extraordinaires, les r\u00e9cits de la vaillance que la libert\u00e9 met au c\u0153ur de ceux qui la d\u00e9fendent ! Mais ce qui arrive, partout et tous les jours: qu&rsquo;un homme seul en opprime cent mille et les prive de leur libert\u00e9, qui pourrait le croire, s&rsquo;il ne faisait que l&rsquo;entendre et non le voir ? Et si cela n&rsquo;arrivait que dans des pays \u00e9trangers, des terres lointaines et qu&rsquo;on v\u00eent nous le raconter, qui ne croirait ce r\u00e9cit purement invent\u00e9 ?<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Or ce tyran seul, il n&rsquo;est pas besoin de le combattre, ni de l&rsquo;abattre. Il est d\u00e9fait de lui m\u00eame, pourvu que le pays ne consente point \u00e0 sa servitude. I\u2019 ne s&rsquo;agit pas de lui \u00f4ter quelque chose, mais de ne rien lui donner. Pas besoin que le pays se mette en peine de faire rien pour soi, pourvu qu&rsquo;il ne fasse rien contre soi. Ce sont donc les peuples eux m\u00eames qui se laissent, ou plut\u00f4t qui se font malmener, puisqu&rsquo;ils en seraient quittes en cessant de servir. C&rsquo;est le peuple qui s&rsquo;asservit et qui se coupe la gorge; qui, pouvant choisir d&rsquo;\u00eatre soumis ou d&rsquo;\u00eatre libre, repousse la libert\u00e9 et prend le joug; qui consent \u00e0 son mal, ou plut\u00f4t qui le recherche&#8230; S&rsquo;il lui co\u00fbtait quelque chose pour recouvrer sa libert\u00e9, je ne l&rsquo;en presserais pas; m\u00eame si ce qu&rsquo;il doit avoir le plus \u00e0 c\u0153ur est de rentrer dans ses droits naturels et, pour ainsi dire, de b\u00eate redevenir homme. Mais je n&rsquo;attends m\u00eame pas de lui une si grande hardiesse; j&rsquo;admets qu&rsquo;il aime mieux je ne sais quelle assurance de vivre mis\u00e9rablement qu&rsquo;un espoir douteux de vivre comme il l&rsquo;entend. Mais quoi ! Si pour avoir la libert\u00e9 il suffit de la d\u00e9sirer, s&rsquo;il n&rsquo;est besoin que d&rsquo;un simple vouloir, se trouvera t il une nation au monde qui croie la payer trop cher en l&rsquo;acqu\u00e9rant par un simple souhait ? Et qui regretterait sa volont\u00e9 de recouvrer un bien qu&rsquo;on devrait racheter au prix du sang, et dont la perte rend \u00e0 tout homme d&rsquo;honneur la vie am\u00e8re et la mort bienfaisante ? Certes, comme le feu d&rsquo;une petite \u00e9tincelle grandit et se renforce toujours, et plus il trouve de bois \u00e0 br\u00fbler, plus il en d\u00e9vore, mais se consume et finit par s&rsquo;\u00e9teindre de lui m\u00eame quand on cesse de l&rsquo;alimenter, de m\u00eame, plus les tyrans pillent, plus ils exigent; plus ils ruinent et d\u00e9truisent, plus o\u00f9 leur fournit, plus on les sert. Ils se fortifient d&rsquo;autant, deviennent de plus en plus frais et dispos pour tout an\u00e9antir et tout d\u00e9truire. Mais si on ne leur fournit rien, si on ne leur ob\u00e9it pas, sans les combattre, sans les frapper, ils restent nus et d\u00e9faits et ne sont plus rien, de m\u00eame que la branche, n&rsquo;ayant plus de suc ni d&rsquo;aliment \u00e0 sa racine, devient s\u00e8che et morte.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Pour acqu\u00e9rir le bien qu&rsquo;il souhaite, l&rsquo;homme hardi ne redoute aucun danger, l&rsquo;homme avis\u00e9 n&rsquo;est rebut\u00e9 par aucune peine. Seuls les l\u00e2ches et les engourdis ne savent ni endurer le mal, ni recouvrer le bien qu&rsquo;ils se bornent \u00e0 convoiter. L&rsquo;\u00e9nergie d&rsquo;y pr\u00e9tendre leur est ravie par leur propre l\u00e2chet\u00e9; il ne leur reste que le d\u00e9sir naturel de le poss\u00e9der. Ce d\u00e9sir, cette volont\u00e9 commune aux sages et aux imprudents, aux courageux et aux couards, leur fait souhaiter toutes les choses dont la possession les rendrait heureux et contents. il en est une seule que les hommes, je ne sais pourquoi, n&rsquo;ont pas la force de d\u00e9sirer: c&rsquo;est la libert\u00e9, bien si grand et si doux ! D\u00e8s qu&rsquo;elle est perdue, tous les maux s&rsquo;ensuivent, et sans elle tous les autres biens, corrompus par la servitude, perdent enti\u00e8rement leur go\u00fbt et leur saveur. La libert\u00e9, les hommes la d\u00e9daignent uniquement, semble t il, parce que s&rsquo;ils la d\u00e9siraient, ils l&rsquo;auraient; comme s&rsquo;ils refusaient de faire cette pr\u00e9cieuse acquisition parce qu&rsquo;elle est trop ais\u00e9e.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Pauvres gens mis\u00e9rables, peuples insens\u00e9s, nations opini\u00e2tres \u00e0 votre mal et aveugles \u00e0 votre bien ! Vous vous laissez enlever sous vos yeux le plus beau et le plus clair de votre revenu, vous laissez piller vos champs, voler et d\u00e9pouiller vos maisons des vieux meubles de vos anc\u00eatres ! Vous vivez de telle sorte que rien n&rsquo;est plus \u00e0 vous. Il semble que vous regarderiez d\u00e9sormais comme un grand bonheur qu&rsquo;on vous laiss\u00e2t seulement la moiti\u00e9 de vos biens, de vos familles, de vos vies. Et tous ces d\u00e9g\u00e2ts, ces malheurs, cette ruine, ne vous viennent pas des ennemis, mais certes bien de l&rsquo;ennemi, de celui l\u00e0 m\u00eame que vous avez fait ce qu&rsquo;il est, de celui pour qui vous allez si courageusement \u00e0 la guerre, et pour la grandeur duquel vous ne refusez pas de vous offrir vous m\u00eames \u00e0 la mort. Ce ma\u00eetre n&rsquo;a pourtant que deux yeux, deux mains, un corps, et rien de plus que n&rsquo;a le dernier des habitants du nombre infini de nos villes. Ce qu&rsquo;il a de plus, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous d\u00e9truire. D&rsquo;o\u00f9 tire t il tous ces yeux qui vous \u00e9pient, si ce n&rsquo;est de vous ? Comment a t il tant de mains pour vous frapper, s&rsquo;il ne vous les emprunte ? Les pieds dont il foule vos cit\u00e9s ne sont ils pas aussi les v\u00f4tres ? A t il pouvoir sur vous, qui ne soit de vous m\u00eames ? Comment oserait il vous assaillir, s&rsquo;il n&rsquo;\u00e9tait d&rsquo;intelligence avec vous ? Quel mal pourrait il vous faire, si vous n&rsquo;\u00e9tiez les receleurs du larron qui vous pille, les complices du meurtrier qui vous tue et les tra\u00eetres de vous m\u00eames ? Vous semez vos champs pour qu&rsquo;il les d\u00e9vaste, vous meublez et remplissez vos maisons pour fournir ses pilleries, vous \u00e9levez vos filles afin qu&rsquo;il puisse assouvir sa luxure, vous nourrissez vos enfants pour qu&rsquo;il en fasse des soldats dans le meilleur des cas, pour qu&rsquo;il les m\u00e8ne \u00e0 la guerre, \u00e0 la boucherie, qu&rsquo;il les rende ministres de ses convoitises et ex\u00e9cuteurs de ses vengeances. Vous vous usez \u00e0 la peine afin qu&rsquo;il puisse se mignarder dans ses d\u00e9lices et se vautrer dans ses sales plaisirs. Vous vous affaiblissez afin qu&rsquo;il soit plus fort, et qu&rsquo;il vous tienne plus rudement la bride plus courte. Et de tant d&rsquo;indignit\u00e9s que les b\u00eates elles m\u00eames ne supporteraient pas si elles les sentaient, vous pourriez vous d\u00e9livrer si vous essayiez, m\u00eame pas de vous d\u00e9livrer, seulement de le vouloir.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Soyez r\u00e9solus \u00e0 ne plus servir, et vous voil\u00e0 libres. Je ne vous demande pas de le pousser, de l&rsquo;\u00e9branler, mais seulement de ne plus le soutenir, et vous le verrez, tel un grand colosse dont on a bris\u00e9 la base, fondre sous son poids et se rompre.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Les m\u00e9decins conseillent justement de ne pas chercher \u00e0 gu\u00e9rir les plaies incurables, et peut \u00eatre ai je tort de vouloir ainsi exhorter un peuple qui semble avoir perdu depuis longtemps toute connaissance de son mal ce qui montre assez que sa maladie est mortelle. Cherchons donc \u00e0 comprendre, si c&rsquo;est possible, comment cette opini\u00e2tre volont\u00e9 de servir s&rsquo;est enracin\u00e9e si profond qu&rsquo;on croirait que l&rsquo;amour m\u00eame de la libert\u00e9 n&rsquo;est pas si naturel.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Il est hors de doute, je crois, que si nous vivions avec les droits que nous tenons de la nature et d&rsquo;apr\u00e8s les pr\u00e9ceptes qu&rsquo;elle nous enseigne, nous serions naturellement soumis \u00e0 nos parents, sujets de la raison, sans \u00eatre esclaves de personne. Chacun de nous reconna\u00eet en soi, tout naturellement, l&rsquo;impulsion de l&rsquo;ob\u00e9issance envers ses p\u00e8re et m\u00e8re. Quant \u00e0 savoir si la raison est en nous inn\u00e9e ou non question d\u00e9battue amplement par les acad\u00e9mies et agit\u00e9e par toute l&rsquo;\u00e9cole des philosophes \u00a0, je ne pense pas errer en disant qu&rsquo;il y a dans notre \u00e2me un germe naturel de raison. D\u00e9velopp\u00e9 par les bons conseils et les bons exemples, ce germe s&rsquo;\u00e9panouit en vertu, mais il avorte souvent, \u00e9touff\u00e9 par les vices qui surviennent. Ce qu&rsquo;il y a de clair et d&rsquo;\u00e9vident, que personne ne peut ignorer, c&rsquo;est que la nature, ministre de Dieu, gouvernante des hommes, nous a tous cr\u00e9\u00e9s et coul\u00e9s en quelque sorte dans le m\u00eame moule, pour nous montrer que nous sommes tous \u00e9gaux, ou plut\u00f4t fr\u00e8res. Et si, dans le partage qu&rsquo;elle a fait de ses dons, elle a prodigu\u00e9 quelques avantages de corps ou d&rsquo;esprit aux uns plus qu&rsquo;aux autres, elle n&rsquo;a cependant pas voulu nous mettre en ce monde comme sur un champ de bataille, et n&rsquo;a pas envoy\u00e9 ici bas les plus forts ou les plus adroits comme des brigands arm\u00e9s dans une for\u00eat pour y malmener les plus faibles. Croyons plut\u00f4t qu&rsquo;en faisant ainsi des parts plus grandes aux uns, plus petites aux autres, elle a voulu faire na\u00eetre en eux l&rsquo;affection fraternelle et les mettre \u00e0 m\u00eame de la pratiquer, puisque les uns ont la puissance de porter secours tandis que les autres ont besoin d&rsquo;en recevoir. Donc, puisque cette bonne m\u00e8re nous a donn\u00e9 \u00e0 tous toute la terre pour demeure, puisqu&rsquo;elle nous a tous log\u00e9s dans la m\u00eame maison, nous a tous form\u00e9s sur le m\u00eame mod\u00e8le afin que chacun p\u00fbt se regarder et quasiment se reconna\u00eetre dans l&rsquo;autre comme dans un miroir, puisqu&rsquo;elle nous a fait \u00e0 tous ce beau pr\u00e9sent de la voix et de la parole pour mieux nous rencontrer et fraterniser et pour produire, par la communication et l&rsquo;\u00e9change de nos pens\u00e9es, la communion de nos volont\u00e9s; puisqu&rsquo;elle a cherch\u00e9 par tous les moyens \u00e0 faire et \u00e0 resserrer le n\u0153ud de notre alliance, de notre soci\u00e9t\u00e9, puisqu&rsquo;elle a montr\u00e9 en toutes choses qu&rsquo;elle ne nous voulait pas seulement unis, mais tel un seul \u00eatre, comment douter alors que nous ne soyons tous naturellement libres, puisque nous sommes tous \u00e9gaux ? I\u2019 ne peut entrer dans l&rsquo;esprit de personne que la nature ait mis quiconque en servitude, puisqu&rsquo;elle nous a tous mis en compagnie.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">\u00c0 vrai dire, il est bien inutile de se demander si la libert\u00e9 est naturelle, puisqu&rsquo;on ne peut tenir aucun \u00eatre en servitude sans lui faire tort: il n&rsquo;y a rien au monde de plus contraire \u00e0 la nature, toute raisonnable, que l&rsquo;injustice. La libert\u00e9 est donc naturelle; c&rsquo;est pourquoi, \u00e0 mon avis, nous ne sommes pas seulement n\u00e9s avec elle, mais aussi avec la passion de la d\u00e9fendre.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Et s&rsquo;il s&rsquo;en trouve par hasard qui en doutent encore ab\u00e2tardis au point de ne pas reconna\u00eetre leurs dons ni leurs passions natives \u00a0, il faut que je leur fasse l&rsquo;honneur qu&rsquo;ils m\u00e9ritent et que je hisse, pour ainsi dire, les b\u00eates brutes en chaire, pour leur enseigner leur nature et leur condition. Les b\u00eates, Dieu me soit en aide, si les hommes veulent bien les entendre, leur crient: \u00ab Vive la libert\u00e9 ! \u00bb Plusieurs d&rsquo;entre elles meurent aussit\u00f4t prises. Tel le poisson qui perd la vie sit\u00f4t tir\u00e9 de l&rsquo;eau, elles se laissent mourir pour ne point survivre \u00e0 leur libert\u00e9 naturelle. Si les animaux avaient entre eux des pr\u00e9\u00e9minences, ils feraient de cette libert\u00e9 leur noblesse. D&rsquo;autres b\u00eates, des plus grandes aux plus petites, lorsqu&rsquo;on les prend, r\u00e9sistent si fort des ongles, des cornes, du bec et du pied qu&rsquo;elles d\u00e9montrent assez quel prix elles accordent \u00e0 ce qu&rsquo;elles perdent. Une fois prises, elles nous donnent tant de signes flagrants de la connaissance de leur malheur qu&rsquo;il est beau de les voir alors languir plut\u00f4t que vivre, et g\u00e9mir sur leur bonheur perdu plut\u00f4t que de se plaire en servitude. Que veut dire d&rsquo;autre l&rsquo;\u00e9l\u00e9phant lorsque, s&rsquo;\u00e9tant d\u00e9fendu jusqu&rsquo;au bout, sans plus d&rsquo;espoir, sur le point d&rsquo;\u00eatre pris, il enfonce ses m\u00e2choires et casse ses dents contre les arbres, sinon que son grand d\u00e9sir de demeurer libre lui donne de l&rsquo;esprit et l&rsquo;avise de marchander avec les chasseurs: \u00e0 voir s&rsquo;il pourra s&rsquo;acquitter par le prix de ses dents et si son ivoire, laiss\u00e9 pour ran\u00e7on, rach\u00e8tera sa libert\u00e9 ?<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Nous flattons le cheval d\u00e8s sa naissance pour l&rsquo;habituer \u00e0 servir. Nos caresses ne l&#8217;emp\u00eachent pas de mordre son frein, de ruer sous l&rsquo;\u00e9peron lorsqu&rsquo;on veut le dompter. I\u2019 veut t\u00e9moigner par l\u00e0, ce me semble, qu&rsquo;il ne sert pas de son gr\u00e9, mais bien sous notre contrainte. Que dire encore ?<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">\u00ab M\u00eame les boeufs, sous le joug, geignent, et les oiseaux, en cage, se plaignent.\u00a0 Je l&rsquo;ai dit autrefois en vers&#8230;<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Ainsi donc, puisque tout \u00eatre pourvu de sentiment sent le malheur de la suj\u00e9tion et court apr\u00e8s la libert\u00e9; puisque les b\u00eates, m\u00eame faites au service de l&rsquo;homme, ne peuvent s&rsquo;y soumettre qu&rsquo;apr\u00e8s avoir protest\u00e9 d&rsquo;un d\u00e9sir contraire, quelle malchance a pu d\u00e9naturer l&rsquo;homme seul vraiment n\u00e9 pour vivre libre au point de lui faire perdre la souvenance de son premier \u00e9tat et le d\u00e9sir de le reprendre?<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Il y a trois sortes de tyrans.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Les uns r\u00e8gnent par l&rsquo;\u00e9lection du peuple, les autres par la force des armes, les derniers par succession de race. Ceux qui ont acquis le pouvoir par le droit de la guerre s&rsquo;y comportent on le sait et le dit fort justement comme en pays conquis. Ceux qui naissent rois, en g\u00e9n\u00e9ral, ne sont gu\u00e8re meilleurs. N\u00e9s et nourris au sein de la tyrannie, ils sucent avec le lait le naturel du tyran et ils regardent les peuples qui leur sont soumis comme leurs serfs h\u00e9r\u00e9ditaires. Selon leur penchant dominant avares ou prodigues \u00a0, ils usent du royaume comme de leur h\u00e9ritage. Quant \u00e0 celui qui tient son pouvoir du peuple, il semble qu&rsquo;il devrait \u00eatre plus supportable; il le serait, je crois, si d\u00e8s qu&rsquo;il se voit \u00e9lev\u00e9 au dessus de tous les autres, flatt\u00e9 par je ne sais quoi qu&rsquo;on appelle grandeur, il d\u00e9cidait de n&rsquo;en plus bouger. I\u2019 consid\u00e8re presque toujours la puissance que le peuple lui a l\u00e9gu\u00e9e comme devant \u00eatre transmise \u00e0 ses enfants. Or d\u00e8s que ceux ci ont adapt\u00e9 cette opinion, il est \u00e9trange de voir combien ils surpassent en toutes sortes de vices, et m\u00eame en cruaut\u00e9s, tous les autres tyrans. Ils ne trouvent pas meilleur moyen pour assurer leur nouvelle tyrannie que de renforcer la servitude et d&rsquo;\u00e9carter si bien les id\u00e9es de libert\u00e9 de l&rsquo;esprit de leurs sujets que, pour r\u00e9cent qu&rsquo;en soit le souvenir, il s&rsquo;efface bient\u00f4t de leur m\u00e9moire. Pour dire vrai, je vois bien entre ces tyrans quelques diff\u00e9rences, mais de choix, je n&rsquo;en vois pas: car s&rsquo;ils arrivent au tr\u00f4ne par des moyens divers, leur mani\u00e8re de r\u00e8gne est toujours \u00e0 peu pr\u00e8s la m\u00eame. Ceux qui sont \u00e9lus par le peuple le traitent comme un taureau \u00e0 dompter, les conqu\u00e9rants comme leur proie, les successeurs comme un troupeau d&rsquo;esclaves qui leur appartient par nature.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Je poserai cette question: si par hasard il naissait aujourd&rsquo;hui quelques gens tout neufs, ni accoutum\u00e9s \u00e0 la suj\u00e9tion, ni affriand\u00e9s \u00e0 la libert\u00e9, ignorant jusqu&rsquo;au nom de l&rsquo;une et de l&rsquo;autre, et qu&rsquo;on leur propos\u00e2t d&rsquo;\u00eatre sujets ou de vivre libres, quel serait leur choix ? Sans aucun doute, ils pr\u00e9f\u00e9reraient de beaucoup ob\u00e9ir \u00e0 la seule raison que de servir un homme, \u00e0 moins qu&rsquo;ils ne soient comme ces gens d&rsquo;Isra\u00ebl qui, sans besoin ni\u00a0 contrainte, se donn\u00e8rent un tyran. Je ne lis jamais leur\u00a0 histoire sans en \u00e9prouver un d\u00e9pit extr\u00eame qui me porterait presque \u00e0 \u00eatre inhumain, jusqu\u2019\u00e0 me r\u00e9jouir de tous les maux quu leur advinrent. Car pour que les hommes, tant qu&rsquo;ils sont des hommes, se laissent assujettir, il faut de deux choses l&rsquo;une: ou qu&rsquo;ils y soient contraints, ou qu&rsquo;ils soient tromp\u00e9s. Contraints par les armes \u00e9trang\u00e8res\u00a0 comme le furent Sparte et Ath\u00e8nes par celles d&rsquo;Alexandre, ou tromp\u00e9s par les factions comme le fut le gouvernement d&rsquo;Ath\u00e8nes, tomb\u00e9 auparavant aux mains\u00a0 de Pisistrate. Ils perdent souvent leur libert\u00e9 en \u00e9tant tromp\u00e9s, mais sont moins souvent s\u00e9duits par autrui qu&rsquo;ils ne se trompent eux m\u00eames. \u201e Ainsi le peuple de Syracuse, capitale de la Sicile, press\u00e9 par les guerres, ne songeant qu&rsquo;au danger du moment, \u00e9lut Denys Premier et lui donna le commandement de l&rsquo;arm\u00e9e. Il ne prit garde qu&rsquo;il l&rsquo;avait fait aussi puissant que lorsque ce malin, rentrant victorieux comme s&rsquo;il e\u00fbt vaincu ses concitoyens plut\u00f4t que ses ennemis, se fit d&rsquo;abord capitaine, puis roi, et de roi tyran. Il est incroyable de voir comme le peuple, d\u00e8s qu&rsquo;il est assujetti, tombe soudain dans un si profond oubli de sa libert\u00e9 qu&rsquo;il lui est impossible de se r\u00e9veiller pour la reconqu\u00e9rir: il sert si bien, et si volontiers, qu&rsquo;on dirait \u00e0 le voir qu&rsquo;il n&rsquo;a pas seulement perdu sa libert\u00e9 mais bien gagn\u00e9 sa servitude.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Il est vrai qu&rsquo;au commencement on sert contraint et vaincu par la force; mais les successeurs servent sans regret et font volontiers ce que leurs devanciers avaient fait par contrainte. Les hommes n\u00e9s sous le joug, puis nourris et \u00e9lev\u00e9s dans la servitude, sans regarder plus avant, se contentent de vivre comme ils sont n\u00e9s et ne pensent point avoir d&rsquo;autres biens ni d&rsquo;autres droits que ceux qu&rsquo;ils ont trouv\u00e9s; ils prennent pour leur \u00e9tat de nature l&rsquo;\u00e9tat de leur naissance.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Toutefois il n&rsquo;est pas d&rsquo;h\u00e9ritier, m\u00eame prodigue ou nonchalant, qui ne porte un jour les yeux sur les registres de son p\u00e8re pour voir s&rsquo;il jouit de tous les droits de sa succession et si l&rsquo;on n&rsquo;a rien entrepris contre lui ou contre son pr\u00e9d\u00e9cesseur. Mais l&rsquo;habitude, qui exerce en toutes choses un si grand pouvoir sur nous, a surtout celui de nous apprendre \u00e0 servir et, comme on le raconte de Mithridate, qui finit par s&rsquo;habituer au poison, celui de nous apprendre \u00e0 avaler le venin de la servitude sans le trouver amer. Nul doute que la nature nous dirige l\u00e0 o\u00f9 elle veut, bien ou mal lotis, mais il faut avouer qu&rsquo;elle a\u00a0 moins de pouvoir sur nous que l&rsquo;habitude. Si bon que soit le naturel, il se perd s&rsquo;il n&rsquo;est entretenu, et l&rsquo;habitude nous forme toujours \u00e0 sa mani\u00e8re, en d\u00e9pit de la nature. Les semences de bien que la nature met en nous sont si menues, si fr\u00eales, qu&rsquo;elles ne peuvent r\u00e9sister au moindre choc d&rsquo;une habitude contraire. Elles s&rsquo;entretiennent moins facilement qu&rsquo;elles ne s&rsquo;ab\u00e2tardissent, et m\u00eame d\u00e9g\u00e9n\u00e8rent, tels ces arbres fruitiers qui conservent les caract\u00e8res de leur esp\u00e8ce tant qu&rsquo;on les laisse venir, mais qui les perdent pour porter des fruits diff\u00e9rents des leurs, selon la mani\u00e8re dont on les greffe.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Les herbes aussi ont chacune leur propri\u00e9t\u00e9, leur naturel, leur singularit\u00e9; pourtant la dur\u00e9e, les intemp\u00e9ries, le sol ou la main du jardinier augmentent ou diminuent de beaucoup leurs vertus. La plante qu&rsquo;on a vue dans un pays n&rsquo;est souvent plus reconnaissable dans un autre. Celui qui verrait les V\u00e9nitiens, une poign\u00e9e de gens vivant si librement que le plus mis\u00e9rable d&rsquo;entre eux ne voudrait pas \u00eatre roi, n\u00e9s et \u00e9lev\u00e9s de fa\u00e7on qu&rsquo;ils ne connaissent d&rsquo;autre ambition que celle d&rsquo;entretenir pour le mieux leur libert\u00e9, \u00e9duqu\u00e9s et form\u00e9s d\u00e8s le berceau de telle sorte qu&rsquo;ils n&rsquo;\u00e9changeraient pas un brin de leur libert\u00e9 pour toutes les autres f\u00e9licit\u00e9s de la terre&#8230; Celui, dis je, qui verrait ces personnes l\u00e0, et qui s&rsquo;en irait ensuite sur le domaine de quelque \u00ab grand seigneur \u00bb, y trouvant des gens qui ne sont n\u00e9s que pour le servir et qui abandonnent leur propre vie pour maintenir sa puissance, penserait il que ces deux peuples sont de m\u00eame nature ? Ou ne croirait il pas plut\u00f4t qu&rsquo;en sortant d&rsquo;une cit\u00e9 d&rsquo;hommes, il est entr\u00e9 dans un parc de b\u00eates ?<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">On raconte que Lycurgue, le l\u00e9gislateur de Sparte, avait nourri deux chiens, tous deux fr\u00e8res, tous deux allait\u00e9s au m\u00eame lait. L&rsquo;un \u00e9tait engraiss\u00e9 \u00e0 la cuisine, l&rsquo;autre habitu\u00e9 \u00e0 courir les champs au son de la trompe et du cornet. Voulant montrer aux Lac\u00e9d\u00e9moniens que les hommes sont tels que la culture les a faits, il exposa les deux chiens sur la place publique et mit entre eux une soupe et un li\u00e8vre. L&rsquo;un courut au plat, l&rsquo;autre au li\u00e8vre. Et pourtant, dit il, ils sont fr\u00e8res !<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Celui l\u00e0, avec ses lois et son art politique, \u00e9duqua et forma si bien les Lac\u00e9d\u00e9moniens que chacun d&rsquo;eux pr\u00e9f\u00e9rait souffrir mille morts plut\u00f4t que de se soumettre \u00e0 un autre ma\u00eetre que la loi et la raison.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Je prends plaisir \u00e0 rappeler ici une anecdote concernant l&rsquo;un des favoris de Xerx\u00e8s, grand roi de Perse, et deux Spartiates. Lorsque Xerx\u00e8s faisait ses pr\u00e9paratifs de guerre pour conqu\u00e9rir la Gr\u00e8ce enti\u00e8re, il envoya ses ambassadeurs dans plusieurs villes de ce pays pour demander de l&rsquo;eau et de la terre c&rsquo;\u00e9tait la mani\u00e8re qu&rsquo;avaient les Perses de sommer les villes de se rendre. Il se garda bien d&rsquo;en envoyer \u00e0 Sparte ni \u00e0 Ath\u00e8nes parce que les Spartiates et les Ath\u00e9niens, auxquels son p\u00e8re Darius en avait envoy\u00e9s auparavant, les avaient jet\u00e9s, les uns dans les foss\u00e9s, les autres dans les puits en leur disant: \u00ab Allez y, prenez l\u00e0 de l&rsquo;eau et de la terre, et portez les \u00e0 votre prince. \u00bb Ces gens ne pouvaient souffrir que, m\u00eame par la moindre parole, on attent\u00e2t \u00e0 leur libert\u00e9. Les Spartiates reconnurent qu&rsquo;en agissant de la sorte, ils avaient offens\u00e9 les dieux, et surtout Talthybie, le dieu des h\u00e9raults. Ils r\u00e9solurent donc, pour les apaiser d&rsquo;envoyer \u00e0 Xerx\u00e8s deux de leurs concitoyens afin que, disposant d&rsquo;eux \u00e0 son gr\u00e9, il p\u00fbt se venger sur eux du meurtre des ambassadeurs de son p\u00e8re.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Deux Spartiates, l\u2019 un nomm\u00e9 Sperthi\u00e8s et l&rsquo;autre Bulis, s&rsquo;offrirent comme victimes volontaires. Ils partirent. Arriv\u00e9s au palais d&rsquo;un Perse nomm\u00e9 Hydarnes, lieutenant du roi pour toutes les villes d&rsquo;Asie qui \u00e9taient sur les c\u00f4tes de la mer, celui ci les accueillit fort honorablement, leur fit grande ch\u00e8re et, de fil en aiguille, leur demanda pourquoi ils rejetaient si fort l&rsquo;amiti\u00e9 du roi. \u00ab Spartiates, dit il, voyez par mon exemple comment le Roi sait honorer ceux qui le m\u00e9ritent. Croyez que si vous \u00e9tiez \u00e0 son service et qu&rsquo;il vous e\u00fbt connus, vous seriez tous les deux gouverneurs de quelque ville grecque. \u00bb Les Lac\u00e9d\u00e9moniens r\u00e9pondirent: \u00ab En ceci, Hydarnes, tu ne pourrais nous donner un bon conseil; car si tu as essay\u00e9 le bonheur que tu nous promets, tu ignores enti\u00e8rement celui dont NOUS jouissons. Tu as \u00e9prouv\u00e9 la faveur du roi, mais tu ne sais pas quel go\u00fbt d\u00e9licieux a la libert\u00e9. Or si tu en avais seulement go\u00fbt\u00e9, tu nous conseillerais de la d\u00e9fendre, non seulement avec la lance et le bouclier, mais avec les dents et avec les ongles \u00bb. Seuls les Spartiates disaient vrai, mais chacun parlait ici selon l&rsquo;\u00e9ducation qu&rsquo;il avait re\u00e7ue. Car il \u00e9tait aussi impossible au Persan de regretter la libert\u00e9 dont il n&rsquo;avait jamais joui qu&rsquo;aux Lac\u00e9d\u00e9moniens, qui l\u2019avaient savour\u00e9e, d&rsquo;endurer l&rsquo;esclavage.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Caton d&rsquo;Utique, encore enfant et sous la f\u00e9rule de son ma\u00eetre, allait souvent voir le dictateur Sylla chez qui il avait ses entr\u00e9es, tant \u00e0 cause du rang de sa famille que de ses liens de parent\u00e9. Dans ces visites, il \u00e9tait toujours accompagn\u00e9 de son pr\u00e9cepteur, comme c&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;usage \u00e0 Rome pour les enfants des nobles. I\u2019 vit un jour que dans l&rsquo;h\u00f4tel m\u00eame de Sylla, en sa pr\u00e9sence ou par son commandement, on emprisonnait les uns, on condamnait les autres; l&rsquo;un \u00e9tait banni, l&rsquo;autre \u00e9trangl\u00e9. L&rsquo;un demandait la confiscation des biens d&rsquo;un citoyen, l&rsquo;autre sa t\u00eate. En somme, tout s&rsquo;y passait non comme chez un magistrat de la cit\u00e9, mais comme chez un tyran du peuple; c&rsquo;\u00e9tait moins le sanctuaire de la justice qu&rsquo;une caverne de tyrannie. Ce jeune garcon dit \u00e0 son pr\u00e9cepteur: \u00ab Que ne me donnez vous un poignard ? Je le cacherai sous ma robe. J&rsquo;entre souvent dans la chambre de Sylla avant qu&rsquo;il ne soit lev\u00e9&#8230; J&rsquo;ai le bras assez fort pour en lib\u00e9rer la ville. \u00bb Voil\u00e0 vraiment la parole d&rsquo;un Caton. Ce d\u00e9but d&rsquo;une vie \u00e9tait digne de sa mort. Taisez le nom et le pays, racontez seulement le fait tel qu&rsquo;il est: il parle de lui m\u00eame. On dira aussit\u00f4t: \u00ab Cet enfant \u00e9tait romain, n\u00e9 dans Rome, lorsqu&rsquo;elle \u00e9tait libre.\u00bb\u00a0 Pourquoi dis je ceci ? Je ne pr\u00e9tends certes pas que le pays et le sol n&rsquo;y fassent rien, car partout et en tous lieux l&rsquo;esclavage est amer aux hommes et la libert\u00e9 leur est ch\u00e8re. Mais il me semble qu&rsquo;on doit avoir piti\u00e9 de ceux qui, en naissant, se trouvent d\u00e9j\u00e0 sous le joug, qu&rsquo;on doit les excuser ou leur pardonner si, n&rsquo;ayant pas m\u00eame vu l&rsquo;ombre de la libert\u00e9, et n&rsquo;en ayant pas entendu parler, ils ne ressentent pas le malheur d&rsquo;\u00eatre esclaves. S&rsquo;il est des pays, comme le dit Hom\u00e8re de celui des Cim\u00e9riens, o\u00f9 le soleil se montre tout diff\u00e9rent qu&rsquo;\u00e0 nous, o\u00f9 apr\u00e8s les avoir \u00e9clair\u00e9s pendant six mois cons\u00e9cutifs, il les laisse dans l&rsquo;obscurit\u00e9 durant les six autres mois, faut il s&rsquo;\u00e9tonner que ceux qui naissent pendant cette longue nuit, s&rsquo;ils n&rsquo;ont point ou\u00ef parler de la clart\u00e9 ni jamais vu le jour, s&rsquo;accoutument aux t\u00e9n\u00e8bres o\u00f9 ils sont n\u00e9s sans d\u00e9sirer la lumi\u00e8re ?<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">On ne regrette jamais ce qu&rsquo;on n&rsquo;a jamais eu. Le chagrin ne vient qu&rsquo;apr\u00e8s le plaisir et toujours, \u00e0 la connaissance du malheur, se joint le souvenir de quelque joie pass\u00e9e. La nature de l&rsquo;homme est d&rsquo;\u00eatre libre et de vouloir l&rsquo;\u00eatre, mais il prend facilement un autre pli lorsque l&rsquo;\u00e9ducation le lui donne.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Disons donc que, si toutes choses deviennent naturelles \u00e0 l&rsquo;homme lorsqu&rsquo;il s&rsquo;y habitue, seul reste dans sa nature celui qui ne d\u00e9sire que les choses simples et non alt\u00e9r\u00e9es. Ainsi la premi\u00e8re raison de la servitude volontaire, c&rsquo;est l&rsquo;habitude. Voil\u00e0 ce qui arrive aux plus braves chevaux qui d&rsquo;abord mordent leur frein, et apr\u00e8s s&rsquo;en jouent, qui, regimbant nagu\u00e8re sous la selle, se pr\u00e9sentent maintenant d&rsquo;eux m\u00eames sous le harnais et, tout fiers, se rengorgent sous l&rsquo;armure.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Ils disent qu&rsquo;ils ont toujours \u00e9t\u00e9 sujets, que leurs p\u00e8res ont v\u00e9cu ainsi. Ils pensent qu&rsquo;ils sont tenus d&rsquo;endurer le mal, s&rsquo;en persuadent par des exemples et consolident eux m\u00e9mes, par la dur\u00e9e, la possession de ceux qui les tyrannisent.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Mais en v\u00e9rit\u00e9 les ann\u00e9es ne donnent jamais le droit de mal faire. Elles accroissent l&rsquo;injure. Il s&rsquo;en trouve toujours certains, mieux n\u00e9s que les autres, qui sentent le poids du joug et ne peuvent se retenir de le secouer, qui ne s&rsquo;apprivoisent jamais \u00e0 la suj\u00e9tion et qui, comme Ulysse cherchait par terre et par mer \u00e0 revoir la fum\u00e9e de sa maison, n&rsquo;ont garde d&rsquo;oublier leurs droits naturels, leurs origines, leur \u00e9tat premier, et s&#8217;empressent de les revendiquer en toute occasion. Ceux l\u00e0, ayant l&rsquo;entendement net et l&rsquo;esprit clairvoyant, ne se contentent pas, comme les ignorants, de voir ce qui est \u00e0 leurs pieds sans regarder ni derri\u00e8re ni devant. Ils se rem\u00e9morent les choses pass\u00e9es pour juger le pr\u00e9sent et pr\u00e9voir l&rsquo;avenir. Ce sont eux qui, ayant d&rsquo;eux m\u00eames la t\u00eate bien faite, l&rsquo;ont encore affin\u00e9e par l&rsquo;\u00e9tude et le savoir. Ceux l\u00e0, quand la libert\u00e9 serait enti\u00e8rement perdue et bannie de ce monde, l&rsquo;imaginent et la sentent en leur esprit, et la savourent. Et la servitude les d\u00e9go\u00fbte, pour si bien qu&rsquo;on l&rsquo;accoutre.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Le grand Turc s&rsquo;est bien apercu que les livres et la pens\u00e9e donnent plus que toute autre chose aux hommes le sentiment de leur dignit\u00e9 et la haine de la tyrannie. Je comprends que, dans son pays, il n&rsquo;a gu\u00e8re de savants, ni n&rsquo;en demande. Le z\u00e8le et la passion de ceux qui sont rest\u00e9s, malgr\u00e9 les circonstances, les d\u00e9vots de la libert\u00e9, restent commun\u00e9ment sans effet, quel que soit leur nombre, parce qu&rsquo;ils ne peuvent s&rsquo;entendre. Les tyrans leur enl\u00e8vent toute libert\u00e9 de faire, de parler et presque de penser, et ils demeurent isol\u00e9s dans leurs r\u00eaves. Momus ne plaisantait pas trop, lorsqu&rsquo;il trouvait \u00e0 redire \u00e0 l&rsquo;homme forg\u00e9 par Vulcain, en ce qu&rsquo;il n&rsquo;avait pas une petite fen\u00eatre au c\u0153ur, afin qu&rsquo;on p\u00fbt y voir ses pens\u00e9es.<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">On dit que Brutus et Cassius, lorsqu&rsquo;ils entreprirent de d\u00e9livrer Rome (c&rsquo;est \u00e0 dire le monde entier), ne voulurent point que Cic\u00e9ron, ce grand z\u00e9lateur du bien public, f\u00fbt de la partie, jugeant son c\u0153ur trop faible pour un si haut fait. Ils croyaient bien \u00e0 son vouloir, mais non \u00e0 son courage. Qui voudra se rappeler les temps pass\u00e9s et compulser les annales anciennes se convaincra que presque tous ceux qui, voyant leur pays malmen\u00e9 et en de mauvaises mains, form\u00e8rent le dessein de le d\u00e9livrer, dans une intention bonne, enti\u00e8re et droite, en vinrent facilement \u00e0 bout; pour se manifester elle m\u00eame, la libert\u00e9 vint toujours \u00e0 leur aide. Harmodius, Aristogiton, Thrasybule, Brutus l&rsquo;Ancien, Valerius et Dion, qui con\u00e7urent un projet si vertueux, l&rsquo;ex\u00e9cut\u00e8rent avec bonheur. En de tels cas, le ferme vouloir garantit presque toujours le succ\u00e8s. Brutus le jeune et Cassius r\u00e9ussirent \u00e0 briser la servitude; ils p\u00e9rirent lorsqu&rsquo;ils tent\u00e8rent de ramener la libert\u00e9, non pas mis\u00e9rablement car qui oserait trouver rien de mis\u00e9rable ni dans leur vie ni dans leur mort ? mais au grand dommage, pour le malheur perp\u00e9tuel et pour la ruine enti\u00e8re de la r\u00e9publique, laquelle, ce me semble, fut enterr\u00e9e avec eux. Les autres tentatives essay\u00e9es depuis contre les empereurs romains ne furent que les conjurations de quelques ambitieux dont l&rsquo;irr\u00e9ussite et la mauvaise fin ne sont pas \u00e0 regretter, vu qu&rsquo;ils ne d\u00e9siraient pas renverser le tr\u00f4ne, mais seulement \u00e9branler la couronne, cherchant \u00e0 chasser le tyran pour mieux garder la tyrannie. Quant \u00e0 ceux l\u00e0, je serais bien f\u00e2ch\u00e9 qu&rsquo;ils eussent r\u00e9ussi, et je suis content qu&rsquo;ils aient montr\u00e9 par leur exemple qu&rsquo;il ne faut pas abuser du saint nom de la libert\u00e9 pour conduire une mauvaise action.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Mais pour revenir \u00e0 mon sujet, que j&rsquo;avais presque perdu de vue, la premi\u00e8re raison pour laquelle les hommes servent volontairement, c&rsquo;est qu&rsquo;ils naissent serfs et qu&rsquo;ils sont \u00e9lev\u00e9s comme tels. De cette premi\u00e8re raison d\u00e9coule cette autre: que, sous les tyrans, les gens deviennent ais\u00e9ment l\u00e2ches et eff\u00e9min\u00e9s. Je sais gr\u00e9 au grand Hippocrate, p\u00e8re de la m\u00e9decine, de l&rsquo;avoir si bien remarqu\u00e9 dans son livre Des maladies. Cet homme avait bon c\u0153ur, et il le montra lorsque le roi de Perse voulut l&rsquo;attirer pr\u00e8s de lui \u00e0 force d&rsquo;offres et de grands pr\u00e9sents; il lui r\u00e9pondit franchement qu&rsquo;il se ferait un cas de conscience de s&rsquo;occuper \u00e0 gu\u00e9rir les Barbares qui voulaient tuer les Grecs, et \u00e0 servir par son art celui qui voulait asservir son pays. La lettre qu&rsquo;il lui \u00e9crivit se trouve encore aujourd&rsquo;hui dans ses autres \u0153uvres; elle t\u00e9moignera toujours de son courage et de sa noblesse.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Il est certain qu&rsquo;avec la libert\u00e9 on perd aussit\u00f4t la vaillance. Les gens soumis n&rsquo;ont ni ardeur ni pugnacit\u00e9 au combat. Ils y vont comme ligot\u00e9s et tout engourdis, s&rsquo;acquittant avec peine d&rsquo;une obligation. Ils ne sentent pas bouillir dans leur c\u0153ur l&rsquo;ardeur de la libert\u00e9 qui fait m\u00e9priser le p\u00e9ril et donne envie de gagner, par une belle mort aupr\u00e8s de ses compagnons, l&rsquo;honneur et la gloire. Chez les hommes libres au contraire, c&rsquo;est \u00e0 l&rsquo;envi, \u00e0 qui mieux mieux, chacun pour tous et chacun pour soi: ils savent qu&rsquo;ils recueilleront une part \u00e9gale au mal de la d\u00e9faite ou au bien de la victoire. Mais les gens soumis, d\u00e9pourvus de courage et de vivacit\u00e9, ont le c\u0153ur bas et mou et sont incapables de toute grande action. Les tyrans le savent bien. Aussi font ils tout leur possible pour mieux les avachir.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">L&rsquo;historien X\u00e9nophon, l&rsquo;un des plus s\u00e9rieux et des plus estim\u00e9s parmi les Grecs, a fait un petit livre dans lequel il fait dialoguer Simonide avec Hi\u00e9ron, tyran de Syracuse, sur les mis\u00e8res du tyran. Ce livre est plein de le\u00e7ons bonnes et graves qui ont aussi, selon moi, une gr\u00e2ce infinie. Plut \u00e0 Dieu que tous les tyrans qui aient jamais \u00e9t\u00e9 l&rsquo;eussent plac\u00e9 devant eux en guise de miroir. Ils y auraient certainement reconnu leurs verrues et en auraient pris honte de leurs taches. Ce trait\u00e9 parle de la\u00a0 peine qu&rsquo;\u00e9prouvent les tyrans qui, faisant du mal \u00e0 tous, sont oblig\u00e9s de craindre tout le monde. Il dit, entre autres choses, que les mauvais rois prennent \u00e0 leur service des \u00e9trangers mercenaires parce qu&rsquo;ils n&rsquo;osent plus donner les armes \u00e0 leurs sujets, qu&rsquo;ils ont maltrait\u00e9s. En France m\u00eame, plus encore autrefois qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui, quelques bons rois ont bien eu \u00e0 leur solde des troupes \u00e9trang\u00e8res, mais c&rsquo;\u00e9tait plut\u00f4t pour sauvegarder leurs propres sujets; ils ne regardaient pas \u00e0 la d\u00e9pense pour \u00e9pargner les hommes. C&rsquo;\u00e9tait aussi, je crois, l&rsquo;opinion du grand Scipion l&rsquo;Africain, qui aimait mieux avoir sauv\u00e9 la vie d&rsquo;un citoyen que d&rsquo;avoir d\u00e9fait cent ennemis. Mais ce qui est certain, c&rsquo;est que le tyran ne croit jamais sa puissance assur\u00e9e s&rsquo;il n&rsquo;est pas parvenu au point de n&rsquo;avoir pour sujets que des hommes sans valeur. On pourrait lui dire \u00e0 juste titre ce que, d&rsquo;apr\u00e8s T\u00e9rence,Thrason disait au ma\u00eetre des \u00e9l\u00e9phants: r<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">\u00ab Si brave donc vous \u00eates,<\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 20px;\">Que vous avez charge des b\u00eates ? \u00bb<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Cette ruse des tyrans d&rsquo;ab\u00eatir leurs sujets n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 plus \u00e9vidente que dans la conduite de Cyrus envers les Lydiens, apr\u00e8s qu&rsquo;il se fut empar\u00e9 de leur capitale et qu&rsquo;il eut pris pour captif Cr\u00e9sus, ce roi si riche. On lui apporta la nouvelle que les habitants de Sardes s&rsquo;\u00e9taient r\u00e9volt\u00e9s. Il les eut bient\u00f4t r\u00e9duits \u00e0 l&rsquo;ob\u00e9issance. Mais ne voulant pas saccager une aussi belle ville ni \u00eatre oblig\u00e9 d&rsquo;y tenir une arm\u00e9e pour la ma\u00eetriser, il s&rsquo;avisa d&rsquo;un exp\u00e9dient admirable pour s&rsquo;en assurer la possession. I\u2019 y \u00e9tablit des bordels, des tavernes et des jeux publics, et publia une ordonnance qui obligeait les citoyens \u00e0 s&rsquo;y rendre. Il se trouva si bien de cette garnison que, par la suite, il n&rsquo;eut plus \u00e0 tirer l&rsquo;\u00e9p\u00e9e contre les Lydiens. Ces mis\u00e9rables s&rsquo;amus\u00e8rent \u00e0 inventer toutes sortes de jeux si bien que, de leur nom m\u00eame, les Latins form\u00e8rent le mot par lequel ils d\u00e9signaient ce que nous appelons passe temps, qu&rsquo;ils nommaient Ludi, par corruption de Lydi.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Tous les tyrans n&rsquo;ont pas d\u00e9clar\u00e9 aussi express\u00e9ment vouloir eff\u00e9miner leurs sujets; mais de fait, ce que celui l\u00e0 ordonna formellement, la plupart d&rsquo;entre eux l&rsquo;ont fait en cachette. Tel est le penchant naturel du peuple ignorant qui, d&rsquo;ordinaire, est plus nombreux dans les villes: il est soup\u00e7onneux envers celui qui l&rsquo;aime et confiant envers celui qui le trompe. Ne croyez pas qu&rsquo;il y ait nul oiseau qui se prenne mieux \u00e0 la pip\u00e9e, ni aucun poisson qui, pour la friandise du ver, morde plus t\u00f4t \u00e0 l&rsquo;hame\u00e7on que tous ces peuples qui se laissent promptement all\u00e9cher \u00e0 la servitude, pour la moindre douceur qu&rsquo;on leur fait go\u00fbter. C&rsquo;est chose merveilleuse qu&rsquo;ils se laissent aller si promptement, pour peu qu&rsquo;on les chatouille. Le th\u00e9\u00e2tre, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les b\u00eates curieuses, les m\u00e9dailles, les tableaux et autres drogues de cette esp\u00e8ce \u00e9taient pour les peuples anciens les app\u00e2ts de la servitude, le prix de leur libert\u00e9 ravie, les outils de la tyrannie. Ce moyen, cette pratique, ces all\u00e8chements \u00e9taient ceux qu&#8217;employaient les anciens tyrans pour endormir leurs sujets sous le joug. Ainsi les peuples abrutis, trouvant beaux tous ces passe temps, amus\u00e9s d&rsquo;un vain plaisir qui les \u00e9blouissait, s&rsquo;habituaient \u00e0 servir aussi niaisement mais plus mal que les petits enfants n\u2019apprennent \u00e0 lire avec des images brillantes.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Les tyrans romains rench\u00e9rirent encore sur ces moyens en faisant souvent festoyer les d\u00e9curies, en gorgeant comme il le fallait cette canaille qui se laisse aller plus qu&rsquo;\u00e0 toute autre chose au plaisir de la bouche. Ainsi, le plus \u00e9veill\u00e9 d&rsquo;entre eux n&rsquo;aurait pas quitt\u00e9 son \u00e9cuelle de soupe pour recouvrer la libert\u00e9 de la R\u00e9publique de Platon. Les tyrans faisaient largesse du quart de bl\u00e9, du septier de vin, du sesterce, et c&rsquo;\u00e9tait piti\u00e9 alors d&rsquo;entendre crier: \u00ab Vive le roi ! \u00bb Ces lourdeaux ne s&rsquo;avisaient pas\u00a0 qu&rsquo;ils ne faisaient que recouvrer une part de leur bien, et que cette part m\u00eame qu&rsquo;ils en recouvraient, le tyran n&rsquo;aurait pu la leur donner si, auparavant, il ne la leur avait enlev\u00e9e. Tel ramassait aujourd&rsquo;hui le sesterce, tel se gorgeait au festin public en b\u00e9nissant Tib\u00e8re et N\u00e9ron de leur lib\u00e9ralit\u00e9 qui, le lendemain, contraint d&rsquo;abandonner ses biens \u00e0 l&rsquo;avidit\u00e9, ses enfants \u00e0 la luxure, son sang m\u00eame \u00e0 la cruaut\u00e9 de ces empereurs magnifiques,\u00a0 ne disait mot, pas plus qu&rsquo;une pierre, et ne se remuait pas plus qu&rsquo;une souche. Le peuple ignorant a toujours \u00e9t\u00e9 ainsi: au plaisir qu&rsquo;il ne peut honn\u00eatement recevoir, il est tout dispos et dissolu; au tort et \u00e0 la douleur qu&rsquo;il peut honn\u00eatement soufflir, il est insensible.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Je ne vois personne aujourd&rsquo;hui qui, entendant parler de N\u00e9ron, ne tremble au seul nom de ce vilain monstre, de cette sale peste du monde.\u00a0 Il faut pourtant dire qu&rsquo;apr\u00e8s la mort, aussi d\u00e9go\u00fbtante que sa vie, de ce bouteleu, de ce bourreau, de cette b\u00eate sauvage, ce fameux peuple romain en \u00e9prouva tant de d\u00e9plaisir, se rappelant ses jeux et ses festins, qu&rsquo;il fut sur le point d&rsquo;en porter le deuil. C&rsquo;est du moins ce qu&rsquo;en \u00e9crit Tacite, excellent auteur, historien des plus fiables. Et l&rsquo;on ne trouvera pas cela \u00e9trange si l&rsquo;on consid\u00e8re ce que ce m\u00eame peuple avait d\u00e9j\u00e0 fait \u00e0 la mort de Jules C\u00e9sar, qui avait donn\u00e9 cong\u00e9 aux lois et \u00e0 la libert\u00e9 romaine. On louait surtout, ce me semble, dans ce personnage, son \u00ab humanit\u00e9 \u00bb; or, elle fut plus funeste \u00e0 son pays que la plus grande cruaut\u00e9 du plus sauvage tyran qui ait jamais v\u00e9cu, car \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 ce fut cette venimeuse douceur qui emmiella pour le peuple romain le breuvage de la servitude. Apr\u00e8s sa mort ce peuple l\u00e0, qui avait encore \u00e0 la bouche le go\u00fbt de ses banquets et \u00e0 l&rsquo;esprit la m\u00e9moire de ses prodigalit\u00e9s, amoncela les bancs de la place publique pour lui en faire un grand b\u00fbcher d&rsquo;honneur; puis il lui \u00e9leva une colonne comme au P\u00e8re du peuple (le chapiteau portait cette inscription); enfin il fit plus d&rsquo;honneurs \u00e0 ce mort qu&rsquo;il n&rsquo;aurait d\u00fb en faire \u00e0 un vivant, et d&rsquo;abord \u00e0 ceux qui l&rsquo;avaient tu\u00e9.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Les empereurs romains n&rsquo;oubliaient surtout pas de prendre le titre de Tribun du peuple, parce que cet office \u00e9tait tenu pour saint et sacr\u00e9; \u00e9tabli pour la d\u00e9fense et la protection du peuple, il jouissait d&rsquo;une haute faveur dans l&rsquo;\u00c9tat. Ils s&rsquo;assuraient par ce moyen que le peuple se fierait mieux \u00e0 eux, comme s&rsquo;il lui suffisait d&rsquo;entendre ce nom, sans avoir besoin d&rsquo;en sentir les effets. Mais ils ne font gu\u00e8re mieux ceux d&rsquo;aujourd\u2019hui qui, avant de commettre leurs crimes les plus graves, les font toujours pr\u00e9c\u00e9der de quelques jolis discours sur le bien public et le soulagement des malheureux. On conna\u00eet la formule dont ils font si finement usage; mais peut on. parler de finesse l\u00e0 o\u00f9 il y a tant d&rsquo;impudence?<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Les rois d&rsquo;Assyrie, et apr\u00e8s eux les rois M\u00e8des, paraissaient en public le plus rarement possible, pour faire supposer au peuple qu&rsquo;il y avait en eux quelque chose de surhumain et laisser r\u00eaver ceux qui se montent l&rsquo;imagination sur les choses qu&rsquo;ils ne peuvent voir de leurs\u00a0 propres yeux. Ainsi tant de nations qui furent longtemps sous l&#8217;empire de ces rois myst\u00e9rieux s\u2019habitu\u00e8rent \u00e0 les servir, et les servirent d&rsquo;autant plus volontiers qu&rsquo;ils ignoraient qui \u00e9tait leur ma\u00eetre, ou m\u00eame s&rsquo;ils en avaient un; de telle sorte qu&rsquo;ils vivaient dans la crainte d&rsquo;un \u00eatre que personne n&rsquo;avait jamais vu.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Les premiers rois d&rsquo;Egypte ne se montraient gu\u00e8re sans porter tant\u00f4t une branche, tant\u00f4t du feu sur la t\u00eate: ils se masquaient et jouaient aux bateleurs, inspirant par ces formes \u00e9tranges respect et admiration \u00e0 leurs sujets qui, s&rsquo;ils n&rsquo;avaient pas \u00e9t\u00e9 aussi stupides ou soumis, auraient d\u00fb s&rsquo;en moquer et en rire. C&rsquo;est vraiment lamentable de d\u00e9couvrir tout ce que faisaient les tyrans du temps pass\u00e9 pour fonder leur tyrannie, de voir de quels petits moyens ils se servaient, trouvant toujours la populace si bien dispos\u00e9e \u00e0 leur \u00e9gard qu&rsquo;ils n&rsquo;avaient qu&rsquo;\u00e0 tendre un filet pour la prendre; ils n&rsquo;ont jamais eu plus de facilit\u00e9 \u00e0 la tromper et ne l&rsquo;ont jamais mieux asservie que lorsqu&rsquo;ils s&rsquo;en moquaient le plus.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Que dirai je d&rsquo;une autre sornette que les peuples anciens prirent pour argent comptant ? Ils crurent fermement que l&rsquo;orteil de Pyrrhus, roi d&rsquo;\u00c9pire, faisait des miracles et gu\u00e9rissait les malades de la rate. Ils enjoliv\u00e8rent encore ce conte en disant que, lorsqu&rsquo;on eut br\u00fbl\u00e9 le cadavre de ce roi, l&rsquo;orteil se retrouva dans les cendres \u00e9pargn\u00e9 du feu, intact. Le peuple a toujours ainsi fabriqu\u00e9 lui m\u00eame les mensonges, pour y ajouter ensuite une foi stupide. Bon nombres d&rsquo;auteurs ont rapport\u00e9 ces mensonges; on voit ais\u00e9ment qu&rsquo;ils les ont ramass\u00e9s dans les ragots des villes et les fables des ignorants. Telles sont les merveilles que fit Vespasien, revenant d&rsquo;Assyrie et passant par Alexandrie pour aller \u00e0 Rome s&#8217;emparer de l&rsquo;Empire: il redressait les boiteux, rendait clairvoyants les aveugles, et mille autres choses qui ne pouvaient \u00eatre crues, \u00e0 mon avis, que par de plus aveugles que ceux qu&rsquo;il gu\u00e9rissait.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Les tyrans eux m\u00eames trouvaient \u00e9trange que les hommes souffrissent qu&rsquo;un autre les maltrait\u00e2t, c&rsquo;est pourquoi ils se couvraient volontiers du manteau de la religion et s&rsquo;affublaient autant que faire se peut des oripeaux de la divinit\u00e9 pour cautionner leur m\u00e9chante vie. Ainsi Salmon\u00e9e, pour s&rsquo;\u00eatre moqu\u00e9 du peuple en faisant son Jupiter, se trouve maintenant au fin fond de l&rsquo;enfer, selon l\u00e0 sibylle de Virgile, qui l&rsquo;y a vu:<\/span><\/p>\n<blockquote><p><span style=\"font-size: 20px;\">\u00ab L\u00e0, des fils d&rsquo;Alo\u00fcs gisent les corps \u00e9normes,<\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 20px;\">Ceux qui, fendant les airs de leurs t\u00eates difformes<\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 20px;\">Os\u00e9rent attenter aux demeures des Dieux,<\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 20px;\">Et du tr\u00f4ne \u00e9ternel chasser le Roi des cieux.<\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 20px;\">L\u00e0, j&rsquo;ai vu de ces dieux le rival sacril\u00e8ge,<\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 20px;\">Qui du foudre usurpant le divin privil\u00e8ge<\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 20px;\">Pour arracher au peuple un criminel encens<\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 20px;\">De quatre fiers coursiers aux pieds retentissants<\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 20px;\">Attelant un vain char dans l&rsquo;\u00c9lide tremblante<\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 20px;\">Une torche \u00e0 h main y semait l&rsquo;\u00e9pouvante :<\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 20px;\">Insens\u00e9 qui, du ciel pr\u00e9tendu souverain,<\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 20px;\">Par le bruit de son char et de son pont d&rsquo;airain<\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 20px;\">Du tonnerre imitait le bruit inimitable !<\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 20px;\">Mais Jupiter lan\u00e7a le foudre v\u00e9ritable<\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 20px;\">Et renversa, couvert d&rsquo;un tourbillon de feu,<\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 20px;\">Le char et les coursiers et la foudre et le Dieu:<\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 20px;\">Son triomphe fut court, sa peine est \u00e9ternelle.\u00bb<\/span><\/p><\/blockquote>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Si celui qui voulut simplement faire l&rsquo;idiot se trouve l\u00e0 bas si bien trait\u00e9, je pense que ceux qui ont abus\u00e9 de la religion pour mal faire s&rsquo;y trouveront encore \u00e0 meilleure\u00a0 enseigne.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Nos tyrans de France ont sem\u00e9 aussi je ne sais quoi du genre: des crapauds, des fleurs de lys, la Sainte Ampoule et l&rsquo;oriflamme. Toutes choses que, pour ma part et quoi qu&rsquo;il en soit, je ne veux pas croire n&rsquo;\u00eatre que des balivernes, puisque nos anc\u00eatres les croyaient et que de notre temps nous n&rsquo;avons eu aucune occasion de les soup\u00e7onner telles. Car nous avons eu quelques rois si bons \u00e0 la paix, si vaillants \u00e0 la guerre que, bien qu&rsquo;ils fussent n\u00e9s rois, il semble que la nature ne les ait pas faits comme les autres et que le dieu tout puissant les ait choisis avant leur naissance pour leur confier le gouvernement et la garde de ce royaume. Et quand cela ne serait pas, je ne voudrais pas entrer en lice pour d\u00e9battre de la v\u00e9rit\u00e9 de nos histoires, ni les \u00e9plucher trop librement pour ne pas ravir ce beau th\u00e8me o\u00f9 pourra si bien s&rsquo;escrimer notre po\u00e9sie fran\u00e7aise, cette po\u00e9sie non seulement agr\u00e9ment\u00e9e, mais pour, ainsi dire refaite \u00e0 neuf par nos Ronsard, Ba\u00eff et du Bellay: ils font tellement progresser notre langue que bient\u00f4t, j&rsquo;ose l&rsquo;esp\u00e9rer, nous n&rsquo;aurons rien \u00e0 envier aux Grecs ni aux Latins, hormis le droit d&rsquo;a\u00eenesse.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Certes, je ferais grand tort \u00e0 notre rime (j&rsquo;use volontiers de ce mot qui me pla\u00eet, car bien que plusieurs l&rsquo;aient rendue purement m\u00e9canique, j&rsquo;en vois toutefois assez d&rsquo;autres capables de l&rsquo;anoblir et de lui rendre son premier lustre). Je lui ferais, dis je, grand tort en lui ravissant ces jolis contes du roi Clavis, dans lesquels s&rsquo;\u00e9gaiera si plaisamment, si ais\u00e9ment, la verve de notre Ronsard, dans sa Franciade. Je saisis sa port\u00e9e, je connais son esprit fin et je sais la gr\u00e2ce de l&rsquo;homme. Il fera son affaire de l&rsquo;oriflamme, aussi bien que les Romains le faisaient de leurs ancilles et de ces<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">\u00ab boucliers du ciel en bas jet\u00e9s \u00bb,<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">dont parle Virgile. Il tirera de notre Sainte Ampoule un parti aussi bon que les Ath\u00e9niens en tir\u00e9rent de leur corbeille d&rsquo;Erisicthone. I\u2019 parlera de nos armoiries aussi bien qu&rsquo;eux de leur olivier, qu&rsquo;ils pr\u00e9tendent exister encore dans la tour de Minerve. Certes, je serais t\u00e9m\u00e9raire de vouloir d\u00e9mentir nos livres et de courir ainsi sur les terres de nos po\u00e8tes.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Mais pour revenir \u00e0 mon sujet, dont je me suis \u00e9loign\u00e9 je ne sais trop comment, n&rsquo;est il pas clair que les tyrans, pour s&rsquo;affermir, se sont efforc\u00e9s d&rsquo;habituer le peuple, non seulement \u00e0 l&rsquo;ob\u00e9issance et \u00e0 la servitude mais encore \u00e0 leur d\u00e9votion ? Tout ce que j&rsquo;ai dit jusqu&rsquo;ici des moyens employ\u00e9s par les tyrans pour asservir n&rsquo;est exerc\u00e9 que sur le petit peuple ignorant.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">J&rsquo;en arrive maintenant \u00e0 un point qui est, selon moi, le ressort et le secret de la domination, le soutien et le fondement de toute tyrannie. Celui qui penserait que les hallebardes, les gardes et le guet garantissent les tyrans, se tromperait fort. Ils s&rsquo;en servent, je crois, par forme et pour \u00e9pouvantail, plus qu&rsquo;ils ne s&rsquo;y fient. Les archers barrent l&rsquo;entr\u00e9e des palais aux malhabiles qui n&rsquo;ont aucun moyen de nuire, non aux audacieux bien arm\u00e9s. On voit ais\u00e9ment que, parmi les empereurs romains, moins nombreux sont ceux qui \u00e9chapp\u00e8rent au danger gr\u00e2ce au secours de leurs archers qu&rsquo;il n&rsquo;y en eut de tu\u00e9s par ces archers m\u00eames. Ce ne sont pas les bandes de gens \u00e0 cheval, les compagnies de fantassins, ce ne sont pas les armes qui d\u00e9fendent un tyran, mais toujours (on aura peine \u00e0 le croire d&rsquo;abord, quoique ce soit l&rsquo;exacte v\u00e9rit\u00e9) quatre ou cinq hommes qui le soutiennent et qui lui soumettent tout le pays. Il en a toujours \u00e9t\u00e9 ainsi: cinq ou six ont eu l&rsquo;oreille du tyran et s&rsquo;en sont approch\u00e9s d&rsquo;eux m\u00eames, ou bien ils ont \u00e9t\u00e9 appel\u00e9s par lui pour \u00eatre les complices de ses cruaut\u00e9s, les compagnons de ses plaisirs, les maquereaux de ses volupt\u00e9s et les b\u00e9n\u00e9ficiaires de ses rapines. Ces six dressent si bien leur chef qu&rsquo;il en devient m\u00e9chant envers la soci\u00e9t\u00e9, non seulement de sa propre m\u00e9chancet\u00e9 mais encore des leurs. Ces six en ont sous eux six cents, qu&rsquo;ils corrompent autant qu&rsquo;ils ont corrompu le tyran. Ces six cents en tiennent sous leur d\u00e9pendance six mille, qu&rsquo;ils \u00e9l\u00e8vent en dignit\u00e9. Ils leur font donner le gouvernement des provinces ou le maniement des deniers afin de les tenir par leur avidit\u00e9 ou par leur cruaut\u00e9, afin qu&rsquo;ils les exercent \u00e0 point nomm\u00e9 et fassent d&rsquo;ailleurs tant de mal qu&rsquo;ils ne puissent se maintenir que sous leur ombre, qu&rsquo;ils ne puissent s&rsquo;exempter des lois et des peines que gr\u00e2ce \u00e0 leur protection. Grande est la s\u00e9rie de ceux qui les suivent. Et qui voudra en d\u00e9vider le fil verra que, non pas six mille, mais cent mille et des millions tiennent au tyran par cette cha\u00eene ininterrompue qui les soude et les attache \u00e0 lui, comme Hom\u00e8re le fait dire \u00e0 Jupiter qui se targue, en tirant une telle cha\u00eene, d&rsquo;amener \u00e0 lui tous les dieux. De l\u00e0 venait l&rsquo;accroissement du pouvoir du S\u00e9nat sous Jules C\u00e9sar, l&rsquo;\u00e9tablissement de nouvelles fonctions, l&rsquo;institution de nouveaux offices, non certes pour r\u00e9organiser la justice, mais pour donner de nouveaux soutiens \u00e0 la tyrannie. En somme, par les gains et les faveurs qu&rsquo;on re\u00e7oit des tyrans, on en arrive \u00e0 ce point qu&rsquo;ils se trouvent presque aussi nombreux, ceux auxquels la tyrannie profite, que ceux auxquels la libert\u00e9 plairait.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Au dire des m\u00e9decins, bien que rien ne paraisse chang\u00e9 dans notre corps, d\u00e8s que quelque tumeur se manifeste en un seul endroit, toutes les humeurs se portent vers cette partie v\u00e9reuse. De m\u00eame, d\u00e8s qu&rsquo;un roi s&rsquo;est d\u00e9clar\u00e9 tyran, tout le mauvais, toute la lie du royaume, je ne dis pas un tas de petits friponneaux et de faquins qui ne d6\u2019! peuvent faire ni mal ni bien dans un pays, mais ceux qui sont poss\u00e9d\u00e9s d&rsquo;une ambition ardente et d&rsquo;une avidit\u00e9 notable se groupent autour de lui et le soutiennent pour avoir part au butin et pour \u00eatre, sous le grand tyran, autant de petits tyranneaux.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Tels sont les grands voleurs et les fameux corsaires; les uns courent le pays, les autres pourchassent les voyageurs; les uns sont en embuscade, les autres au guet; les uns massacrent, les autres d\u00e9pouillent, et bien qu&rsquo;il y ait entre eux des pr\u00e9\u00e9minences, que les uns ne soient que des valets et les autres des chefs de bande, \u00e0 la fin il n&rsquo;y en a pas un qui ne profite, sinon du butin principal, du moins de ses restes. On dit que les pirates ciliciens se rassembl\u00e8rent en un si grand nombre qu&rsquo;il fallut envoyer contre eux le grand Pomp\u00e9e, et qu&rsquo;ils attir\u00e8rent \u00e0 leur alliance plusieurs belles et grandes villes dans les havres desquelles, en revenant de leurs courses, ils se mettaient en s\u00fbret\u00e9, leur donnant en \u00e9change une part des pillages qu&rsquo;elles avaient rec\u00e9l\u00e9s.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">C&rsquo;est ainsi que le tyran asservit les sujets les uns par les autres. Il est gard\u00e9 par ceux dont il devrait se garder, s&rsquo;ils valaient quelque chose. Mais on l&rsquo;a fort bien dit: pour fendre le bois, on se fait des coins du bois m\u00eame; tels sont ses archers, ses gardes, ses hallebardiers. Non que ceux ci n&rsquo;en souffrent souvent eux m\u00eames; mais ces mis\u00e9rables abandonn\u00e9s de Dieu et des hommes se contentent d&rsquo;endurer le mal et d&rsquo;en faire, non \u00e0 celui qui leur en fait, mais bien \u00e0 ceux qui, comme eux, l&rsquo;endurent et n&rsquo;y peuvent mais. Quand je pense \u00e0 ces gens qui flattent le tyran pour exploiter sa tyrannie et la servitude du peuple, je suis presque aussi souvent \u00e9bahi de leur m\u00e9chancet\u00e9 qu&rsquo;apitoy\u00e9 de leur sottise.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Car \u00e0 vrai dire, s&rsquo;approcher du tyran, est ce autre chose que s&rsquo;\u00e9loigner de sa libert\u00e9 et, pour ainsi dire, embrasser et serrer \u00e0 deux mains sa servitude ? Qu&rsquo;ils mettent un moment \u00e0 part leur ambition, qu&rsquo;ils se d\u00e9gagent un peu de leur avidit\u00e9, et puis qu&rsquo;ils se regardent; qu&rsquo;ils se consid\u00e8rent eux m\u00eames: ils verront clairement que ces villageois, ces paysans qu&rsquo;ils foulent aux pieds et qu&rsquo;ils traitent comme des forcats ou des esclaves, ils verront, dis je, que ceux l\u00e0, si malmen\u00e9s, sont plus heureux qu&rsquo;eux et en quelque sorte plus libres. Le laboureur et l&rsquo;artisan, pour asservis qu&rsquo;ils soient, en sont quittes en ob\u00e9issant; mais le tyran voit ceux qui l&rsquo;entourent coquinant et mendiant sa faveur. Il ne faut pas seulement qu&rsquo;ils fassent ce qu&rsquo;il ordonne, mais aussi qu&rsquo;ils pensent ce qu&rsquo;il veut et souvent m\u00eame, pour le satisfaire, qu&rsquo;ils pr\u00e9viennent ses propres d\u00e9sirs. Ce n&rsquo;est pas le tout de lui ob\u00e9ir, il faut encore lu complaire; il faut qu&rsquo;ils se rompent, se tourmentent, se tuent \u00e0 traiter ses affaires, et puisqu&rsquo;ils ne se plaisent qu&rsquo;\u00e0 son plaisir, qu&rsquo;ils sacrifient leur go\u00fbt au sien, qu&rsquo;ils forcent leur temp\u00e9rament et d\u00e9pouillent leur naturel. Il faut qu&rsquo;ils soient attentifs \u00e0 ses paroles, \u00e0 sa voix, \u00e0 ses regards, \u00e0 ses gestes: que leurs yeux, leurs pieds, leurs mains soient continuellement occup\u00e9s \u00e0 \u00e9pier ses volont\u00e9s et \u00e0 deviner ses pens\u00e9es.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Est ce l\u00e0 vivre heureux ? Est ce m\u00eame vivre ? Est il rien au monde de plus insupportable que cet \u00e9tat, je ne dis pas pour tout homme de c\u0153ur, mais encore pour celui qui n&rsquo;a que le simple bon sens, ou m\u00eame figure d&rsquo;homme ? Quelle condition est plus mis\u00e9rable que celle de vivre ainsi, n&rsquo;ayant rien \u00e0 soi et tenant d&rsquo;un autre son aise, sa libert\u00e9, son corps et sa vie ?<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Mais ils veulent servir pour amasser des biens: comme s&rsquo;ils pouvaient rien gagner qui f\u00fbt \u00e0 eux, puisqu&rsquo;ils ne peuvent m\u00eame pas dire qu&rsquo;ils sont \u00e0 eux m\u00eames. Et comme si quelqu&rsquo;un pouvait avoir quelque chose \u00e0 soi sous un tyran, ils veulent se rendre possesseurs de biens, oubliant que ce sont eux qui lui donnent la force de ravir tout \u00e0 tous, et de ne rien laisser qu&rsquo;on puisse dire \u00eatre \u00e0 sa personne. Ils voient pourtant que ce sont les biens qui rendent les hommes d\u00e9pendants de sa cruaut\u00e9; qu&rsquo;il n&rsquo;y a aucun crime plus digne de mort, selon lui, que l&rsquo;avantage d&rsquo;autrui; qu&rsquo;il n&rsquo;aime que les richesses et ne s&rsquo;attaque qu&rsquo;aux riches; ceux l\u00e0 viennent cependant se pr\u00e9senter \u00e0 lui comme des moutons devant le boucher, pleins et bien repus comme pour lui faire envie.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Ces favoris devraient moins se souvenir de ceux qui ont gagn\u00e9 beaucoup aupr\u00e8s des tyrans que de ceux qui, s&rsquo;\u00e9tant gorg\u00e9s quelque temps, y ont perdu peu apr\u00e8s les biens et la vie. Ils devraient moins songer au grand nombre de ceux qui y ont acquis des richesses qu&rsquo;au petit nombre de ceux qui les ont conserv\u00e9es. Qu&rsquo;on parcoure toutes les histoires anciennes et qu&rsquo;on rappelle toutes celles dont nous nous souvenons, on verra combien nombreux sont ceux qui, arriv\u00e9s par de mauvais moyens jusqu\u2019\u00e0 l&rsquo;oreille des princes, soit en flattant leurs mauvais penchants, soit en abusant de leur na\u00efvet\u00e9, ont fini par \u00eatre \u00e9cras\u00e9s par ces m\u00eames princes, qui avaient mis autant de facilit\u00e9 \u00e0 les \u00e9lever que d&rsquo;inconstance \u00e0 les d\u00e9fendre. Parmi le grand nombre de ceux qui se sont trouv\u00e9s aupr\u00e8s des mauvais rois, il en est peu ou presque pas qui n&rsquo;aient \u00e9prouv\u00e9 eux m\u00eames la cruaut\u00e9 du tyran, qu&rsquo;ils avaient auparavant attis\u00e9e contre d&rsquo;autres. Souvent enrichis \u00e0 l&rsquo;ombre de sa faveur des d\u00e9pouilles d&rsquo;autrui, ils l&rsquo;ont \u00e0 la fin enrichi eux m\u00eames de leur propre d\u00e9pouille.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Et m\u00eame les gens de bien il arrive parfois que le tyran les aime \u00a0, si avanc\u00e9s qu&rsquo;ils soient dans sa bonne gr\u00e2ce, si brillantes que soient en eux la vertu et l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 (qui, m\u00eame aux m\u00e9chants, inspirent quelque respect lorsqu&rsquo;on les voit de pr\u00e8s); ces gens de bien, dis je, ne sauraient se maintenir aupr\u00e8s du tyran; il faut qu&rsquo;ils se ressentent aussi du mal commun et qu&rsquo;ils \u00e9prouvent la tyrannie \u00e0 leurs d\u00e9pens. Tel un S\u00e9n\u00e8que, un Burrhus, un Traz\u00e9as: cette trinit\u00e9 de gens de bien dont les deux premiers eurent le malheur de s&rsquo;approcher d&rsquo;un tyran qui leur confia le maniement de ses affaires, tous deux ch\u00e9ris de lui, et bien que l&rsquo;un d&rsquo;eux l&rsquo;e\u00fbt \u00e9lev\u00e9, ayant pour gage de son amiti\u00e9 les soins qu&rsquo;il avait donn\u00e9s \u00e0 son enfance, ces trois l\u00e0, dont la mort fut si cruelle, ne sont ils pas des exemples suffisants du peu de confiance que l&rsquo;on doit avoir dans la faveur d&rsquo;un m\u00e9chant ma\u00eetre? En v\u00e9rit\u00e9, quelle amiti\u00e9 attendre de celui qui a le c\u0153ur assez dur pour ha\u00efr tout un royaume qui ne fait que lui ob\u00e9ir, et d&rsquo;un \u00eatre qui, ne sachant aimer, s&rsquo;appauvrit lui m\u00eame et d\u00e9truit son propre empire ?<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Or si l&rsquo;on veut dire que S\u00e9n\u00e8que, Burrhus et Tras\u00e9as n&rsquo;ont \u00e9prouv\u00e9 ce malheur que pour avoir \u00e9t\u00e9 trop gens de bien, qu&rsquo;on cherche attentivement autour de N\u00e9ron lui m\u00eame: on verra que tous ceux qui furent en gr\u00e2ce aupr\u00e8s de lui et qui s&rsquo;y maintinrent par leur m\u00e9chancet\u00e9 n&rsquo;eurent pas une fin meilleure. Qui a jamais entendu parler d&rsquo;un amour aussi effr\u00e9n\u00e9, d&rsquo;une affection aussi opini\u00e2tre, qui a jamais vu d&rsquo;homme aussi obstin\u00e9ment attach\u00e9 \u00e0 une femme que celui l\u00e0 le fut \u00e0 Popp\u00e9e ? Or il l&#8217;empoisonna lui m\u00eame. Sa m\u00e8re, Agrippine, pour le placer sur le tr\u00f4ne, avait tu\u00e9 son propre mari Claude; elle avait tout entrepris et tout souffert pour le favoriser. Et cependant son fils, son nourrisson, celui l\u00e0 qu&rsquo;elle avait fait empereur de sa propre main, lui \u00f4ta la vie apr\u00e8s l&rsquo;avoir souvent maltrait\u00e9e. Personne ne nia qu&rsquo;elle n&rsquo;e\u00fbt bien m\u00e9rit\u00e9 cette punition, si elle avait \u00e9t\u00e9 inflig\u00e9e par n&rsquo;importe qui d&rsquo;autre.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Qui fut jamais plus facile \u00e0 manier, plus simple et, pour mieux dire, plus niais que l&#8217;empereur Claude? Qui fut jamais plus coiff\u00e9 d&rsquo;une femme que lui de Messaline ? Il la livra pourtant au bourreau. Les tyrans b\u00eates restent b\u00eates au point de ne jamais savoir faire le bien, mais je ne sais comment, \u00e0 la fin, le peu qu&rsquo;ils ont d&rsquo;esprit se r\u00e9veille en eux pour user de cruaut\u00e9 m\u00eame envers leurs proches. On conna\u00eet assez le mot de celui l\u00e0 qui, voyant d\u00e9couverte la gorge de sa femme, de celle qu&rsquo;il aimait le plus, sans laquelle il semblait qu&rsquo;il ne p\u00fbt vivre, lui adressa ce joli compliment: \u00abCe beau cotu sera coup\u00e9 tout \u00e0 l&rsquo;heure, si je l&rsquo;ordonne.\u00bb\u00a0 Voil\u00e0 pourquoi la plupart des anciens tyrans ont presque tous \u00e9t\u00e9 tu\u00e9s par leurs favoris: connaissant la nature de la tyrannie, ceux ci n&rsquo;\u00e9taient gu\u00e8re rassur\u00e9s sur la volont\u00e9 du tyran et se d\u00e9fiaient de sa puissance. C&rsquo;est ainsi que Domitien fut tu\u00e9 par St\u00e9phanus, Commode par une de ses ma\u00eetresses, Caracalla par le centurion Martial excit\u00e9 par Macrin, et de m\u00eame presque tous les autres.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Certainement le tyran n&rsquo;aime jamais, et n&rsquo;est jamais aim\u00e9. L&rsquo;amiti\u00e9 est un nom sacr\u00e9, une chose sainte. Elle n&rsquo;existe qu&rsquo;entre gens de bien. Elle na\u00eet d&rsquo;une mutuelle estime et s&rsquo;entretient moins par les bienfaits que par l&rsquo;honn\u00eatet\u00e9. Ce qui rend un ami s\u00fbr de l&rsquo;autre, c&rsquo;est la connaissance de son int\u00e9grit\u00e9. Il en a pour garants son bon naturel, sa fid\u00e9lit\u00e9, sa constance. I\u2019 ne peut y avoir d&rsquo;amiti\u00e9 l\u00e0 o\u00f9 se trouvent la cruaut\u00e9, la d\u00e9loyaut\u00e9, l&rsquo;injustice. Entre m\u00e9chants, lorsqu&rsquo;ils s&rsquo;assemblent, c&rsquo;est un complot et non une soci\u00e9t\u00e9. Ils ne s&rsquo;aiment pas mais se craignent. Ils ne sont pas amis, mais complices.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Quand bien m\u00eame cela ne serait pas, il serait difficile de trouver chez un tyran un amour s\u00fbr, parce qu&rsquo;\u00e9tant au dessus de tous et n&rsquo;ayant pas de pairs, il est d\u00e9j\u00e0 au del\u00e0 des bornes de l&rsquo;amiti\u00e9. Celle ci fleurit dans l&rsquo;\u00e9galit\u00e9, dont la marche est toujours \u00e9gale et ne peut jamais clocher. Voil\u00e0 pourquoi il y a bien, comme on le dit, une esp\u00e8ce de bonne foi parmi les voleurs lors du partage du butin, parce qu&rsquo;alors ils y sont tous pairs et compagnons. S&rsquo;ils ne s&rsquo;aiment pas, du moins se craignent ils. Ils ne veulent pas amoindrir leur force en se d\u00e9sunissant.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Mais les favoris d&rsquo;un tyran ne peuvent jamais compter sur lui parce qu&rsquo;ils lui ont eux m\u00eames appris qu&rsquo;il peut tout, qu&rsquo;aucun droit ni devoir ne l&rsquo;oblige, qu&rsquo;il est habitu\u00e9 \u00e0 n&rsquo;avoir pour raison que sa volont\u00e9, qu&rsquo;il n&rsquo;a pas d&rsquo;\u00e9gal et qu&rsquo;il est le ma\u00eetre de tous. N&rsquo;est il pas d\u00e9plorable que, malgr\u00e9 tant d&rsquo;exemples \u00e9clatants, sachant le danger si pr\u00e9sent, personne ne veuille tirer le\u00e7on des mis\u00e8res d&rsquo;autrui et que tant de gens s&rsquo;approchent encore si volontiers des tyrans? Qu&rsquo;il ne s&rsquo;en trouve pas un pour avoir la prudence et le courage de leur dire, comme le renard de la fable au lion qui faisait le malade: \u00ab J&rsquo;irais volontiers te rendre visite dans ta tani\u00e8re; mais je vois assez de traces de b\u00eates qui y entrent; quant \u00e0 celles qui en sortent, je n&rsquo;en vois aucune. \u00bb<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Ces mis\u00e9rables voient reluire les tr\u00e9sors du tyran; ils admirent, tout \u00e9bahis, les \u00e9clats de sa magnificence; all\u00e9ch\u00e9s par cette lueur, ils s&rsquo;approchent sans s&rsquo;apercevoir qu&rsquo;ils se jettent dans une flaimne qui ne peut manquer de les d\u00e9vorer. Ainsi le satyre imprudent de la fable, voyant briller le feu ravi par Prom\u00e9th\u00e9e, le trouva si beau qu&rsquo;il alla le baiser et s&rsquo;y br\u00fbla. Ainsi le papillon qui, esp\u00e9rant jouir de quelque plaisir, se jette au feu parce qu&rsquo;il le voit briller, \u00e9prouve bient\u00f4t, comme dit Lucain, qu&rsquo;il a aussi le pouvoir de br\u00fbler.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Mais supposons encore que ces mignons \u00e9chappent aux mains de celui qu&rsquo;ils servent, ils ne se sauvent jamais de celles du roi qui lui succ\u00e8de. S&rsquo;il est bon, il leur faut alors rendre des comptes et se soumettre \u00e0 la raison; s&rsquo;il est mauvais comme leur ancien ma\u00eetre, il ne peut manquer d&rsquo;avoir aussi ses favoris qui, d&rsquo;ordinaire, non contents de prendre leur place, leur arrachent aussi le plus souvent leurs biens et leur vie. Se peut il donc qu&rsquo;il se trouve quelqu&rsquo;un qui, face \u00e0 un tel p\u00e9ril et avec si peu de garanties, veuille prendre une position si malheureuse et servir avec tant de souffrances un ma\u00eetre aussi dangereux ?<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Quelle peine, quel martyre, grand Dieu ! \u00catre occup\u00e9 nuit et jour \u00e0 plaire \u00e0 un homme, et se m\u00e9fier de lui plus que de tout autre au monde. Avoir toujours l&rsquo;\u0153il aux aguets, l&rsquo;oreille aux \u00e9coutes, pour \u00e9pier d&rsquo;o\u00f9 viendra le coup, pour d\u00e9couvrir les emb\u00fbches, pour t\u00e2ter la mine de ses concurrents, pour deviner le tra\u00eetre. Sourire \u00e0 chacun et se m\u00e9fier de tous, n&rsquo;avoir ni ennemi ouvert ni ami assur\u00e9, montrer toujours un visage riant quand le c\u0153ur est transi; ne pas pouvoir \u00eatre joyeux, ni oser \u00eatre triste !<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">I\u2019 est vraiment plaisant de consid\u00e9rer ce qui leur revient de ce grand tourment, et de voir le bien qu&rsquo;ils peuvent attendre de leur peine et de leur vie mis\u00e9rable: ce n&rsquo;est pas le tyran que le peuple accuse du mal qu&rsquo;il souffre, mais bien ceux qui le gouvernent.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Ceux l\u00e0, les peuples, les nations, tous \u00e0 l&rsquo;envi jusqu&rsquo;aux paysans, jusqu&rsquo;aux laboureurs, connaissent leurs noms, d\u00e9comptent leurs vices; ils amassent sur eux mille outrages, mille insultes, mille jurons. Toutes les pri\u00e8res, toutes les mal\u00e9dictions sont contre eux. Tous les malheurs, toutes les pestes, toutes les famines leur sont compt\u00e9es; et si l&rsquo;on fait parfois semblant de leur rendre hommage, dans le m\u00eame temps on les maudit du fond du c\u0153ur et on les tient plus en horreur que des b\u00eates sauvages. Voil\u00e0 la gloire, voil\u00e0 l&rsquo;honneur qu&rsquo;ils recueillent de leurs services aupr\u00e8s des gens qui, s&rsquo;ils pouvaient avoir chacun un morceau de leur corps, ne s&rsquo;estimeraient pas encore satisfaits, ni m\u00eame \u00e0 demi consol\u00e9s de leur souffrance. M\u00eame apr\u00e8s leur mort, leurs survivants n&rsquo;ont de cesse que le nom de ces mange peuples ne soit noirci de l&rsquo;encre de mille plumes, et leur r\u00e9putation d\u00e9chir\u00e9e dans mille livres. M\u00eame leurs os sont, pour ainsi dire, tra\u00een\u00e9s dans la boue par la post\u00e9rit\u00e9, comme pour les punir encore apr\u00e9s leur mort de leur m\u00e9chante vie.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 20px;\">Apprenons donc; apprenons \u00e0 bien faire. Levons les yeux vers le ciel pour notre honneur ou pour l&rsquo;amour de la vertu, mieux encore pour ceux du Dieu tout puissant, fid\u00e8le t\u00e9moin de nos actes et juge de nos fautes. Pour moi, je pense et ne crois pas me tromper, puisque rien n&rsquo;est plus contraire \u00e0 un Dieu bon et lib\u00e9ral que la tyrannie, qu&rsquo;il r\u00e9serve l\u00e0 bas tout expr\u00e8s, pour les tyrans et leurs complices, quelque peine particuli\u00e8re.<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft wp-image-29084\" src=\"https:\/\/frank-lovisolo.fr\/WordPress\/wp-content\/uploads\/2018\/08\/Discours-de-la-servitude-volontaire.jpg\" alt=\"Discours de la servitude volontaire\" width=\"460\" height=\"460\" title=\"-\" srcset=\"https:\/\/frank-lovisolo.fr\/WordPress\/wp-content\/uploads\/2018\/08\/Discours-de-la-servitude-volontaire.jpg 931w, https:\/\/frank-lovisolo.fr\/WordPress\/wp-content\/uploads\/2018\/08\/Discours-de-la-servitude-volontaire-150x150.jpg 150w, https:\/\/frank-lovisolo.fr\/WordPress\/wp-content\/uploads\/2018\/08\/Discours-de-la-servitude-volontaire-560x560.jpg 560w, https:\/\/frank-lovisolo.fr\/WordPress\/wp-content\/uploads\/2018\/08\/Discours-de-la-servitude-volontaire-768x768.jpg 768w, https:\/\/frank-lovisolo.fr\/WordPress\/wp-content\/uploads\/2018\/08\/Discours-de-la-servitude-volontaire-250x250.jpg 250w\" sizes=\"auto, (max-width: 460px) 100vw, 460px\" \/><\/span><\/td>\n<\/tr>\n<tr style=\"height: 18px;\">\n<td style=\"height: 18px; width: 100%;\" colspan=\"2\">\n<hr \/>\n<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td style=\"width: 100%; text-align: justify;\" colspan=\"2\"><span style=\"font-size: 20px;\">J&rsquo;avais ce texte dans mes archives depuis un long moment. Je l&rsquo;avais t\u00e9l\u00e9charg\u00e9 et il comportait plusieurs erreurs typographiques. J\u2019esp\u00e8re qu&rsquo;elles sont toutes corrig\u00e9es. Vous pouvez me signaler les erreurs r\u00e9siduelles dans la fen\u00eatre \u00abcommentaire\u00bb en <a href=\"#com\">bas de page<\/a>.<\/span><\/td>\n<\/tr>\n<tr style=\"text-align: justify;\">\n<td style=\"width: 100%; text-align: center; height: 24px;\" colspan=\"2\"><span style=\"font-size: 20px;\"><a href=\"https:\/\/frank-lovisolo.fr\/pdf\/Discoursservitudevolontaire.pdf\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone\" src=\"https:\/\/frank-lovisolo.fr\/WordPress\/wp-content\/uploads\/2021\/05\/PDF-Logo-01.jpg\" alt=\"- - -\" width=\"121\" height=\"121\" title=\"-\"><\/a><\/span><\/td>\n<\/tr>\n<tr style=\"text-align: justify;\">\n<td style=\"width: 100%; height: 24px; text-align: center;\" colspan=\"2\">&nbsp;<\/p>\n<hr \/>\n<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p><span style=\"color: #ffffff; font-size: 20px;\">Discours de la servitude volontaire\u00a0Discours de la servitude volontaire\u00a0Discours de la servitude volontaire\u00a0Discours de la servitude volontaire\u00a0Discours de la servitude volontaire<\/span><a id=\"com\"><\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p><span class=\"span-reading-time rt-reading-time\" style=\"display: block;\"><span class=\"rt-label rt-prefix\">Reading Time: <\/span> <span class=\"rt-time\"> 41<\/span> <span class=\"rt-label rt-postfix\">minutes<\/span><\/span>\u2026 <a class=\"continue-reading-link\" href=\"https:\/\/frank-lovisolo.fr\/WordPress\/discours-de-la-servitude-volontaire\/\">Suite &#8211; Continue reading<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":29084,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","template":"","meta":{"footnotes":""},"categories":[1587,1,490],"tags":[2379,2380,2378,2381,2382],"class_list":["post-29075","page","type-page","status-publish","has-post-thumbnail","hentry","category-philosophy","category-tous-les-articles","category-information","tag-discours-de-la-servitude-volontaire","tag-etienne-de-la-boetie","tag-montaigne","tag-servitude","tag-tyran"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/frank-lovisolo.fr\/WordPress\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/29075","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/frank-lovisolo.fr\/WordPress\/wp-json\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/frank-lovisolo.fr\/WordPress\/wp-json\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/frank-lovisolo.fr\/WordPress\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/frank-lovisolo.fr\/WordPress\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=29075"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/frank-lovisolo.fr\/WordPress\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/29075\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/frank-lovisolo.fr\/WordPress\/wp-json\/wp\/v2\/media\/29084"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/frank-lovisolo.fr\/WordPress\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=29075"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/frank-lovisolo.fr\/WordPress\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=29075"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/frank-lovisolo.fr\/WordPress\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=29075"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}